L’aventure de l’Iris de Van Gogh

Vincent van Gogh, Iris (1889), huile sur carton aminci, collé sur toile, 62,3 x 48,3 cm. MBAC

Au fin fond des Archives du Musée se trouve une note manuscrite du marchand d’art hollandais Peter Eilers, apparemment écrite à l’automne 1953 à bord du R.M.S. Queen Elizabeth qui faisait route vers New York et adressée à Harry Orr McCurry, alors directeur du Musée des beaux-arts du Canada. Cette lettre, gribouillée sur une feuille à l’entête du transatlantique contenant surtout des propos aimables, se conclut sous la signature par une proposition aussi brève que séduisante : « P.S. J’ai avec moi un magnifique Van Gogh de la “période arlésienne” qui peut être payé avec les fonds hollandais. » 

Si nous savons aujourd’hui qu’Iris a probablement été peint plus tard, à Saint-Rémy-de-Provence, donc après la célèbre période arlésienne, ce post-scriptum ajouté au bas d’une lettre griffonnée il y a près de 60 ans a permis l’une des plus belles (et des plus intelligentes) acquisitions du Musée. En effet, celui-ci a accueilli au printemps 1955 une œuvre exceptionnelle qui incarnait le travail d’analyse de Van Gogh et sa fascination pour la nature : un gros plan d’un unique iris en fleur au milieu d’herbes verdoyantes, achevé lorsque l’artiste était presque au sommet de son art.

Le voyage d’Iris, du sud de la France jusqu’au Musée à Ottawa, fut évidemment laborieux. Ponctuées d’arrêts et de reprises, les discussions durèrent près de deux ans, et McCurry s’est probablement demandé si les Canadiens pourraient un jour admirer chez eux cette œuvre dans toute sa splendeur.  

Peter Eilers travaillait pour les marchands d’art d’Amsterdam E. J. Van Wisselingh & Co., une maison incontournable pour les œuvres de Van Gogh qui comptait plusieurs clients au Canada. Grâce à son père P. C. Eilers, qui avait commencé à voyager au Canada pour le compte de Van Wisselingh dès 1904, Peter avait tissé des liens étroits avec le marché nord-américain d’art européen. Comme son père avant lui, il emportait dans ses voyages des œuvres qu’il exposait dans des hôtels et autres lieux de présentation des grandes villes canadiennes, espérant que des musées d’art ou des collectionneurs sérieux se les disputeraient.  

Van Wisselingh demandait 65 000 $CAN pour Iris. Non sans finesse, Eilers rappela à McCurry que l’œuvre pouvait être payée avec les « fonds bloqués », autrement dit avec la dette hollandaise envers le Canada retenue aux Pays-Bas pour appuyer des projets éducatifs. Cette possibilité rendait l’entente encore plus attrayante dans la mesure où le Musée ne devait pas réunir pareille somme à même ses ressources.  

McCurry semble avoir été convaincu de la pertinence de cette acquisition dès sa première rencontre avec Eilers à Ottawa, le 17 novembre 1953. Dans une lettre reçue le 1er décembre 1953, Eilers lui rappelle son intérêt : « Comme vous l’avez dit, avec les deux Van Gogh de cette période que vous avez déjà, ce tableau complètera un ensemble parfait, tout à fait dans l’esprit de la mission pédagogique auquel ces fonds sont dédiés. »  

Selon Anabelle Kienle, conservatrice associée de l’art européen et américain, même si le Musée abritait déjà deux grandes natures mortes de la période parisienne de Van Gogh, Iris était une acquisition extraordinaire pour l’institution, car elle élevait l’idée de la nature morte à un degré tout à fait nouveau. « Van Gogh isolait une fleur qu’il dépeignait dans toute sa gloire dans un style spectaculaire. Ce gros plan sans horizon illustre son côté le plus révolutionnaire et radical. »

Il semble qu’Eilers ait laissé le tableau à New York lors de sa visite à Ottawa, en novembre, sans doute pour que celui-ci puisse être présenté à d’éventuels acheteurs américains. Toutefois, il prit rapidement des dispositions pour l’expédier au Musée afin qu’il soit examiné par McCurry. Dans une lettre datée du 14 décembre, McCurry confirme que l’œuvre est arrivée sans encombre : « J’apprécie en ce moment même le Van Gogh qui est accroché dans mon bureau. » Pourtant, malgré une entente apparemment imminente, une complication manqua faire dérailler la transaction.  

L’analyse révéla qu’Iris avait été peinte sur un carton ou un papier contrecollé — un support semblable à un carton mince moderne —, puis collé sur toile. Ce type de support compact, économique et transportable était apprécié depuis le début des années 1800 par les artistes qui, comme Van Gogh, peignaient souvent en plein air. Or, il semble que Van Gogh l’ait utilisé ici pour la simple raison qu’il manquait de toile. McCurry et son conseil d’administration avaient donc des réserves : s’ils admettaient que l’œuvre paraissait en excellente condition, ils voulaient la confirmation par un expert que ce serait toujours le cas « dans 100 ans ». Dans un câble daté de janvier 1954, McCurry formule cette inquiétude à Eilers dans une prose courte, sans ponctuation : « Certains administrateurs sont en faveur de l’achat d’Iris mais regrettent infiniment le support papier qui endommagera définitivement les qualités durables du tableau s’il vous plaît envoyez des commentaires par le service postal aérien.»  

Le marchand d’art répondit le 9 février, expliquant que « puisque un matériau flexible et friable n’était pas souhaitable pour une œuvre d’une telle valeur », le carton avait été aminci et collé sur toile. Pour rassurer le Musée, il y joignit le témoignage de deux experts faisant autorité, Martin de Wild, le « plus extraordinaire restaurateur de Hollande » et H. Gerson, du Bureau national de documentation d’histoire de l’art de La Haye, qui confirmaient que Iris ne se dégraderait pas sur un tel support. À la mi-mars, la question semblait résolue et un McCurry satisfait écrivit à Eilers pour expliquer que la toile était toujours accrochée dans son bureau, car le Musée avait fort à faire avec une exposition d’œuvres de maîtres européens, mais qu’il ne manquerait pas de recommander avec grand plaisir le Van Gogh au conseil d’administration.  

À peine cette barrière fut-elle franchie qu’une autre se dressa. Avant l’achat d’Iris, le Musée pouvait utiliser les fonds réservés en Hollande pour financer des achats d’œuvres de ce pays. Mais en août 1954, McCurry exliqua par lettre à Eilers que le ministère des Finances voulait utiliser les fonds restants pour des subventions. Le Musée était coincé; il devait trouver l’argent par ses propres moyens.  

La correspondance échangée entre le marchand d’art et le directeur du Musée dans les mois qui suivent semble traduire une crainte grandissante face à la transaction. Eilers évoqua l’intérêt d’autres acheteurs américains pour la toile, sans doute pour faire pression sur McCurry. De son côté, celui-ci s’efforça par tous les moyens de recueillir la somme nécessaire. Il finit par étaler l’achat sur deux exercices financiers et réussit également à faire baisser le prix de vente de l’œuvre de 65 000 $ à 62 500 $. Le tableau ne fut cependant finalement intégralement payé qu’à la fin du mois de mars 1955.  

Choyée au Musée depuis près de 60 ans, Iris continue encore aujourd’hui à mieux nous faire comprendre l’artiste.

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