Evgeniy Salinder, Sikhirtya et figures animales et Nageur (Auto-portrait), 2017. 27 pièces; bois de renne et d’élan, ivoire, fossile, tendons et cuir, dim. variables; et Bois d’élan, 18.2 x 13.3 x 5.8. Evgeniy Salinder and indiGem Inc. © Evgeniy Salinder Photo : MBAC

Le pouls de la terre : conversation avec l’artiste nenets Evgeniy Salinder

Si vous placez votre doigt tout en haut d’un globe, il vous suffit de le déplacer à peine pour tracer une ligne reliant le pôle Nord à la Sibérie du nord-ouest, là où la terre retrouve la mer. Les frontières ont changé depuis la disparition de l’URSS, mais si vous partez de la frontière occidentale et suivez le littoral vers la droite, quelques centimètres plus à l’est, votre doigt atteindra la mer de Kara. Vous y trouverez une péninsule, appelée Yamal, qui fait saillie, tel un pouce, dans les eaux glacées. Yamal, explique l’artiste nenets Evgeniy Salinder, signifie littéralement « bord de la terre ». On ne saurait trouver nom mieux approprié.

Evgeniy Salinder. Photo : Alex Kuznetsov

La péninsule est le territoire, depuis des milliers d’années, du peuple nenets. Leur population, d’environ 40 000 personnes, est majoritairement nomade, élevant la plus grande population de rennes du monde sur la toundra. Les Nenets organisent leurs migrations saisonnières en fonction du gel et du dégel du paysage riche en lichen pour les animaux. Cette partie de la planète renferme également certaines des réserves les plus importantes de gaz naturel. Comme c’est le cas pour la région Arctique au Canada, les changements climatiques ont provoqué la fonte du pergélisol et des conditions météorologiques imprévisibles qui affectent le mode de vie des Nenets. Les troupeaux souffrent de la faim quand la pluie est précoce ou que la glace ne prend pas à temps pour voyager vers d’autres campements saisonniers. Il y a également la question bien connue de l’extraction des ressources entrant en conflit avec les façons de vivre indigènes. Les gazoducs transportant le gaz naturel à travers la toundra peuvent bloquer les voies migratoires des rennes.

À l’instar de tous les peuples autochtones, les Nenets, par leur culture, ont su tirer parti efficacement de leur environnement depuis des millénaires. Aujourd’hui, la pression est grande pour qu’ils s’installent dans les villes et villages. Les enfants sont envoyés dans des pensionnats la majeure partie de l’année, même si le système éducatif russe fait un effort pour que leur langue et leur culture y soient préservées. Il existe aussi d’autres modèles de scolarisation, par exemple des enseignants itinérants qui se déplacent dans le ngesy, terme nenets désignant le campement, pour y vivre avec les familles, permettant ainsi aux plus jeunes d’étudier tout en restant ancrés dans les habitudes traditionnelles. Il peut s’avérer difficile de naviguer entre ces deux pôles. Si de nombreux Nenets choisissent la vie urbaine, la plupart d’entre eux adoptent toujours le style de vie développé par leurs ancêtres génération après génération.

Salinder est un Nenets urbain. Il est né et a grandi dans la petite ville de Salekhard, dans la région des Yamalo-Nenets. Le mot est issu de la langue nenets et signifie « maison » ou « village sur le cap ». Une collectivité est établie ici, sur le fleuve Ob, depuis environ 400 ans. C’est là qu’il s’est découvert une passion (et un incroyable talent) pour l’art.

Vue d'installation de Evgeniy Salinder, Sikhirtya et figures animales et Le nageur (Auto-portrait), 2017, Àbadakone | Feu continuel | Continuous Fire, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 8 novembre 2019–4 octobre 2020. © Evgeniy Salinder Photo : MBAC

Pour les Nenets, le renne est au centre de tous leurs besoins et activités dans la vie. Il assure nourriture, logement, habillement et transport. Pour Salinder, il fournit également le matériau de choix de ses sculptures. Minuscules par leurs dimensions, ses petits personnages sont sculptés dans des panaches et autres matières premières qu’il trouve lorsqu’il chasse ou qu’il pêche.

Ses pièces magnifiques constituent Sikhirtya et figures animales, que l’on peut voir dans le cadre de l’exposition Àbadakone | Feu continuel | Continuous Fire au Musée des beaux-arts du Canada. En visitant l’exposition, avant la fermeture du Musée à cause de la COVID-19, j’ai été captivée par leur univers miniature et fascinée de voir d’autres visiteurs être entraînés par l’œuvre exactement de la même façon. À une époque où les installations à grand déploiement sont en vogue, il y avait un côté rafraîchissant à se pencher et s’attarder sur des œuvres suffisamment petites pour pouvoir ne rien manquer de tous les détails façonnés par les mains de l’artiste.

Evgeniy Salinder, Détail d'une figure, Sikhirtya et figures animales, 2017. Evgeniy Salinder and indiGem Inc. © Evgeniy Salinder Photo : MBAC

Disposées sur des tablettes, se côtoient 28 figurines au total : 23 personnages humains et 4 animaux (mammouths et rennes), ainsi que son Nageur (Autoportrait). Leur palette estompée évoque la terre de leurs origines, de subtiles touches de gris et de vert se fondant dans les teintes couleur os. L’effet est délibéré. Lorsqu’il récolte son matériel, Salinder choisit des morceaux brisés qui reflètent le processus d’altération naturelle. Chaque personnage adopte une attitude légèrement différente de celle de son voisin; néanmoins, tous ensemble, ils forment une collectivité. La question se pose : ces gestes évoquent-ils une cérémonie, une fête? Certaines figurines semblent avoir des outils. Ces postures sont-elles celles du travail, ou représentent-elles une routine quotidienne nécessaire aux activités de subsistance? Pour ma part, elles me rappellent aussi les histoires entendues des Anichinabég à propos des Memegwesiwag ou « des gens de petite taille ». Existe-t-il des récits semblables dans la culture nenetse?

En m’entretenant avec Salinder, en présence de son représentant et interprète Alex Kuznetsov, de la Circum-Arctic Gallery, j’ai pu en apprendre plus sur ce petit monde, ainsi que sur le milieu de vie, la culture et la démarche créative de l’artiste. Enfant, il nourrissait une véritable obsession pour le dessin de scènes où apparaissaient ces personnages minuscules. Il s’est retrouvé « immergé dans ce petit univers inventif ». C’était pour lui un moyen d’évasion. À l’école secondaire, il a découvert la sculpture sur bois, ainsi que sur panache, et les figurines ont pris leurs formes tridimensionnelles. À l’époque, cependant, il ne faisait pas encore le lien entre ce qui sortait de ses mains et ce que les Nenets appellent Sikhirtya ou Sirtya.

Evgeniy Salinder, Détail d'un mammouth, Sikhirtya et figures animales, 2017. Evgeniy Salinder and indiGem Inc. © Evgeniy Salinder Photo : MBAC

Les Sikhirtya sont la tradition des gens de petite taille dans les coutumes culturelles des Nenets. À l’image des Memegwesiwag, ils possèdent des pouvoirs surnaturels et existent quelque part entre les mondes visible et invisible, mais ce qui est sans équivalent chez eux est ce qui fait leur renommée. Ce sont des forgerons de grand talent, réputés également pour leur contrôle des troupeaux de mammouths. Même s’ils appartiennent au royaume des mythes et légendes, de récentes découvertes archéologiques, explique Kuznetsov, indiquent qu’une population était présente dans la région du Iamal avant l'arrivée des Nenets. Des archéologues ont découvert des habitations aménagées sous terre, le type d’abri où vivaient les Sikhirtya dans les récits nenets. Sur ces sites, ils ont aussi trouvé du métal travaillé en bijoux ou outils et d’autres traces de culture matérielle, allant se répercutant sur l’histoire orale des Nenets.

Evgeniy Salinder, Détail d'une figure, Sikhirtya et figures animales, 2017. Evgeniy Salinder and indiGem Inc. © Evgeniy Salinder Photo : MBAC

Après un passage dans l’armée puis la poursuite de sa formation, Salinder a fait le lien entre ses personnages et les Sikhirtya. À cette époque, l’Union soviétique s’était effondrée, et le renouveau qui s’en est suivi « a eu une influence considérable sur l’art ». Le savoir enfoui est remonté à la surface. Kuznetsov traduit les propos de Salinder : « Tous les maîtres qui le pouvaient se sont mis à sculpter et à revenir à leurs racines ».

Aujourd’hui, la culture nenets s’épanouit à nouveau. Salinder, qui vit toujours à Salekhard, enseigne également les arts appliqués au niveau collégial, influençant sans nul doute d’autres artistes indigènes de la relève. Il continue parallèlement à raffiner son propre style, lequel est, affirme Kuznetsov, unique dans sa région. Là où d’autres sculpteurs sont connus pour leur travail avec des matériaux et des sujets correspondant aux goûts populaires, Salinder, par son œuvre, fait battre le pouls de la terre qui l’a vu naître et trace un trait qui ramène des milliers d’années dans le temps, quand les Nenets et Sikhirtya évoluaient ensemble sur ce même bord de terre.

 

Les œuvres de Salinder font partie d' Àbadakone | Feu Continuel | Continuous Fire, l’exposition au Musée des beaux-arts du Canada, qui rouvrira au public  le 23 juillet et jusqu'au 4 octobre 2020. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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