Stan Douglas,  2011 ≠ 1848, 2017. Chromogenic prints Installation view at National Gallery of Canada

Stan Douglas,  2011 ≠ 1848, 2022, impression chromogène sur Dibond, 150 × 300 cm. Vue d'installation au Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 2023–24. © Stan Douglas. Avec l'autorisation de l'artiste, Victoria Miro, London et Venice, et David Zwirner, New York, London, Paris et Hong Kong

Le péril – et le monde selon Stan Douglas

Péril. C’est le mot qui vient à l’esprit quand on observe le monde d’aujourd’hui. Les feux incontrôlés dévastateurs rivalisent en intensité avec les vagues gigantesques, la disparition possible de toutes les espèces étant alimentée par une économie extractive qui menace jusqu’à notre propre existence. Même les humains sont une ressource renouvelable au potentiel limité. L’ambiance est à l’angoisse omniprésente et se reflète dans des discours irrespectueux facteurs d’agitation sociale. Ces réalités, tout comme l’art de la vacuité pratiqué par nos dirigeants, ne sont porteuses d’à peu près rien, sauf d’investissements dans des solutions à court terme qui ne font souvent que recycler les problèmes qu’elles prétendent régler. Sommes-nous en droit d’affirmer que nous sommes meilleurs que nos prédécesseurs, individuellement et en tant que société, alors qu’il ne semble rien y avoir de nouveau sous le soleil?

Stan Douglas, London, 9 August 2011 (Pembury Estate), 2017, and  New York City, 1 October 2011, 2021, from the series 2011 ≠ 1848. Chromogenic print on Dibond

Stan Douglas, Londres, 9 August 2011 (Pembury Estate), 2017, et  New York City, 1 October 2011, 2021, de la série 2011 ≠ 1848, 2022, impression chromogène sur Dibond, 150 × 300 cm. Vue d'installation au Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 2023–24.© Stan Douglas. Avec l'autorisation de l'artiste, Victoria Miro, London et Venice, et David Zwirner, New York, London, Paris et Hong Kong

Avec son exposition acclamée Stan Douglas : 2011 ≠ 1848, Stan Douglas fait plus que de simplement réfléchir à la question. Après un succès international à la Biennale de Venise 2022 et une tournée au Canada, l’occasion est donnée de découvrir au Musée des beaux-arts du Canada les œuvres qui mettent en lumière un projet d’envergure planétaire ­– une perspective sans frontières qui a attiré 70 % des 800 000 visiteurs de la Biennale en explorant la contestation bien au-delà des limites du « pavillon du Canada ». Quatre photographies grand format revisitent les images des contestations et troubles civils de 2011, avec des scènes des manifestations du mouvement Occupy Wall Street à New York, du Printemps arabe à Tunis et en Égypte, de révolte contre la brutalité policière entourant le meurtre de Mark Duggan, résident noir de North London, au R.-U., et de l’émeute d’après-match dans les rues de Vancouver suite à la défaite de l’équipe locale pour la coupe Stanley. Dans la salle voisine, deux énormes écrans diffusent en simultané une vidéo en boucle d’un duo de jeunes artistes britanniques de grime dans le nord de Londres (TrueMendous et Lady Sanity) et de deux rappeurs égyptiens de mahraganat (Yousef Joker et Raptor) au Caire, s’échangeant en apparence entre eux des « rimes » dans leur langue respective, bien que ces deux groups ne soit jamais trouvé dans la même pièce..

Dans le titre, 1848 renvoie à une année où les mouvements révolutionnaires se sont propagés à travers l’Europe, aiguillonnés par le mécontentement de la classe ouvrière face à l’immobilisme, dans un contexte d’essor de la presse écrite, vecteur de communication dont l’avènement pourrait se comparer à celui d’Internet et des médias sociaux aux XXe et XXIe siècles. Le représente « n’est pas », 2011 n’est pas 1848. Je me suis interrogé quant au bien-fondé de ce titre, ayant le sentiment que les choses avaient bien peu changé. « Je voulais laisser entendre que, s’il existe un lien entre eux, les événements intervenus à ces époques différentes n’étaient pas du même ordre, explique Douglas. Il y a cette idée que les nouvelles technologies de communication de chaque période ont permis aux gens de prendre suffisamment conscience qu’ils vivaient des problématiques semblables pour leur inspirer une aspiration au changement, mais les révolutions de 1848 ont eu un effet sur la gouvernance, ouvrant la voie aux réformes démocratiques du XXe siècle. En revanche, les contestations de 2011 n’étaient pas à proprement parler des événements politiques fédérés autour d’une plateforme ou d’un parti en particulier; elles exprimaient une exaspération par rapport à la situation ambiante, mais sans véritable possibilité de faire réellement changer les choses. »

Prenant du recul par rapport à 2011, Douglas évoque les tensions vite oubliées avec les autorités policières et les événements politiques, par exemple Occupy Wall Street et le Printemps arabe, comme n’ayant pas la même cohésion que les soulèvements de 1848, et donc étant de nature différente que leurs prédécesseurs dans l’histoire. « Les protagonistes pouvaient clamer leur insatisfaction, sans pour autant parvenir à dégager des solutions claires. Même dans le cas de l’émeute de Vancouver, il y a une réaction contre le statu quo, mais, faute de pouvoir y changer grand-chose, le tout a dégénéré en incident violent. »

Stan Douglas, Vancouver, 15 June 2011, from the series 2011 ≠ 1848, 2021 chromogenic print on Dibond

Stan Douglas, Vancouver, 15 June 2011, de la série 2011 ≠ 1848, 2021, impression chromogène sur Dibond, 150 × 300 cm. © Stan Douglas. Avec l'autorisation de l'artiste, Victoria Miro, London et Venice, et David Zwirner, New York, London, Paris et Hong Kong

Dans la conversation, Vancouver paraissait comme une anomalie, que je me devais de remettre en question. À dire vrai, avant de parler à Douglas, je voyais dans cet épisode une banale éruption de vandalisme sur fond d’ébriété. Une grosse fête ayant mal tourné, dont les participants n’avaient pas de motif réel de rébellion, prenant prétexte d’une défaite en finale de la LNH. Comme pour toute œuvre de Douglas, je savais qu’il y avait certainement un niveau de lecture plus profond de cette émeute, expliquant l’intérêt d’une reconstitution. Sa série Blackout [La panne], en 2017 juxtaposait des images des pannes d’électricité survenues à New York en 1977 et 2003, et s’intéressait à deux réactions très différentes aux défaillances des systèmes et technologies, l’une causant des troubles monumentaux, l’autre, la naissance d’un esprit de communauté. Je me demandais s’il faisait ce même rapprochement avec Vancouver en ce qui a trait aux autres images. « Moins explicitement », m’a-t-il répondu avant d’ajouter : « n’oublions pas que Vancouver est une ville où il est improbable que la majorité des personnes dans la photographie puissent un jour posséder une maison. Oui, c’est devenu une sorte de horde nihiliste, mais il y avait des courants sous-jacents à tout cela, traduisant des problématiques vancouvéroises bien tangibles, s’exprimant par le plaisir pris par ces gens à occuper la rue et inverser la dynamique du pouvoir entre eux et la police. » Un sentiment de malaise inconscient, mais partagé, récréé avec force par Douglas, qui autorise une certaine compréhension pour le chaos, surtout si ses protagonistes pensent que le prix du logement et des locations est trop élevé. « Ils ont en commun cette idée que Vancouver pose problème, ajoute Douglas, et de nombreuses personnes qui y arrivent venant des banlieues éprouvent une sorte de rancœur envers la ville et ce qu’elle représente. »

Stan Douglas, ISDN (détail), 2022, image fixe de l’installation vidéo à deux canaux

Stan Douglas, ISDN (détail), 2022, image fixe de l’installation vidéo à deux canaux au Biennale du Venise, 2022. © Stan Douglas. Avec l'autorisation de l'artiste, Victoria Miro, London et Venice, et David Zwirner, New York, London, Paris et Hong Kong

ISDN, le titre de l’œuvre vidéo de Douglas, est l’acronyme anglais de réseau numérique à intégration de services (RNIS, en français). Schématiquement, il s’agit d’une forme moins puissante d’Internet ayant trait aux transmissions numériques simultanées sur des numéros de téléphone publics. En fait, ce bon vieil Internet commuté d’autrefois, avant sa métamorphose en génération infinie de contenu que nous connaissons aujourd’hui – un potentiel illimité pour le bien ou le mal, et les influenceurs des médias sociaux comme autant de panneaux publicitaires vivants pour les marques de commerce.

Remontant aux premières sociétés tribales, la musique a toujours été considérée comme une forme complémentaire de communication, ayant même parfois, en fonction de la culture, valeur de transmission spirituelle ou ancestrale. Si ni Stan Douglas, ni moi-même ne sommes tout à fait certains de la durée de la boucle – les estimations vont de trois jours et demi à deux semaines selon les sources –, Douglas assure que les possibilités sont littéralement infinies. « Il y a environ quatre strophes de paroles par lieu, puis cinq combinaisons cycliques de musique empruntant des éléments au grime et au mahraganat entre deux, dit-il. L’idée est que les possibilités de collaboration interculturelle sont pratiquement illimitées, le nombre d’associations créant un véritable geyser de communication. »

Stan Douglas, ISDN, 2022, still from two-channel video installation. London: Lady Sanity; Cairo: Joker.

Stan Douglas, ISDN (détail), 2022, image fixe de l’installation vidéo à deux canaux. Londres: Lady Sanity; Cairo: Joker. © Stan Douglas. Avec l'autorisation de l'artiste, Victoria Miro, London et Venice, et David Zwirner, New York, London, Paris et Hong Kong

Bien qu’artificiel dans la mesure où les deux séances ont été enregistrées indépendamment l’une de l’autre, le résultat tient de l’échange fluide, un RNIS interconnecté s’inspirant du hip-hop nord-américain comme moyen pour les classes marginalisées dans leur propre région de raconter leur histoire. « Quand j’ai commencé à réfléchir à ce projet, je me suis aperçu que le grime britannique mélangeait dubstep et hip-hop pour donner ce genre nouveau ancré dans la lutte des classes, et je me suis dit que quelque chose de semblable s’était forcément produit en Afrique du Nord, raconte Douglas. Les gens de la classe ouvrière prenant la parole simplement pour pouvoir dire Je suis là et je compte, c’est en soi un acte politique. » Quand vous songez qu’en Égypte, le mahraganat est banni des lieux officiels parce que ceux et celles qui le pratiquent ne sont pas considérés comme des musiciens formés, le geste de résistance à travers la forme artistique est tout de suite plus évident.

Stan Douglas, ISDN, 2022, still from two-channel video installation. London: TrueMendous; Cairo: Raptor

Stan Douglas, ISDN (détail), 2022, image fixe de l’installation vidéo à deux canaux. Londres: TrueMendous; Cairo: Raptor. © Stan Douglas. Avec l'autorisation de l'artiste, Victoria Miro, London et Venice, et David Zwirner, New York, London, Paris et Hong Kong

Alors, qu’est-ce que tout cela nous dit sur la capacité humaine à changer pour le mieux, et où Douglas trouve-t-il quelconque lueur d’espoir dans cette série? « Je trouve plus d’espérance dans la musique que dans les photographies, où il y a un réflexe utopique, répond-il. Si je reviens à Hors-champs (1992), qui portait sur les musiciens américains à Paris s’efforçant de se faire une place dans cette situation, je trouve qu’il y a de plus grandes possibilités en musique, parce qu’elle repose en bonne partie sur la collaboration artistique et sur ce que le public peut s’imaginer par lui-même. »

Il n’est guère compliqué de comprendre le point de vue de Douglas. Les photographies racontent une histoire sur les intérêts non pris en compte des gens, mais les personnes au pouvoir perpétuent celui-ci en faisant en sorte que ces combats perdurent indéfiniment. « Cela parle d’individus qui se rassemblent malgré tout ce qui les divise, dit Douglas, et, en un sens, la musique est intrinsèquement un modèle de la façon dont on peut passer du temps ensemble. Est-ce du temps fructueux ou néfaste? Voici des questions fondamentales. » Aussi longtemps que des artistes comme Stan Douglas vont être prêts à poser les questions essentielles, peut-être le reste d’entre nous y trouvera-t-il un autre point d’ancrage pour nourrir quelque espoir dans un monde en péril.

 

Stan Douglas: 2011 ≠ 1848, présentée dans le cadre d’un partenariat entre le Musée des beaux-arts du Canada, la Remai Modern et The Polygon Gallery, est à l'affiche dans les salles B106 et B107 au Musée des beaux-arts du Canada jusqu’en septembre 2024. Partagez cet article et inscrivez-vous à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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