La dématérialisation du musée d’art

  

Photo © MOCCA, 2014

Quand nous pensons nous rendre dans un musée d’art pour visiter une exposition, nous nous attendons à voir des objets physiques une fois sur place. Mais c’est cette présupposition même que le Musée d’art contemporain canadien (MOCCA) de Toronto entend remettre en question avec deux expositions maintenant à l’affiche.

La première, Mark Soo: House is a Feeling [Mark Soo. Une sensation de chez-soi], est une collaboration avec le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), dans le cadre de son programme [email protected] Vous êtes invités à vivre une expérience, plutôt qu’à voir quelque chose, puis à l’analyser.

« J’ai pensé qu’il serait intéressant de montrer cette œuvre, à la fois tangible et intangible », explique Rhiannon Vogl, adjointe à la conservation de l’art contemporain du MBAC. « C’est une présence dans la salle, mais ce n’est ni une chose, ni un objet. Au visiteur de la vivre et de la comprendre par lui-même. Tout est centré sur l’expérience. L’artiste élimine la seule caractéristique que nous accolons à l’art, la composante visuelle. »

L’œuvre est pour l’essentiel une installation sonore, mais détournée. Dans la salle d’exposition, Mark Soo a créé l’illusion qu’une fête est en cours de l’autre côté d’un des murs. Les haut-parleurs sont cachés dans l’espace ceint de trois murs, rendant difficile l’identification du lieu d’origine du son.

« Musique ou source de tracas, je pense que nous avons tous fait l’expérience souvent exaspérante d’entendre le bruit indésirable d’un ensemble stéréo qui filtre par un mur trop mince », explique Soo dans l’article du catalogue de la Biennale 2012 du MBAC, où l’œuvre a été présentée précédemment. « C’est cette expérience qui m’a amené à faire House Is a Feeling – quoique ça ait commencé plus comme un gag que comme une œuvre d’art proprement dite.  »

« L’idée était que, pour un auditeur qui ne se doutait de rien, le bruit, s’il était entendu en boucle, pourrait théoriquement ne jamais finir, ajoute-t-il. Cependant, comme toutes les sources répétitives d’irritation, celle-là soulevait plusieurs questions intéressantes. Par exemple, les problèmes de la perception, du virtuel et du réel - et le champ de possibilités créé par l’interaction de la spéculation, de l’expérience et du contexte lorsqu’un élément de l’équation n’est pas divulgué. »

Le son est parfois fort, parfois étouffé. Et en réduisant la musique à une basse percutante, Soo invite le visiteur à s’interroger sur les autres tonalités qui doivent être présentes, mais qu’il n’entend pas tout à fait.

L’œuvre cadre tout à fait avec l’exposition TBD, organisée par Su-Ying Lee, conservatrice adjointe au MOCCA. Tout a commencé par une invitation faite à des artistes de produire quelque chose qui s’inscrive en faux par rapport aux conceptions de ce que sont les musées d’art contemporains, puis à repenser ceux-ci.

« TBD porte sur les notions d’espace, sur l’utilisation que nous faisons de celui-ci, ainsi que sur la préoccupation des institutions d’art contemporain par rapport à l’architecture, et sur l’idée que les artistes réalisent des choses visuelles et physiques que les visiteurs peuvent voir, explique Lee. Les œuvres remettent en question la perception populaire de ce qu’un artiste devrait créer. »

Vous verrez ainsi, par exemple, la pièce Ways of seeing by walking [Façons de voir en marchant] (2014), de la Vancouvéroise Arabella Campbell, composée d’une affiche accrochée au mur et d’une carte postale qui suggère au visiteur de sortir du Musée et de faire 1643 pas, le nombre exact de pieds carrés de l’espace d’exposition du MOCCA.

Avec ces deux nouvelles expositions, le MOCCA explore le concept même d’espace physique, qu’il renvoie à une fête invisible dans l’appartement voisin ou à la nature et à la raison d’être d’un musée d’art contemporain. Mark Soo: House is a Feeling et TBD sont toutes deux présentées au MOCCA à Toronto jusqu’au 26 octobre 2014.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur