Deanna Bowen, Les Canadiens noirs (après Cooke), 2023, vue d'installation au Musée des beaux-arts du Canada, 2023.

Deanna Bowen, Les Canadiens noirs (après Cooke), 2023, vue d'installation au Musée des beaux-arts du Canada, 2023. © Deanna Bowen. Avec l'autorisation de l'artiste et MKG127. Photo : MBAC

Deux pages issues du MacLean’s : Les Canadiens noirs (après Cooke), de Deanna Bowen

Couvrant la façade sud du Musée, Les Canadiens noirs (après Cooke), de Deanna Bowen, est une œuvre photographique monumentale, composée de numérisations de documents d’archives, œuvres d’art, objets culturels et documents éphémères couvrant quelque 150 ans d’histoire reliant le Canada, les États-Unis, l’Empire britannique et l’Afrique. Le projet de Bowen, deuxième de la série Femmes en tête du Musée, pose avec acuité la question de savoir comment l’exploration des archives, des réalités et des expériences des personnes exclues de la pleine participation aux libertés de la citoyenneté canadienne peut remettre en question les récits dominants.

Le « Cooke » auquel fait référence le titre de l’œuvre provient de l’article « The Black Canadian », de l’écrivain et auteur dramatique à ses heures Britton B. Cooke, paru dans le magazine MacLean’s, dans lequel on lit : « En gros, on peut séparer tous les Canadiens en deux classes, la Blanche et les autres. Les éléments prédominants au Canada sont tous de la première couleur. »  L’incursion très raciste de Cooke dans le domaine de l’immigration a pour contexte une vague particulièrement surveillée de Noirs américains (ainsi que de personnes d’origine mixte africaine et autochtone) fuyant la violence meurtrière d’un Oklahoma ségrégationniste et remontant vers le nord dans le cadre de la Grande migration afro-américaine (vers 1910– jusqu’aux années 1970). Reconnaissant que le mélange de peuples de provenances ethnoculturelles différentes est inévitable, Cooke écrit : « L’un des problèmes du Canada est d’encourager le processus d’intermixité. Et, afin d’y parvenir, les Canadiens doivent veiller à n’accueillir dans ce pays que les seuls éléments qu’il est possible d’intégrer aux autres. » En cela, l’auteur ne fait que refléter ce que le gouvernement canadien lui-même avait établi plus tôt cette année-là. Le 12 août 1911, sous le premier ministre Wilfred Laurier et son ministre de l’Intérieur Frank Oliver, le décret C.P. 1911–1324 est déposé. Le projet de loi propose un arrêt d’un an de l’entrée des personnes noires qui étaient « jugées inadaptées au climat et aux exigences du Canada ». Le décret est abrogé en octobre 1911, avant une élection fédérale annoncée. L’article de Cooke est publié en novembre.

L’intérêt de Bowen pour les réalités et les réactions hystériques à l’égard des « Creek-Negroes of Oklahoma » provient d’une source personnelle : il s’agit de ses ancêtres directs. La reconstitution et le recoupement de l’histoire fragmentée de la migration forcée de sa famille au Canada au cours du siècle dernier (ainsi que de celle de ses proches qui ont fait partie du Mouvement Exoduster le long du Mississippi jusqu’au Kansas) sont à la base d’une grande partie du travail et de la recherche de l’artiste installée à Montréal. Les Canadiens noirs (après Cooke) constitue l’une des propositions les plus ambitieuses de Bowen à cet égard et s’inscrit dans une suite d’explorations traitées lors d’expositions récentes, notamment Black Drones in the Hive, organisée par la commissaire Crystal Mowry pour le Kitchener–Waterloo Art Gallery (2020), The God of Gods : A Canadian Play (2019) à l’Art Museum of the University of Toronto avec la directrice/conservatrice Barbara Fischer et The God of Gods : Berlin, Berlin, au Gropius Bau en 2020, dans le cadre de la 11e Biennale de Berlin.

John Graves Simcoe, An Act to Prevent the Further Introduction of Slaves and to Limit the Term of Contracts for Servitude, Statutes of Upper Canada, 3 George III, Cap. 7, 1793.

Deanna Bowen, Les Canadiens noirs (après Cooke), 2023, détail de John Graves Simcoe, An Act to Prevent the Further Introduction of Slaves and to Limit the Term of Contracts for Servitude, Statutes of Upper Canada, 3 George III, Cap. 7, 1793. Archives of Ontario. © Deanna Bowen. Avec l'autorisation del'artiste et MKG127.

L’œuvre est conceptuellement structurée autour d’une ligne du temps qui commence par les données de recensement confirmant l’origine africaine de l’arrière-arrière-arrière-grand-père de l’artiste et progresse à travers une lignée maternelle de descendants qui s’achève en 1943 avec la naissance au Canada de sa mère, Leora (Risby) Smalley. Bowen résume ainsi son projet : « Au-delà de ma famille, cette chronologie cartographie également l’héritage hégémonique et colonial de l’abolition de l’esclavage par le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande en 1833, à travers l’évolution du Dominion du Canada ».

Comme la plupart des créations photographiques récentes de l’artiste qui, dans un contexte muséal sont montrées à des échelles différentes, encadrées et accrochées en style salon, les images dans Les Canadiens noirs (après Cooke) sont parfois teintées, subtilement coloriées ou laissées en l’état. Ses choix artistiques à cet égard s’inscrivent dans un champ de jeu esthétique, dans lequel les rendus positifs et négatifs et l’imagerie sous-exposée ou surexposée soulèvent constamment la question du rôle de la photographie en tant que preuve, témoin et outil d’objectivation.

Deanna Bowen, Les Canadiens noirs (après Cooke), détail, 2023

Deanna Bowen, Les Canadiens noirs (après Cooke), détail, 2023. © Deanna Bowen. Avec l'autorisation del'artiste et MKG127.

Au centre de l’œuvre se situe la plus grande image du projet, qui représente un jeune enfant coiffé d’un chapeau et dont les traits sont pratiquement cachés. Nous en savons peu sur ce personnage qui, dans la chronologie visuelle de Bowen, fait face à l’avenir et non au passé. L’artiste a recadré cette illustration à partir de la première page de l’article de Cooke, dans lequel elle apparaissait parmi plusieurs photographies de personnes noires canadiennes pour la plupart anonymes, désignées anthropologiquement par un type, exemple « Un groupe familial ». Dans les pages originales, cette figure était flanquée d’un dessin au crayon intitulé Sunday on a Skyscraper [Dimanche sur un gratte-ciel] de Lawren Harris, alors âgé d’une vingtaine d’années. Qu’elle ait été ou non intentionnelle, la décision éditoriale de placer ces deux images côte à côte est frappante. On trouve sur la première page une représentation de la ville moderne en transition, dessinée par un artiste issu d’une classe aisée et bien en vue, qui allait acquérir une grande notoriété en définissant une perspective dominante du paysage canadien. Sur la page opposée figure la photogravure d’un individu anonyme, placée à l’appui d’un argument dans une revue grand public selon lequel la présence des Noirs dans ce pays était à peine tolérable en milieu rural (où elle pouvait peut-être se justifier si aucun Blanc de classe inférieure n’était disponible pour travailler) et carrément dangereuse en milieu urbain.

Bowen a transformé l’encart du magazine MacLean’s en œuvre d’art à plusieurs occasions. Dans Les Canadiens noirs (après Cooke) cependant, elle a opté pour se concentrer sur une seule moitié du cadre, celle du garçon. Il est le centre du récit et – en tant que voix sans visage issue de la même vague de migration contestée dans ce pays que la famille de Bowen – se lit comme un substitut de l’artiste, ses ancêtres et sa lignée maternelle. Formellement, le garçon divise l’œuvre en deux : à gauche figure une histoire des migrations de ses ancêtres dans un environnement mondial et nord-américain, et à droite le contexte et les expériences des aïeuls de Bowen, pour la plupart au Canada (à l’exception d’une image assombrie des conséquences violentes du massacre racial de Tulsa qui signale le sort potentiel qui aurait attendu sa famille si elle n’avait pas fui).

Deanna Bowen, Les Canadiens noirs (après Cooke), 2023

Deanna Bowen, Les Canadiens noirs (après Cooke), 2023. © Deanna Bowen. Avec l'autorisation del'artiste et MKG127.

C’est sur le côté le plus large du cadre, qui se trouve physiquement le plus près de l’entrée du Musée et à côté de l’imposante sculpture Maman (2003) de Louise Bourgeois, que l’artiste inscrit l’histoire, la collection et les archives du MBAC. Notons une allusion au premier directeur de celui-ci, Eric Brown, qui a défendu le Groupe des Sept (et Emily Carr) en tant que synonyme du paysage et de l’art moderne canadiens au cours de son mandat de 1910 à 1939, un legs qui persiste encore aujourd’hui. Dans cet angle de l’œuvre, les peintres Lawren Harris et A.Y. Jackson sont présents aux côtés de premiers ministres et d’autres politiciens, dont Frank Oliver.

Y figurent à l’occasion des déclarations éminemment personnelles associées à l’imagerie la plus troublante de l’œuvre, comme celle de Tulsa et la photographie de membres du Ku Klux Klan devant leurs quartiers généraux de Vancouver, dans l’arrondissement Shaughnessy. C’est un quartier de la ville que le grand-père de Bowen lui avait conseillé d’éviter lorsqu’elle était enfant. Enfin, les horreurs de la Seconde Guerre mondiale sont évoquées à travers une photographie du premier ministre W.L. Mackenzie-King lors d’une compétition sportive pangermanique au stade olympique de Berlin, dans le cadre de sa célèbre tentative ratée de 1937 pour éviter la guerre en cherchant à obtenir une audience avec le chancelier allemand Adolf Hitler, qu’il admirait. C’est sous la direction de ce premier ministre qu’ont été mises en œuvre certaines des politiques d’immigration les plus restrictives de l’histoire – des statuts aux conséquences violentes qui affectent encore aujourd’hui des communautés de Canadiens. Pour exposer cette image, le Musée a demandé l’avis de la Fédération juive d’Ottawa, pour laquelle David Sachs, spécialiste des relations avec la communauté, a fourni une réponse vidéo éloquente

Deanna Bowen, The Black Canadians (after Cooke), 2023, detail of Benjamin F. Powelson, Portrait of Harriet Tubman

Deanna Bowen, Les Canadiens noirs (après Cooke), 2023, détail de Benjamin F. Powelson, Portrait de Harriet Tubman /Powelson, photographe, 77 Genesee St., Auburn, New York. Library of Congress. © Deanna Bowen. Avec l'autorisation del'artiste et MKG127.

Quels sont les liens qui réunissent l’ensemble de ces images, sujets et récits? En un mot : l’histoire. Ils font tous partie des archives incontestables (bien que souvent occultées) du Canada à un moment crucial où un pays encore relativement jeune, dans les décennies précédant et suivant la Confédération, forgeait son identité et sa place dans le monde à travers la politique, l’art et la culture. Existe-t-il un lien direct et causal entre n’importe laquelle de ces images et une autre? Il s’agit d’une question plus délicate à laquelle une réponse vitriolique pourrait faire oublier que l’œuvre de Bowen est précisément cela – une impression artistique de documents et de faits (époques, lieux et événements) juxtaposés par l’entremise de la technique ancestrale du collage. Cette stratégie permet d’opposer récits dominants et marginalisés de manière à ce qu’aucun ne soit ignoré. Plus précisément, Les Canadiens noirs (après Cooke) fait entrer les références et associations planétaires et nationales en dialogue direct avec la protagoniste que Bowen inscrit au cœur de l’histoire : sa mère. Ainsi considérés, les discours politiques, artistiques et socioculturels actuels ne sont pas à des « mondes de distance », ni des concepts abstraits pour un débat intellectuel. Ils deviennent leDonnant sur Parlement et le Jardin de la Taïga du Musée, directement inspiré de la peinture de 1913 d’A.Y. Jackson, Terre sauvage, Les Canadiens noirs (après Cooke) demande au pays, où la famille de Bowen a émigré sur fond d’intolérance et de menace, de rendre compte de l’ampleur et de la portée de son histoire collective. Son installation imposante pose une question difficile et tardive (après Cooke) : des « deux classes, la Blanche et les autres », sur les œuvres d’art et histoires de qui la collection du Musée des beaux-arts du Canada a-t-elle été fondée à l’origine pour conserver, diffuser et transmettre? Par la suite, de qui les œuvres d’art et histoires ont-elles été reléguées au second plan ou éclipsées, pour ne commencer seulement à être vues et reconsidérées que dans le cadre d’une histoire de l’art plus inclusive et diversifiée? Y répondre passe par une plongée dans les interrogations structurelles et expérientielles qui sont au centre de la pratique artistique louangée de Bowen depuis des décennies. Une œuvre qui fait appel aux techniques de la photographie, la vidéo, la gravure, la performance et, plus récemment, une sculpture publique centrée sur un acteur innocent de l’histoire, un garçon noir anonyme issu d’un fonds d’archives et rendu à une échelle pour le moins monumentale.

 

Deanna Bowen on The Black Canadians (after Cooke) – Part I

Les Canadiens noirs (après Cooke), 2023 – Vidéo 1 de la série du Musée des beaux-arts du Canada sous YouTube .

 

Les Canadiens noirs (après Cooke), de Deanna Bowenqui fait partie de la série Femmes en tête, est présentée sur la façade sud du Musée des beaux-arts du Canada jusqu’à l’automne 2024. Venez assister à la projection de We Are From Nicodemus de Deanna Bowen et la conversation avec l'artiste le 22 février 2024; consultez le calendrier.  Partagez cet article et inscrivez-vous à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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