Les photographies dans les salles d’art canadien et autochtone : une partie intégrante de notre histoire nationale

Dans son célèbre livre de 1864, The Camera and the Pencil, le photographe américain M.A. Root vantait ainsi les mérites de la photographie pour conserver des images des êtres chers après leur mort ou leur départ sous d’autres cieux : « Avec ces rendus extrêmement fidèles des traits et des formes, nous sommes moins portés à oublier les personnes, ou à nous en désintéresser, que nous ne le serions en leur propre présence. Est-il vraiment possible d’exagérer la valeur d’un art qui produit de tels effets? »

On peut facilement imaginer l’émerveillement suscité à l’origine par les trente-quatre petites photographies présentées dans les salles d’art canadien et autochtone du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) et montrant, entre autres sujets, des dandys de la haute société, des bébés en robe de baptême et même un cheval. Installées dans le court passage entre les salles A102 et A103, ces cartes de visite et autres épreuves de studio prouvent qu’il existait déjà au Canada à cette époque un secteur de la photographie commerciale bien actif.

Andrea Kunard, conservatrice associée à l’Institut canadien de la photographie du MBAC, a effectué la sélection des œuvres dans une vaste collection de photographies canadiennes du XIXe siècle. « Je voulais montrer les utilisations de la technique au quotidien, explique-t-elle au Magazine, et comment il était incroyablement important, révolutionnaire, vraiment, que soudainement les gens puissent avoir ces images d’eux-mêmes. Le phénomène n’est pas non plus étranger aux bouleversements sociaux qui ont eu cours au XIXe siècle, alors que les gens ont commencé à quitter leur village pour aller s’installer en ville en quête d’un travail. »

James D. Wallis, Portrait d’une femme, v. 1869‑1873, ferrotype, rehausée. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa.

 

Les familles se dispersant, la photographie leur permettait non seulement de se rappeler un visage familier, mais aussi de communiquer visuellement au fil du temps. « Les gens pouvaient s’envoyer des images les uns des autres, dit Kunard, pour marquer des événements importants, comme la naissance d’un enfant, un mariage, ou même l’achat d’une nouvelle robe. Et on utilise la photographie de la même façon encore aujourd’hui. On immortalise des moments importants et on les met sur Facebook. »

L’intégration des photographies aux salles d’art canadien et autochtone réaménagées fait partie d’une nouvelle approche qui met les œuvres sur papier et les arts décoratifs sur un pied d’égalité avec la sculpture et la peinture dans la narration de l’histoire de l’art au Canada.

Depuis 2013, le MBAC collabore avec Bibliothèque et Archives Canada (BAC) pour exposer des photographies de la collection de cette dernière. Ces petites installations ont permis aux visiteurs de découvrir de nombreuses images fascinantes d’une époque révolue, des premières vues de Terre-Neuve prises par Paul-Émile Miot à celles de l’Arctique canadien en passant par des scènes du quartier financier alors émergent de Toronto.

Alexander Henderson, Toboggan, v. 1875, Épreuve à l’albumine. Bibliothèque et Archives Canada, e011183600

 

Deux parties des salles d’art canadien et autochtone sont maintenant consacrées à la collection de BAC : l’une pour les photographies du XIXe siècle et l’autre pour les œuvres du milieu du XXe. La première, située dans une pièce attenante à la salle A104, propose des paysages naturels et urbains du Nouveau-Brunswick jusqu’à la Colombie-Britannique. Des images de chutes d’eau, de ponts, d’excursions en raquettes et de débâcles, réalisées par les premiers photographes canadiens, tels Alexander Henderson, William Topley et Samuel McLaughlin, montrent un paysage à la fois immense et varié, avec notamment certains témoignages de l’industrialisation alors naissante.

À proximité, on trouve deux portraits photographiques également prêtés par BAC. Portrait (1905), d’Harold Mortimer Lamb et Les sœurs (v. 1906), de Sidney Carter. Avec leurs tons feutrés et leur flou artistique, ces œuvres sont typiques du pictorialisme, qui privilégie l’expression de l’ambiance sur le détail. Pour Andrea Kunard, ce mouvement représente un tournant significatif dans l’histoire de la photographie. « Au tout début du XXe siècle, il y a eu une démarche concertée de plusieurs Américains, Alfred Stieglitz et Edward Steichen en particulier, pour présenter la photographie comme une technique artistique et créative. Dans cette salle, j’ai choisi des œuvres qui, à mon avis, empruntaient le plus aux canons esthétiques dominants à l’époque en peinture, une approche détachée, impressionniste. »

Harold Mortimer-Lamb, Portrait, 1905, épreuve au platine. Bibliothèque et Archives Canada, e011074190

 

Un des changements architecturaux les plus spectaculaires dans les nouvelles salles est l’aménagement de deux fenêtres intérieures donnant sur les coupoles des entrées du musée : l’une sur l’entrée principale et l’autre sur celle des groupes. Dans ce dernier cas, se trouve une salle consacrée à la production artistique canadienne au cours de la Première Guerre mondiale. On y voit notamment deux petites photographies en noir et blanc de William Rider-Rider, artiste de guerre officiel, présentant un paysage boueux et éventré de Passchendaele après la célèbre bataille de 1917. Accrochées aux côtés de l’aquarelle lugubre Courcelette vu du cimetière (1919), de David Milne, et d’Arbres déchiquetés par les obus (1919), de Frederick Varley, les images de Rider-Rider rappellent aux visiteurs que le Canada avait envoyé au front tant des photographes que des peintres. « C’est ce que des artistes comme Varley, Jackson et Milne on vu, commente Kunard, ce paysage horrible, détruit. Mais avec la photographie, on mesure vraiment l’exacte désolation de cet environnement. Et, bien sûr, la guerre a marqué profondément tous ces artistes pour leur vie entière. »

John Vanderpant, L'étourneau, 1934, épreuve à la gélatine argentique, 24.8 x 19.8 cm; image: 24.8 x 19.8 cm. Musée des beaux arts du Canada, Ottawa

 

Plus loin, partageant une salle avec des portraits bien connus des peintres Lilias Torrance Newton, Elizabeth Wyn Wood et Paraskeva Clark, voici le second espace BAC, où l’on peut voir des portraits photographiques du milieu du XXe siècle par Yousuf Karsh, Sidney Carter et John Vanderpant. Installé à Vancouver pendant l’essentiel de sa carrière, Vanderpant est l’une des figures les plus importantes de l’histoire de la photographie au Canada. Pour Kunard, « c’était un photographe raffiné qui a magnifiquement articulé sa propre vision de la technique elle-même. Il connaissait des photographes importants aux États-Unis, comme Imogen Cunningham et Edward Weston, et il a exposé leur travail à Vancouver ». De plus, il a contribué à la présence précoce de la photographie au MBAC, qui va le charger en 1935 de donner des conférences sur cette technique à travers le pays. 

Plusieurs des études abstraites de Vanderpant sont également présentées. L’étourneau (1934) montre un minuscule oiseau perché sur un énorme bâtiment industriel. Sans titre (feuille de chou) (1932) est un détail d’une feuille de chou nervurée. « Il s’intéressait à la photographie de sujet architecturaux comme les silos à grain et les gratte-ciels, ainsi que des matières organiques, précise Kunard, et il le faisait de manière moderniste, avec des formes simples. »

John Vanderpant, Sans titre (feuille de chou), 1932, épreuve à la gélatine argentique, 25 x 19.6 cm; image: 25 x 19.6 cm. Musée des beaux arts du Canada, Ottawa

 

Intégrer des œuvres sur papier sensibles à la lumière dans des salles conçues pour des peintures et des sculptures comporte son lot de défis techniques. Les photographies nécessitent un éclairage tamisé et une exposition limitée. Les restaurateurs du musée se sont donc assurés que ces pièces fragiles sont installées à bonne distance des lumières franches baignant des œuvres plus résistantes. Les photographies seront également remplacées tous les six mois environ, ce qui signifie de nouvelles découvertes pour le visiteur.

Sur un panneau à l’entrée des salles d’art canadien et autochtone, on peut lire : « L'art est depuis toujours un fondement de l'histoire canadienne. Dans ces salles, nous tentons d'explorer ce legs dans un esprit d'inclusion plus grand que par le passé. » Le Musée des beaux-arts du Canada et Bibliothèque et Archives Canada possèdent chacun des trésors d’images photographiques essentielles à la compréhension de l’histoire et de la culture visuelle de ce pays. La présence d'une sélection, forcément limitée, de photographies dans ces salles permet au visiteur de s’initier à l’histoire de la photographie au Canada.

La sélection actuelle de photographies est présentée dans les salles d’art canadien et autochtone au Musée des beaux-arts du Canada jusqu’à la mi-décembre 2017.

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