La patine du temps et les photos de travail du Globe and Mail


Photographe inconnu, Dave John Bryant et son fils manifestent pour la paix à Toronto, 1961, épreuve à la gélatine argentique avec crayon gras et retouches, 23 x 17,5 cm. Don du journal Globe and Mail à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

Avant que les journaux ne prennent le virage du numérique, les photos étaient tirées, annotées et modifiées entièrement à la main. Dans les salles de presse, des illustrateurs marquaient des lignes de recadrage au crayon gras, retouchaient au pinceau des tons de noir et blanc et gribouillaient des légendes au verso des clichés. Au Globe and Mail, chaque image était soigneusement archivée et cette pratique allait engendrer une gigantesque collection de plus de 700 000 clichés et d’un million de négatifs.

Cette année, le Globe and Mail quitte ses installations de la rue Front, à Toronto, pour de nouveaux bureaux rue King. Le journal aliénera et numérisa en même temps son immense collection de photos afin de les conserver comme archives de travail.

Avec l’aide d’Archive of Modern Conflict, de 15 à 20 000 épreuves originales triées sur le volet ont été offertes à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC).



Photographe inconnu, Rouleaux de papier dans la salle des presses du Globe and Mail, 1956, épreuve à la gélatine argentique avec crayon gras et retouches, 25,4 x 20,5 cm. Don du journal Globe and Mail à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

« La collection a une valeur historique, note Adrian Norris, directeur de la création du Globe and Mail, en entrevue avec Magazine MBAC. Elle est volumineuse, difficile à déplacer et à relocaliser, et nous sommes heureux que les photos trouvent place dans un lieu aussi prestigieux que le Musée des beaux-arts du Canada. »

Pour fêter ce transfert, le Globe and Mail, le MBAC et Archive of Modern Conflict ont organisé une exposition conjointe de 175 images qui est actuellement présentée dans l’ancienne salle des presses du Globe and Mail, rue Wellington— un espace industriel aujourd’hui voué à la démolition où le journal s’est installé il y a des années.

Placée sous le commissariat de Roger Hargreaves, de Jill Offenbeck et de Stefanie Petrilli, Légende. Les archives photographiques du Globe and Mail est l’une des 175 expositions actuellement présentées à Toronto dans le cadre du Festival de photo CONTACT Banque Scotia.

La directrice artistique du festival, Bonnie Rubenstein, est fascinée par l’envergure de ces archives : « Le contenu de ces archives est ahurissant. La collection couvre un nombre d’années incroyable et l’idée de plonger dans ce genre de chose pour concevoir une exposition accessible et cohésive est renversante. Mais les commissaires ont accompli leur mission avec brio. »


John Maiola, Le premier ministre Pierre Elliott Trudeau a mis ses chaussures à crampons pour un botté d’envoi de moins de 10 verges, 1968, épreuve à la gélatine argentique, 23,5 x 17,9 cm. Don du journal Globe and Mail à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

Ellen Treciokas, conceptrice au MBAC, a travaillé sur l’exposition. Pour elle, le plus difficile a été d’utiliser de façon efficace et esthétique la salle des presses et ses murs bruts en voie d’effritement. « L’espace industriel est l’antithèse parfaite de ce qu’est généralement pour nous un espace idéal d’exposition, explique-t-elle. Les difficultés ont été infinies à bien des égards, mais le lieu a créé un contexte qui a permis d’exposer les photos dans leur maison d’origine. »

Étant donné la taille de la pièce, il a fallu harmoniser des petites photos 13 x 18 cm à un vaste espace industriel. « Nous utilisons donc des écrans de projections vidéo et nous présentons des photos ‘en masse’ », explique Ellen Treciokas. Et les photos montées sur des tableaux magnétiques sont exposées dans des vitrines en verre, sur des cimaises installées en plein milieu de la salle. « Nous ne voulions pas les présenter comme des œuvres d’art, dit-elle pour justifier son choix de renoncer aux cadres traditionnels. Nous voulions qu’elles aient l’air de photos de travail, ce qu’elles sont. Elles portent la patine du temps. »


Photographe inconnu, Aucun signe d’habitation humaine sauf un camp de bûcherons abandonné le long de la nouvelle route 807 rejoignant Smooth Rock Falls à Fraserdale, en Ontario, v. 1966, épreuve à la gélatine argentique avec crayon gras, 23,4 x 17,5 cm. Don du journal Globe and Mail à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

Par exemple, une image d’un photographe inconnu présente une voiture roulant sur la route 807, en Ontario, en 1966. Des marques au crayon gras indiquent où découper la photo, repositionnant ainsi le véhicule en bas à gauche de l’image. Autre exemple : sur une photo d’une femme portant une longue écharpe en fourrure prise en 1958 par Peter Clark, des lignes de recadrage semblables visent à supprimer l’espace vide des deux côtés du corps.

Non seulement les images de l’exposition révèlent-elles le processus préalable à leur impression, mais elles jettent un éclairage sur les sujets que les journaux jugeaient dignes d’intérêt à ce moment précis de l’histoire. « Les photos servent de miroir au Globe and Mail des années 1940, 50 et 60 », explique Adrian Norris. Ellen Treciokas ajoute : « Elles ont une qualité unique. Elles racontent et résument rapidement une histoire. Ce sont des objets curieux, intéressants et expérimentaux. »


Peter Clark, La nouvelle mode en fourrure, Bradleys présente la longue écharpe de fourrure, ici en renard argenté, 1958, épreuve à la gélatine argentique avec crayon gras et retouches, 24,7 x 18,1 cm. Don du journal Globe and Mail à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

L’exposition a pour objectif d’apprendre aux visiteurs les règles du photojournalisme de l’époque tout en rendant hommage au lieu qui abritait à l’origine ces épreuves.

« L’ancien bâtiment du Globe and Mail est un extraordinaire espace d’impression, massif et caverneux, note en entrevue avec Magazine MBAC Darcy Kileen, directrice générale du Festival de photo CONTACT Banque Scotia. L’exposition est l’occasion de visiter cet endroit formidable avant sa démolition. »

La collection, qui sera bientôt accueillie à l’Institut canadien de la photographie du MBAC, a pour but de préserver les images pour les prochaines générations. Comme le souligne Adrian Norris : «  Les photos seront en bonnes mains, et les gens pourront les apprécier et s’instruire grâce à elles pendant des années. » 

Organisée par l’Institut canadien de la photographie du MBAC, le Globe and Mail et Archive of Modern Conflict, l’exposition Légende. Les archives photographiques du Globe and Mail est présentée dans le cadre du Festival de photo CONTACT Banque Scotia. Elle est à l’affiche dans l’ancienne salle des presses du Globe and Mail du 30 avril au 26 juin 2016. L’accès se fait par l’arrière du bâtiment, 425, rue Wellington Ouest, à Toronto. Entrée libre. Du mercredi au dimanche de 10 h à  17 h, et le vendredi de 10 h à  21 h. Légende sera à l’affiche au MBAC à partir du 28 octobre 2016 jusqu'au 12 février 2017.

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