La présence sculpturale de Kiki Smith et Tony Smith

L’artiste américaine Kiki Smith est comme une randonneuse intrépide qui entreprend chaque journée sans carte ou sans même une destination, certaine qu’elle est de tomber sur quelque chose d’intéressant en chemin. « Ce n’est pas comme si je savais exactement ce que je fais », dit l’artiste au téléphone depuis son domicile à New York. « Je ne fais que suivre mon intuition. » 

 

Kiki Smith (2011). Photo © Erik Madigan Heck

Depuis trois décennies, l’intuition de Smith l’a menée jusqu’à la renommée internationale pour ses gravures, sculptures et dessins figuratifs explorant la condition humaine et la nature. L’un des exemples les plus frappants est Née (2002), un bronze montrant une biche grandeur nature mettant bas une femme adulte. L’œuvre est née d’une série de réflexions tortueuses : à propos d’une toile, que l’artiste avait vue au Louvre, représentant sainte Geneviève, sainte patronne de Paris; à propos du conte du Petit Chaperon rouge, qui, à la fin, sort saine et sauve du ventre du grand méchant loup; à propos du dualisme européen; et à propos de l’œuvre du sculpteur américain art déco Paul Manship.

  

Kiki Smith, Née (2002), bronze, 99,1 x 256,5 x 61 cm. MBAC. © Kiki Smith, avec l'autorisation de Pace Gallery, New York

Née est actuellement exposée au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) à côté de Boîte noire (1962–1967), de Tony Smith, influent sculpteur minimaliste et père de Kiki. Organisée par Rhiannon Vogl, conservatrice associée de l’art contemporain au MBAC, Kiki Smith et Tony Smith est une exposition de la série Comprendre nos chefs d’œuvre qui propose un passionnant retour sur les mutations qui ont marqué l’histoire de l’art entre les années 1960 et le début des années 2000 : du figuratif à l’abstrait puis inversement. « Ce qui m’intéresse dans ces deux sculptures, explique Vogl en entrevue avec Magazine MBAC, ce n’est pas tant qu’elles aient été réalisées par un père et sa fille, mais plutôt qu’elles illustrent bien cette idée d’abstraction, de narration et de figuration; si chacun des deux artistes travaille à des époques différentes et utilise un langage visuel qui lui est propre, on peut noter certains liens entre eux. » Vogl présente également plusieurs dessins, estampes, photographies et vidéos d’archives qui aident à mieux comprendre le processus créatif des deux artistes.

 

Tony Smith (années 1960), photographe inconnu, succession Tony Smith

L’une des photographies montre Boîte noire à l’extérieur, parmi les arbres. La sculpture en acier, inspirée par une petite boîte-classeur en bois aperçue sur le bureau d’un ami et agrandie cinq fois, a été exposée aux intempéries et a rouillé pendant un hiver, l’artiste cherchant à faire ressortir sa matérialité terreuse. Tony Smith étudie au New Bauhaus à Chicago à la fin des années 1930, travaille pour Frank Lloyd Wright et connaît une carrière fructueuse comme architecte avant de se tourner vers la sculpture dans les années 1960. Boîte noire est la première d’une série de grandes sculptures géométriques en acier, et il préfère la voir comme une « présence » plutôt que comme une sculpture à proprement parler. Elle emprunte au langage de l’architecture pour évoquer le confinement physique, la vie terrestre et la mort, thèmes auxquels s’intéresse aussi sa fille.

  

Tony Smith, Boîte noire(1962–1967), acier, 57,1 x 83,8 x 63,5 cm. MBAC © Succession Tony Smith / SODRAC (2016)

Kiki Smith grandit plongée dans l’expressionnisme abstrait des années 1960, dans la grande maison victorienne de South Orange, au New Jersey, où son père est né. Une autre photographie de l’exposition la montre avec ses deux sœurs autour de la table de la salle à manger, les trois construisant des maquettes de papier pour leur père dans ce qui est une activité parascolaire habituelle. Mark Rothko, Jackson Pollock et Barnett Newman fréquentent souvent la maison des Smith. « J’ai grandi dans une famille d’abstraction, se souvient-elle, entourée d’œuvres abstraites. Nous allions au musée, mais je n’ai pour ainsi dire pas été exposée à l’art figuratif avant mon entrée au collège. Nous ne regardions pas de films, n’écoutions pas de musique, n’avions pas de téléviseur. »

La famille possède un grenier rempli d’histoires, toutefois, sous la forme de vêtements, dentiers et même un masque mortuaire des aïeux, et une éducation catholique contribue à une grande proximité avec icônes et récits religieux. Après un court passage dans une école d’art et son installation à New York, Kiki commence à réaliser des eaux-fortes à la fin des années 1970, principalement d’objets du quotidien. Ce n’est qu’après la mort de son père en 1980 qu’elle décide de se consacrer entièrement à l’art, traitant des thèmes de la mortalité et de la déchéance dans des dessins, gravures et sculptures, et une première exposition individuelle lui est consacrée en 1982. Depuis, Kiki Smith est l’auteure d’une vaste production artistique, inspirée à différents titres par l’iconographe religieuse, la mythologie, les contes de fées, le féminisme, le SIDA, la naissance, la transformation et la métamorphose.

Les formes dans Née sont apparues pour la première fois dans un collage imprimé inspiré de la sainte Geneviève du Louvre, puis dans une série de bronzes : Genevieve and the May Wolf [Geneviève et le loup de mai] (2000), qui représente une femme debout à côté d’un loup, Rapture [Enchantement] (2001), dans laquelle elle sort du ventre ouvert du loup et Née, avec sa biche.

 

Kiki Smith, Née (détail) [2002], bronze, 99,1 x 256,5 x 61 cm. MBAC. © Kiki Smith, avec l'autorisation de Pace Gallery, New York

Une partie de l’intérêt manifesté par l’artiste concernant la juxtaposition femmes-nature vient du dualisme occidental, selon lequel Dieu, l’homme et le corps se trouvent d’un côté de la dichotomie et la femme, la nature et l’esprit de l’autre. « Je me suis dit qu’ils ont une affinité naturelle pour l’une et l’autre », explique Smith. Ce penchant trouve aussi ses racines dans les nombreuses sculptures art déco qu’elle a vues à New York et ailleurs aux États-Unis, créées dans les années 1920 et 1930 par des artistes comme Paul Manship. Non seulement ces sculptures allégoriques ont-elles souvent pour sujet des femmes et des biches, mais elles possèdent également une planéité qui l’attire. « C’est une forme d’animation statique que je trouve très dynamique et intéressante, précise Smith. Une qualité plane qui suggère l’animation et le mouvement lyrique ». Cette nature bidimensionnelle est visible dans Née, avec le corps de la femme qui s’étend sur un plan, les bras repliés sur sa poitrine, comme dans une posture de statue religieuse.

Rhiannon Vogl espère que les visiteurs de l’exposition trouveront des liens inattendus entre Née et Boîte noire. « Je crois qu’il est vraiment intéressant d’envisager l’œuvre de Kiki sous un angle abstrait, dit-elle, et de voir celle de Tony dans une perspective narrative et figurative, de sentir comment chacune renvoie au corps, au sens à la fois abstrait et métaphysique du terme. »

Kiki Smith et Tony Smith est présentée au Musée des beaux-arts du Canada jusqu'au 24 avril 2016. Kiki Smith s’entretiendra avec la conservatrice Rhiannon Vogl dans le cadre de la série Conversations contemporaines le jeudi 31 mars à 18 h dans l’Auditorium (entrée libre. Les places seront attribuées selon l'ordre d'arrivée). Cliquez ici pour de plus amples renseignements.

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