Les impressionnants ponts d’Argenteuil de Monet

 

Claude Monet, Le bassin d’Argenteuil (v. 1872), huile sur toile, 60 x 80,5 cm. Musée d’Orsay, Paris. Photo : Hervé Lewandowski. © RMN-Grand Palais / Art Resource, NY

Anabelle Kienle Poňka est assise dans son bureau du Musée des beaux-arts du Canada. Les murs qui l’entourent sont tapissés de photocopies de reproductions de ponts peints par Monet. Ce sont les ponts de la ville active d'à Argenteuil, une ville active en bordure de la Seine. Dans ces tableaux, où piétons, travailleurs et bateaux de plaisance et à vapeur se détachent sur des paysages plantés d’arbres. Derrière elle, la fenêtre offre une vue sur le pont Macdonald-Cartier qui enjambe la rivière des Outaouais et sur son flot de voitures et de camions et, plus loin, sur les pentes légèrement ondulées des collines de Gatineau. De la poésie à l’état pur.

Conservatrice associée de l’art européen et américain, Anabelle Kienle Poňka est à ce titre responsable de l’organisation de Monet. Un pont vers la modernité, une exposition de douze tableaux peints pour la plupart entre 1872 et 1874, au cours des trois années qui ont suivi l’installation de l’impressionniste français à Argenteuil. À cette époque, Argenteuil s’affaire à reconstruire ses deux ponts qui ont été détruits  pendant la guerre franco-prussienne de 1870-1871 et qui constituent des liens importants vers un Paris tout proche. Monet s’intéresse aux ponts et les utilise pour une série d’expériences visuelles novatrices basées sur des jeux de forme, de composition, de perspective et de lumière, créant toutes sortes de scènes. Non seulement les représente-t-il comme des structures visuelles intéressantes, mais aussi comme des symboles du retour à l’ordre et de la prospérité à Argenteuil et de l’équilibre entre les créations humaines et la nature.

Le motif du pont, un ouvrage de génie civil éclatant de modernité, peut surprendre tous ceux, nombreux, qui associent surtout Monet aux jardins de Giverny, aux nénuphars et à la lumière naturelle. Anabelle Kienle Poňka observe : « Nous avons chacun notre image de Monet. Mais l’artiste ne réagissait pas simplement à la nature telle qu’il la voyait, ce n’était pas seulement une question d’effets de lumière et de reflets sur l’eau. L’exposition révèle à la fois une approche très méthodique du motif du pont – que ce soit depuis la surface de l’eau, en hauteur ou de l’autre côté de la Seine –, et un artiste constamment inspiré. »


  

Claude Monet, Le pont de bois (1872), huile sur toile, 54 x 73 cm. VKS Art Inc., Ottawa. Photo © MBAC, Ottawa

L’œuvre maîtresse de l’exposition est un fascinant tableau intitulé Le pont de bois (1872). Utilisant une palette nuancée de bruns, de gris et de mauves, Monet a soigneusement construit une scène qu’encadre une seule travée du pont routier d’Argenteuil. Sous un ciel couvert se profilent des voiliers amarrés près des rives de la Seine, un clocher au loin, le panache de fumée d’un bateau à vapeur et les eaux paisibles du bassin. Les silhouettes qui se hâtent sur le pont, dans la partie supérieure de la composition, témoignent d’une ville à nouveau bourdonnante d’activité.

En réalité, c’est ce tableau prêté à long terme que le Musée a accueilli en 2013 qui inspire toute l’exposition. Annabelle Kienle Poňka, qui a aussi été l’une des commissaires de l’exposition couronnée de succès Van Gogh. De près, a alors entrepris des recherches approfondies sur Monet. « J’ai commencé à étudier l’époque d’Argenteuil et j’ai découvert ces autres toiles de ponts associées à celui-là. » Durant plus de deux ans de planification, elle a obtenu le prêt de dix tableaux de ponts d’Argenteuil issus de collections publiques et particulières.


Claude Monet, Argenteuil, le pont en réparation (1872), huile sur toile, 59,8 × 80,4 cm. Photo © The Fitzwilliam Museum, Cambridge. Collection particulière, prêt du Fitzwilliam Museum

D’autres tableaux exposés ici présentent les deux ponts sous différents angles et points de vue, et dans des circonstances variées. Argenteuil, le pont en réparation (1872), première toile peinte par Monet une fois installé à Argenteuil, est une œuvre pleine d’atmosphère aux teintes assourdies de gris, de bleus et de mauves, où le rythme compliqué des échafaudages s’oppose au calme de l’eau. Le bassin d’Argenteuil (v. 1872) est une scène bucolique. Des promeneurs flânent le long de la Seine et, au loin, des voiliers naviguent devant le pont, le tout sous un immense ciel chargé de nuages floconneux. Le pont du chemin de fer, Argenteuil (1873) joue sur les piles en béton peu esthétiques du nouveau pont ferroviaire et les transforme en de splendides colonnes qui brillent comme du marbre dans la lumière de la fin d’après-midi et se reflètent dans le chatoiement de l’eau.

Claude Monet, Le pont du chemin de fer, Argenteuil (1873), huile sur toile, 54,3 x 73,3 cm. The John G. Johnson Collection, Philadelphia Museum of Art

Un pont vers la modernité réunit aussi des photos d’époque, des cartes postales et des guides touristiques, ainsi que quatre estampes japonaises qui attestent l’influence sur Monet d’artistes tels qu’Utagawa Hiroshige et Katsushika Hokusai. Monet lui-même possédait une version de l’œuvre d’Hiroshige présentée ici, Averse soudaine sur le pont Ohashi (1859), et il s’inspirait du talent de l’artiste japonais, cherchant comme lui à simplifier son sujet et à utiliser des angles, des points de vue et des recadrages inhabituels. Ceux qui ont vu la dernière exposition d’Annabelle Kienle Poňka n’auront pas oublié l’influence des estampes japonaises sur un autre artiste, Van Gogh.

Né 1840 à Paris, Oscar-Claude Monet passe la majeure partie de son enfance au Havre, une ville au confluent de la Seine et de la Manche. C’est là que débute sa longue histoire d’amour avec l’eau, le soleil et les spectaculaires falaises normandes. Initié à la peinture en plein air par Eugène Boudin, il explore les effets de la lumière sur l’eau dès les années 1860 puis, à l’instar de nombreux artistes français, s’exile à Londres pendant la guerre franco-prussienne. En 1872 – en même temps que ses ponts –, il peint sa fameuse marine Impression, soleil levant qui aurait, dit-on, été à l’origine du terme « Impressionnisme ». Ce n’est qu’en 1889 qu’il se lance dans la réalisation d’une vaste série de nénuphars, de peupliers, d’images de la cathédrale de Rouen et de la Tamise.

Claude Monet, La Tamise et le Parlement (1871), huile sur toile, 47 x 53 cm. The National Gallery, Londres. Légué par Lord Astor of Hever, 1971. Photo © The National Gallery, Londres

L’exposition s’ouvre et s’achève avec bonheur sur deux tableaux de Londres. Le premier, La Tamise et le Parlement (1871), est présenté comme une œuvre annonciatrice des ponts d’Argenteuil. Bien que le fleuve et le ciel brumeux enveloppent la scène, des bateaux et des flèches de cathédrales apparaissent ça et là et une structure en forme de grille représentant un quai de bois se dessine sur la droite, à l’avant plan. Le second, Waterloo Bridge : le soleil dans le brouillard (1903), fait partie de la collection du Musée des beaux-arts du Canada et a été peint au début du siècle, quand Monet a repris le motif du pont lors de trois fructueux voyages de peinture à Londres. S’efforçant de saisir les effets éphémères du célèbre brouillard londonien, l’artiste a laborieusement retravaillé ses compositions en atelier, de retour chez lui. Des radiographies de la toile ont révélé qu’il avait peint par-dessus les tours et les cheminées qu’il avait représentées à l’origine pour mieux se concentrer sur les effets de lumière et sur les changements d’atmosphère. « C’est un rendu de soleil dans le brouillard, note Anabelle Kienle Poňka. Le pont lui-même a complètement disparu dans la brume. »

Anabelle Kienle Poňka a le don de trouver des points de vue originaux sur des artistes populaires et de se concentrer sur un aspect fascinant, bien que peu connu, de leur travail. Grâce à elle, les ponts de Monet sont des passerelles qui nous aident facilement à mieux comprendre l’œuvre de l’artiste. 

Monet. Un pont vers la modernité est à l’affiche du Musée des beaux-arts du Canada du 29 octobre 2015 au 15 février 2016. Le catalogue de cette exposition est disponible à la Librairie du Musée des beaux-arts du Canada.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur