L’abstraction russe : en avance sur son temps

El Lissitzky, Proun 8 Stellungen [Proun 8 positions], 1923, huile et gouache avec feuille d’argent sur toile, 139,3 x 139,3 cm diagonale. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo © MBAC

Quand George Costakis accepte un emploi de bureau à l’ambassade canadienne à Moscou en 1943, il possède déjà une petite collection d’objets anciens et d’œuvres de petits maîtres hollandais, achetés pour une bouchée de pain au cours de la décennie précédente. Fils d’immigrants grecs en Russie, Costakis ne possède qu’une éducation sommaire, et certainement aucune formation en histoire de l’art. Il a néanmoins pour lui une personnalité attachante, un œil naturellement délicat et des entrées chez un marchand d’art.

À peine trois ans plus tard, Costakis découvre le travail d’Olga Rozanova, Kazimir Malévitch, Vladimir Tatline et El Lissitzky. Ceux-ci font partie, avec d’autres artistes, d’une nouvelle vague qui expérimente avec de simples formes géométriques et des matériaux industriels, poussant l’abstraction vers de nouveaux horizons. Comparant ces œuvres modernes à ses tableaux hollandais, devenus pour lui quelque peu ternes et sombres, Costakis ressent un nouvel enthousiasme. « Lorsque j’ai rapporté ces objets chez moi et les ai déposés, dira-t-il, les fenêtres se sont ouvertes, le soleil a irradié la pièce et, à cet instant, j’ai décidé de me débarrasser de tout le reste et de me mettre à collectionner l’avant-garde. »

Plusieurs des œuvres de la remarquable collection Costakis sont actuellement présentées au Musée des beaux-arts du Canada dans le cadre de L’Aube de l’abstraction. Russie, 1914–1923, une exposition de la série « Comprendre nos chefs-d’œuvre ». On y trouve au total 67 pièces, dont des dessins, collages, sculptures et peintures, ainsi que des lettres, des revues, des livres, des photographies et même un instrument de musique. La plupart sont prêtées de collections publiques et particulières de partout dans le monde, dont celles du Museum of Modern Art de New York et du Musée d’État d’art contemporain de Thessalonique, en Grèce, détenteur de la collection Costakis.


Ivan Kliun, Relief non objectif, 1916, bois, fer et cire sur planche de bois. Collection particulière

L’élément central de l’exposition, toutefois, est constitué de sept œuvres majeures de grandes figures de l’avant-garde russe : Rozanova, Malévitch, Tatline, El Lissitzky, Lioubov Popova, Ilia Chashnik et Ivan Kliun. L’exposition offre aux visiteurs du MBAC une formidable occasion d’admirer ces œuvres aussi rares que radicales, réunies pour la première fois. Lors d’une visite de l’espace qui leur est consacré, Andréi Nakov, commissaire invité et éminent expert de l’avant-garde russe, confie : « Vous pouvez être sûrs que c’est une exposition qu’on ne verra plus ».

Le catalyseur de l’exposition est l’énergique huile de Lissitzky intitulée Proun 8 Stellungen (Proun 8 Positions) (1923). Acheté par le MBAC en 1973, le tableau n’avait encore jamais été accroché avec d’autres œuvres de l’avant-garde russe. La toile carrée, installée en diagonale, montre un grand cercle noir et d’autres formes géométriques flottant sur un fond beige neutre. Comme le titre l’indique, l’œuvre peut être orientée dans n’importe laquelle de huit positions. « C’est un tableau important, explique Nakov, un tableau qui en raison de son éloignement géographique et de sa fragilité n’est pas souvent présenté dans les publications ni dans les expositions. »

Il s’agit néanmoins d’un sujet idéal pour la série « Comprendre nos chefs-d’œuvre » du MBAC, affirme Adam Welch, conservateur associé d’art canadien, qui a travaillé avec Nakov sur L’Aube de l’abstraction. « Nous cherchons en permanence à approfondir notre compréhension des œuvres de la collection », précise-t-il à Magazine MBAC, « et il y avait là une possibilité de mettre notre peinture de Lissitzky en contexte en reconstituant le cadre historique. »

Né en Russie en 1890, El Lissitzky étudie l’architecture en Allemagne avant de revenir dans son pays d’origine au début de la Première Guerre mondiale. Alors qu’il enseigne à la révolutionnaire école artistique de Vitebsk en Biélorussie, il fait la connaissance de l’influent Malévitch et se tourne vers l’art non objectif. À compter de 1919, Lissitzky intitule toutes ses œuvres de cette veine Proun, acronyme pour son utopique « projet pour l’affirmation du nouveau ».

Le contexte entourant son Proun 8 Stellungen est abordé à travers les deux œuvres de Tatline et Malévitch qui figurent dans l’exposition. Tatline réalise sa sculpture en relief Composition synthético-statique (relief pictural) en 1914, en grande partie avec des matériaux recyclés, d’où le mot « synthétique » du titre. Il est inspiré par une visite qu’il fait à Paris un peu plus tôt la même année, où il voit les constructions cubistes de Picasso créées à partir d’objets réagencés en natures mortes abstraites. À son retour en Russie, Tatline amène sa production au-delà des abstractions de Picasso pour se concentrer sur les qualités matérielles inhérentes aux objets. Le constructivisme vient de naître.


Kazimir Malévitch, Composition magnétique suprématiste, 1916, huile sur toile. Collection particulière

Le tableau de Malévitch, Composition magnétique suprématiste (1916), montre un percutant triangle rouge centré sur fond blanc immaculé. Avec cette forme géométrique simple, le peintre s’insurge contre un art « qui peu à peu a disparu derrière l’accumulation des choses », comme il l’écrit dans son manifeste suprématiste en 1915. Pour lui, l’arrière-plan blanc représente la « liberté de l’infini ». 

Professeur à l’école de Vitebsk de 1919 à 1922, Malévitch exerce une profonde influence non seulement sur Lissitzky, mais aussi sur d’autres artistes représentés dans l’exposition. Son étudiant Ilia Chashnik, par exemple, crée une série de lignes tendues et de rectangles texturés dans son huile Composition suprématiste (1922–1923). Pour représenter la « liberté de l’infini », cependant, Tchachnik préfère un fond noir au blanc de Malévitch. 

La présence de Lioubov Popova et d’Olga Rozanova dans l’exposition démontre que les femmes artistes jouent un rôle important dans l’avant-garde russe. Architectonique picturale (1916), de Popova, fait partie d’une série de toiles où elle met en scène les formes géométriques et les arrière-plans blancs typiques du suprématisme, mais avec des plans qui se chevauchent et s’entrecroisent, une marque du constructivisme. Les visiteurs connaissent sans doute son tableau cubiste Le pianiste (1915), actuellement accroché dans les salles d’art européen.


Olga Rozanova, texte d’Alexeï Kroutchenykh, Vselenskaia Voina [Guerre universelle], 1916, 11 pages de livre avec 11 collages, papier et collage de tissu sur papier, couvertures imprimées; pages de texte. Musée national d’art contemporain – Collection Costakis, Thessalonique, Grèce

Et puis il y a les collages abstraits et colorés d’Olga Rozanova, réalisés pour illustrer le poème futuriste Guerre universelle (1916). Considérée comme l’une des artistes les plus novatrices de l’avant-garde russe, Rozanova est l’une de ses premières membres à être associée au futurisme, mouvement artistique d’avant-garde italien qui célèbre le dynamisme du monde moderne. Elle fait brièvement partie des suprématistes en 1916, mais conserve toujours sa propre approche de l’art. Son collage plein de vie devance de trente ans les découpages de Matisse, et sa remarquable peinture de 1917, Raie verte, précède d’un demi-siècle une autre célèbre peinture à rayures, Voix de feu, de Barnett Newman, aujourd’hui dans la collection nationale. Raie verte est la première œuvre d’avant-garde acquise par George Costakis.

« Il est frappant, constate Welch, de voir que les femmes des années 1910 occupaient une place vraiment centrale dans ces cercles artistiques en Russie, et que Popova, Rosanova, ou encore Alexandra Exter menaient la plupart des débats et étaient résolument expérimentales dans leur approche. »


Vitrine avec illustrations de magazine d’El Lissitzky

Ces œuvres permettent de mieux cerner la nature même de la magnifique peinture de Lissitzky du MBAC. Elles évoquent également une période hors de l’ordinaire teintée par la guerre, la révolution, l’émergence du communisme et la création de l’Union soviétique. Sous le régime de Staline, tous ces artistes vont disparaître, affectés à des activités appuyées par l’État ou parfois morts prématurément. Malévitch est emprisonné deux mois en 1930, accusé d’espionnage au profit des Allemands, et décède en 1935. « Son œuvre a littéralement été décrochée des musées », explique Welch.

Sans l’ombre d’un doute, les noms de ces artistes devraient nous être aujourd’hui beaucoup plus familiers qu’ils ne le sont. « Tatline a rencontré Picasso, dit Welch, puis est rentré à Moscou et a poussé les reliefs de ce dernier plus loin, créant un art totalement non objectif. Mais il est loin d’être aussi connu que Picasso. On peut se dire que si la situation politique avait été différente, Tatline, Malévitch, Popova et Rosanova auraient eu la notoriété d’un Picasso ou d’un Matisse. » L’Aube de l’abstraction contribue à réparer cette injustice.

À l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada jusqu’au 12 mars 2017, L’Aube de l’abstraction. Russie, 1913–1924 s’inscrit parmi les diverses expositions nord-américaines organisées pour souligner le centenaire de la Révolution russe de 1917. Le catalogue qui l’accompagne, avec des textes d’Andréi Nakov, est vendu à la boutique du MBAC.

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