Jean Paul Riopelle, La danse, 1971, techniques mixtes sur papier et toile

Jean Paul Riopelle, La danse, 1971, techniques mixtes sur papier et toile, 120 × 320 cm. Collection Simon Blais.© Succession Jean Paul Riopelle (Droits d’auteur Arts visuels-CARCC, 2023) Photo : Avec l’autorisation d’Archives Catalogue raisonné de Jean Paul Riopelle

Jean Paul Riopelle : une vie de liberté et d'explorations visuelles

L’exposition Riopelle, à la croisée des temps est la première rétrospective consacrée à l’artiste Jean Paul Riopelle au Musée des beaux-arts du Canada depuis 1963. Fort du Prix de l’UNESCO à son retour de la Biennale de Venise où il représente le pays en 1962, il se voit alors célébré par une exposition individuelle de grande ampleur. À quarante ans, il devient ainsi le plus jeune artiste à recevoir un tel honneur, et pour cause. Riopelle est le premier artiste canadien de l’après-guerre à atteindre un statut international. De son vivant, il voit ses œuvres exposées dans les grands centres artistiques mondiaux dont Paris, New York, Londres, São Paulo, Turin et Oslo. Autant d’endroits qui, tout en évoquant une trajectoire exceptionnelle, donnent à Riopelle la place singulière qu’il occupe dans le paysage artistique canadien.

Le parcours de Riopelle débute tôt durant sa jeunesse montréalaise, quand il suit des cours de dessin et de peinture auprès d’Henri Bisson, sculpteur et peintre figuratif naturaliste. Déjà, le jeune Jean Paul, fin observateur, manifeste une grande aptitude pour le trait et un rare sens des couleurs. Plus tard, sur l’insistance de son père, il étudie à l’École Polytechnique de Montréal, qu’il quitte après deux ans pour effectuer un bref séjour à l’École des beaux-arts, une institution toujours engoncée dans un académisme suranné. Après ces tentatives, il entre à l’École du meuble où il fait la connaissance de Paul-Émile Borduas, son professeur qui deviendra aussi son mentor. Riopelle y côtoie camarades et collègues du mouvement automatiste (presque autant de femmes que d’hommes), qui signeront avec lui en 1948 le manifeste Refus global rédigé par Borduas, et dont Riopelle réalise la page couverture.

Dans cette période quelque peu figée politiquement et socialement au Québec, que l’on surnommera la Grande Noirceur, Refus global fait scandale et provoque le renvoi de Borduas de l’École du meuble. Las de cette ambiance délétère qui limite la liberté d’expression des esprits créateurs, toutes disciplines confondues, et puisque les « voyages sont […] l’exceptionnelle occasion d’un réveil » ainsi que le prône le manifeste, plusieurs signataires mettent le cap sur New York ou encore sur Paris. Ces voyages dans les grandes métropoles artistiques permettaient de faire circuler les idées les plus radicales sur l’art. Riopelle décide de s’installer en France, où il vivra pendant plus de 40 ans avant de revenir s’établir définitivement au Québec en 1990.

Jean Paul Riopelle, Sans titre, 1953, encre de couleur sur papier

Jean Paul Riopelle, Sans titre, 1953, encre de couleur sur papier, 74,5 x 107,4 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Jean Paul Riopelle (Droits d'auteur Arts visuels-CARCC, 2023) Photo : MBAC 

À Paris, il souhaite créer librement, loin des dogmes et des diktats, et c’est là, de la fin des années 1940 au début des années 1950, qu’il invente son langage propre, après sa période automatiste, un bref passage chez les surréalistes lors de leur phase tardive d’après-guerre et une incursion chez les artistes de l’abstraction lyrique. Des figures importantes de l’art au Canada, en France et aux États-Unis l’encouragent et le soutiennent – son mentor Paul-Émile Borduas, mais aussi André Breton; Georges Duthuit, historien de l’art, ami et gendre de Henri Matisse; plusieurs galeristes, le critique d’art Pierre Schneider et Pierre Matisse, son galeriste à New York.

Jean Paul Riopelle, Triptyque gris, 1967, lithographie

Jean Paul Riopelle, Triptyque gris, 1967, lithographie, 23/75, 75,6 x 119,9 cm. Collection du Musée national des beaux-arts du Québec. © Succession Jean Paul Riopelle (Droits d'auteur Arts visuels-CARCC, 2023) Photo : Avec l'autorisation d'Archives Catalogue raisonné de Jean Paul Riopelle Photo : MNBAQ, Denis Legendre

Toujours avide d’en connaître plus sur les techniques, il voue une admiration inconditionnelle aux artisans – comme les graveurs, taille-douciers, imprimeurs et fondeurs de bronze – qui l’appuient dans sa démarche, de même qu’aux fabricants de matériel d’artiste. Hors de l’atelier, il affectionne les voitures de course (passionné, Riopelle a notamment couru les 24 heures du Mans en 1958), la motocyclette, les petits avions, le ski alpin (la vitesse!), son voilier le Serica que lui offre Pierre Matisse. L'artiste est un conteur hors pair et apprécie les conversations à bâtons rompus avec ses amis : les hommes de lettres Samuel Beckett et Antonin Artaud, les artistes Alberto Giacometti, Maria Helena Vieira da Silva, et Zao Wou-Ki, toutes des figures emblématiques de la scène artistique européenne. Il noue aussi des amitiés avec les créateurs Sam Francis, Franz Kline, et bien entendu Joan Mitchell, qui fut sa compagne pendant 24 ans.

Riopelle est souvent demeuré énigmatique sur son processus artistique, ce qui expliquerait peut-être que l’on puisse manquer d’indices pour saisir sa démarche et ses allers-retours complexes entre les disciplines sans jamais se laisser piéger par elles. Il préférait que les observateurs s’y penchent, en déroutant souvent plus d’un, ainsi qu’il l’a fait lorsqu’il a délaissé la peinture à l’huile pour se tourner vers de nouvelles techniques en plus d’adopter un style plus figuratif.

Jean Paul Riopelle, Gardes, 1967, collage papier sur toile

Jean Paul Riopelle, Gardes, 1967, collage papier sur toile, 132,2 x 195,6 cm. Collection Galeries Bellemare Lambert. © Succession Jean Paul Riopelle (Droits d'auteur Arts visuels-CARCC, 2023) Photo :  Guy L'Heureux

La trame narrative de cette exposition est rythmée par les phases de création de l’artiste, alors qu’il plonge tête première dans ses travaux pendant des périodes de production intensives. Son ami Pierre Schneider écrivait à cet égard, dans la revue parisienne L’œil de juin 1956 : « Riopelle peint, non plus à tête reposée, mais à corps perdu. À aucun moment, la réflexion ne doit s’introduire dans l’acte créateur. Une interruption et tout est à recommencer. Riopelle abat ses toiles d’une traite, dans un état voisin de la possession. […] La création, chez Riopelle, est soumise à un cycle volcanique : des explosions soudaines, violentes, pendant lesquelles plusieurs douzaines de toiles sont produites d’une coulée, ponctuent des périodes d’inactivité apparente. Rien ne signale l’éruption imminente, sinon peut-être une légère fumée sur le cratère : je veux dire des séries d’aquarelles et de gouaches ».

Nourri de diverses influences, le vocabulaire contemporain de Riopelle a également eu des répercussions parfois inattendues sur des artistes de son temps. L’intégration à cette rétrospective d’œuvres de Françoise Sullivan, Sam Francis, Joan Mitchell, Alberto Giacometti, Jackson Pollock et Roseline Granet permet d’établir des correspondances et des distinctions. Ces points de confluence avec les contemporains de Riopelle mettent en avant le côté libre-penseur de celui-ci.

​Jean Paul Riopelle, Sans titre (Autour de Rosa), 1992, techniques mixtes sur toile

Jean Paul Riopelle, Sans titre (Autour de Rosa), 1992, techniques mixtes sur toile, 154,4 × 223 cm. Collection d’André Desmarais et France Chrétien Desmarais. © Succession Jean Paul Riopelle (Droits d’auteur Arts visuels-CARCC, 2023) Photo : Avec l’autorisation d’Archives Catalogue raisonné de Jean Paul Riopelle

L'exposition présente des moments importants du parcours de Riopelle qui s’est dessiné sur plus de cinq décennies, depuis ses œuvres de jeunesse dans les années 1940, comme Le perroquet vert, 1949, jusqu’aux derniers travaux de sa vie active dans les années 1990, telles les œuvres Sans titre (Autour de Rosa), 1992, en passant naturellement par Hommage aux Nymphéas – Pavane, 1954, ou encore la sculpture L’ours, 1969–1970. Conçue chronologiquement, l’exposition évoque les moments charnières de son existence, tels Refus global, dont c’est le 75e anniversaire cette année, ou ses collaborations avec les surréalistes et les artistes de l’abstraction lyrique, mais elle permet surtout de saisir son désir vital de s’extirper des ornières des « écoles » ou des courants pour atteindre la plus grande liberté d’expression possible.

Et, parce que l’influence de Riopelle est toujours considérable, l'exposition porte également l'attention des visiteurs sur des artistes des générations suivantes dont l’œuvre manifeste aujourd’hui des affinités formelles, matérielles, iconographiques ou métaphoriques avec celle de leur aîné. Thomas Corriveau, Patrick Coutu, Brian Jungen, Caroline Monnet, Manuel Mathieu, Marc-Antoine K. Phaneuf, Marc Séguin et Aïda Vosoughi présentent des œuvres qui évoquent la filiation tour à tour consciente ou intuitive qui caractérise leur démarche.

Si Riopelle est un pilier de notre histoire, c’est parce qu’il a d’abord été un explorateur visionnaire — c’est précisément ce qui en fait un artiste éminemment contemporain. Hier comme aujourd’hui, Riopelle loge en ce sens à la croisée des temps.

 

Riopelle, à la croisée des temps est présentée au Musée des beaux-arts jusqu'au 7 avril 2024. Consultez le Calendrier pour les événements connexes. Partagez cet article et inscrivez-vous à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

À propos de l'auteur

Exposition