Rashid Johnson, Capsule (détail), 2020–2021, acier thermolaqué, plantes, céramique, tapis, fibre de verre, beurre de karité, livres, vidéo, moniteurs et lampes horticoles.

Rashid Johnson, Capsule (détail), 2020–20211. Acier thermolaqué, plantes, céramique, tapis, fibre de verre, beurre de karité, livres, vidéo, moniteurs et lampes horticoles. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Acheté en 2021. © Rashid Johnson. Photo : MBAC

L’art de Rashid Johnson : un système de transmission et un outil pour le changement

« Capsule est une œuvre née d’une série de sculptures matricielles que j’ai réalisées au cours des sept dernières années. Ces sculptures ont vocation à refléter et organiser nombre de mes idées et préoccupations. À l’image d’un cerveau, elles sont emplies de pensées et de concepts antagonistes. Cette œuvre a pour objectif d’éviter tout didactisme et d’offrir au public différentes possibilités d’interagir et de décortiquer. Le titre, Capsule, contribue à illustrer la tentative de suspendre le temps qui est au cœur de cette création. Elle est faite pour être un lieu de rencontre, de performance et de réflexion. La présence de cette œuvre dans la collection permanente du Musée répond en outre au besoin que l’on en prenne soin. Je ne saurais être plus enthousiaste qu’à l’idée de voir Capsule s’épanouir. »  Rashid Johnson

Rashid Johnson, Capsule, 2020–2021. Installation

Rashid Johnson, Capsule , 2020–2021. Acier thermolaqué, plantes, céramique, tapis, fibre de verre, beurre de karité, livres, vidéo, moniteurs et lampes horticoles. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Acheté en 2021. © Rashid Johnson. Photo : MBAC

Commandée en 2020, Capsule, de Rashid Johnson, s’inscrit dans l’initiative Projets contemporains du Musée des beaux-arts du Canada. Au cours des huit derniers mois, l’artiste américain et moi avons travaillé à donner vie à cette nouvelle sculpture dans l’entrée principale du Musée. Commissaire du projet, je croyais connaître cette pièce de fond en comble, mais je me trompais. Au fur et à mesure de l’assemblage de l’œuvre, cube après cube, plante après plante, j’ai été stupéfaite par la puissance de son impact, impact qui a continué à évoluer durant les semaines qu’a duré l’installation. Plus je passe de temps auprès d’elle et interagis avec, plus j’en découvre de nouvelles dimensions et fais des liens différents. Ma compréhension de la métaphore de l’artiste, pour qui Capsule fonctionne tel un cerveau, s’est transformée, me poussant à réfléchir à la façon dont nous tirons un savoir des objets qui nous entourent. Il est révélateur de constater à quel point les visiteurs rencontrent l’œuvre, s’y immergent et l’occupent. Et j’ai hâte de voir comment l’installation se métamorphosera encore plus lorsque des musiciens et autres invités se produiront sur sa plateforme centrale surélevée. 

Rashid Johnson est reconnu comme l’une des grandes figures de sa génération. Son travail explore les thèmes de l’anxiété et de l’évasion à travers de poignantes méditations sur la race et les classes. Après des études en photographie au School of the Art Institute of Chicago, Johnson a rapidement élargi sa pratique pour y intégrer un large éventail de techniques et y inclure la sculpture, la peinture, le dessin, le cinéma, la performance et l’installation. La plupart des éléments autobiographiques dans son œuvre découlent de souvenirs d’images et de produits, ainsi que des influences intellectuelles, musicales et littéraires de sa jeunesse à Evanston, en banlieue de Chicago.

La mère de Johnson était poétesse et professeure d’histoire africaine, qu’elle a enseignée à la Northwestern University et à la Loyola University Chicago. Elle a transmis à son fils un profond respect pour l’histoire et la littérature. Dans ses créations, Johnson noue un dialogue entre des matériaux et références familiers et l’histoire de l’art occidental, plus particulièrement l’art moderne, tant pour remettre en question les frontières culturelles que pour créer une communication à travers elles.

Rashid Johnson, Capsule (détail), 2020–21. 

Rashid Johnson, Capsule (détail), 2020–21. © Rashid Johnson. Photo : MBAC

En 2014, Johnson a créé et exposé sa première grande sculpture cubique en acier, Plateaus [Plateaux], qui tire son nom du traité de philosophie Mille plateaux. Capitalisme et schizophrénie, publié en 1980 par les philosophe et psychanalyste français Gilles Deleuze et Félix Guattari qui propose une démarche de pensée et d’écriture fondée sur l’idée de pensées « nomades ». Les auteurs se servent du concept de rhizome – un système de racines souterraines semblable à un tubercule – pour décrire les liens unissant les objets, lieux et personnes les plus semblables comme les plus disparates. Ils le font en opposition à un système de pensée hiérarchique ou d’histoire linéaire, qu’ils dépeignent comme possédant une structure en arborescence. Plusieurs exemplaires de ce livre sont intégrés à Capsule.

Inspirée par l’ouvrage, l’installation de Johnson donne corps aux idées sur la façon dont les connaissances peuvent se multiplier et croître à l’image des méandres rhizomatiques des racines de certaines plantes. L’artiste fait appel à une diversité de matériaux, comme des plantes tropicales, des livres, du beurre de karité, de la céramique et des téléviseurs pour habiter la structure en grille modulaire agrandie, réalisée en acier. Johnson a poursuivi l’élaboration de cette forme et de ce concept, pour lesquels il est surtout connu, dans une logique toujours plus complexe et nuancée.

Rashid Johnson, Capsule (détail), 2020–21.

Rashid Johnson, Capsule (détail), 2020–21. © Rashid Johnson. Photo : MBAC

Au Musée, Capsule fait écho à l’architecture postmoderne de Moshe Safdie et interagit directement avec les quatre colonnes en béton de l’entrée. Là, elle fonctionne comme un organisme vivant installé dans l’entrée principale du bâtiment, devenue serre. Que signifie faire entrer des végétaux au Musée? En quoi l’architecture est-elle transformée par cette intervention? La végétation nous rappelle que l’installation est une entité qui se développe et nécessite un entretien et une attention permanents. Introduire le vivant dans un musée invite à l’empathie, ainsi qu'à un questionnement sur ce qui définit la vie, et quoi différencie le vivant de l’inerte, le sensible de l’insensible.

Rashid Johnson, Capsule (détail), 2020–21.

Rashid Johnson, Capsule (détail), 2020–21. © Rashid Johnson. Photo : MBAC

Dans Capsule, Johnson a imaginé un sentier à travers l’installation monumentale pour offrir au public des points de vue inattendus depuis le sanctuaire au cœur de l’œuvre. Ainsi, cette pièce peut jouer le rôle d’un refuge, à la manière d’un cocon placé à l’intérieur du bâtiment plus vaste du Musée lui-même. Les visiteurs sont encapsulés par Capsule, à son tour encapsulée par le Musée.

L’artiste complexifie encore plus son installation en y intégrant des objets chargés occupant la forme minimaliste, qui n’est pas sans rappeler une version élargie des cubes blancs ouverts de l’artiste américain Sol LeWitt. Les plantes tropicales sont logées dans des pots en céramique faits main et décorés par l’artiste avec une imagerie récurrente dans ses peintures, comme les personnages expressifs de sa série Anxious Men [Hommes inquiets]. Ceux-ci sont mélangés à des pots récupérés. Les plantes tropicales, issues des climats chauds, ont été introduites dans des régions éloignées de leur lieu d’origine comme le Canada, où elles sont la plupart du temps conservées dans des environnements intérieurs à température contrôlée. L’utilisation de ces plantes peut être vue comme en lien avec l’intérêt de l’artiste pour l’évasion et avec sa relation aux images de lieux étrangers qui l’entouraient lors de son enfance.

Rashid Johnson, Capsule (détail), 2020–21.

Rashid Johnson, Capsule (détail), 2020–21. © Rashid Johnson. Photo: MBAC

Parmi les autres éléments employés, on trouve des sculptures en fibre de verre et des blocs de beurre de karité, onguent venu d’Afrique et l’un des matériaux caractéristiques de l’artiste, qui était aussi très présent dans la maison où il a grandi. Les livres empilés disposés sur les étagères, avec des titres comme Outliers.The Story of Success, de Malcolm Gladwell, Frankenstein, de Mary Shelley, The Souls of Black Folk, de W.E.B. Du Bois, et The Crisis of the Negro Intellectual, d’Harold W. Cruse, entre autres, traitent des tensions et des expériences concernant des problématiques de race et de classe. Prises dans leur ensemble, ces composantes ont valeur de signifiants culturels incarnant les réflexions et préoccupations de l’artiste.

Figurent également au sein de la structure en réseau quatre vidéos réalisées par Johnson durant la dernière décennie. Elles sont présentées sur des moniteurs plus anciens. Chacune montre des hommes noirs exécutant des mouvements chorégraphiés dans un paysage – yoga dans un parc arboré pour Black Yoga (2010), mélange de postures de yoga et d’arts martiaux interprétées près d’une étendue d’eau pour The New Black Yoga (2011), danseur solitaire dans le désert près de Marfa, au Texas, pour Samuel in Space (2013), et finalement deux danseurs pour The Hikers (2019), tournée sur un sentier de randonnée à Aspen. Les bandes sonores qui les accompagnent, inspirées de jazz improvisé, se fondent les unes dans les autres quand on circule autour de l’œuvre. Les vidéos explorent et réinventent dans une perspective critique la manière dont les corps noirs peuvent occuper différents types d’espaces, y compris un musée.

Rashid Johnson, Capsule (détail), 2020–21.

Rashid Johnson, Capsule (détail), 2020–21. © Rashid Johnson. Photo : MBAC

L’œuvre agit comme une encyclopédie ou des fouilles archéologiques donnant au visiteur des indices à analyser, déceler et décoder. L’artiste s’est exprimé sur son intérêt pour la créativité et la façon dont on crée du sens. Lors d’un entretien avec l’écrivaine spécialisée dans les arts Dodie Kazanjian en 2019, Johnson expliquait : « J’ai toujours pensé à mettre en relation des plantes d’horizons variés et à les réunir dans des contextes inattendus. […] On m’a expliqué une fois que le meilleur moyen d’aborder la créativité est de la concevoir comme une personne qui cherche à établir un lien entre des choses sans rapport. Les artistes ne sont pas en quête d’une solution logique, ou encore qui soit la plus raffinée ou la plus pragmatique. Nous cherchons souvent la solution différente, celle qui est déconnectée, dramatique, malsaine, irréfléchie qui, si nous la présentons au monde, peut éventuellement changer notre mode de pensée. »

Rashid Johnson, Capsule, 2020–21.

Rashid Johnson, Capsule, 2020–21. © Rashid Johnson. Photo : MBAC

À l’instar d’un cerveau, Capsule relie des objets distincts, des concepts contradictoires et diffuse de l’information à quiconque s’y investit. Pour Johnson, l’art est un système de transmission efficace qui a le pouvoir, par l’amplification intentionnelle des voix qu’il porte, d’être un outil de changement. Capsule entre en jeu dans les espaces du Musée et défie l’institution et son historique de collectionnement de façon provocatrice. Campée dans le débat sur l’histoire de l’art, en particulier touchant à l’art moderne et contemporain, l’installation est imprégnée des références personnelles et des points de vue uniques de Johnson. En tant que telle, on peut la comprendre comme un autoportrait inusité de l’artiste.

 

Capsule, linstallation de Rashid Johnson, est présenté dans lentrée principale du Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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