Les somptueux portraits d’Élisabeth Louise Vigée Le Brun


Élisabeth Louise Vigée Le Brun, Autoportrait « aux rubans cerise », v. 1782, huile sur toile, 64,8 x 54 cm. Kimbell Art Museum, Fort Worth, Texas

Lorsqu’Élisabeth Louise Vigée Le Brun fait don de son autoportrait à la galerie des Offices à Florence en 1790, le directeur du musée écrit que celui-ci avait été peint « avec une rare intelligence qui semble sortir tout droit du pinceau d’un homme de grand mérite plutôt que de celui d’une femme ».

Ce commentaire traduit bien le très peu de cas que l’on fait des femmes artistes à la fin du XVIIIe siècle. Allant à contre-courant, Vigée Le Brun est une véritable célébrité, louangée autant pour son exceptionnel talent que pour son charme, fréquentée par la haute société et l’une des peintres les mieux rémunérées de son temps.

L’exposition actuellement à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) montre tout le contexte de cet engouement. Élisabeth Louise Vigée Le Brun (1755–1842) présente 87 œuvres magnifiques, pour la plupart des portraits peints de têtes couronnées, d’aristocrates, d’hommes d’État, d’artistes et de membres de la famille, mais aussi un paysage alpin enchanteur et un ravissant buste en terre cuite de Vigée Le Brun réalisé par le sculpteur Augustin Pajou. Nombre de ces œuvres sont prêtées par de grandes institutions comme le Louvre, le Château de Versailles et le musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, alors que d’autres sont exposées pour la première fois, conservées dans des collections particulières depuis leur création.

Née à Paris en 1755 d’un père pastelliste et d’une mère coiffeuse, Louise, comme on l’appelle, exprime un talent précoce et ouvre un atelier de portrait alors qu’elle est encore adolescente; elle reçoit sa première commande royale, le portrait de l’un des frères du roi, à l’âge de seulement 21 ans. Elle va devenir la portraitiste attitrée de Marie-Antoinette, et peint dans de nombreuses cours européennes tout au long d’une carrière de plus de 50 ans.

En tant que femme peintre, Vigée Le Brun rencontre maints obstacles. Les femmes ne sont alors généralement pas admises dans les écoles d’art et académies, pas plus que dans les cours d’études anatomiques et de dessin d’après modèle. Elles n’ont donc pas accès à la formation nécessaire pour exceller en peinture d’histoire, considérée comme le genre le plus prestigieux, et sont plutôt confinées aux natures mortes et aux miniatures. Au XVIIIe siècle, toutefois, plusieurs femmes commencent à réaliser des autoportraits, et certaines, comme Vigée Le Brun, entrent à l’Académie royale de peinture et de sculpture.


Élisabeth Louise Vigée Le Brun, La Paix ramenant l’Abondance, 1780, huile sur toile, 103 x 133 cm. Musée du Louvre, Paris, département des Peintures (3052)

L’admission à l’Académie royale est un passage obligé pour tout artiste ayant de l’ambition, car elle donne accès à l’exposition biennale du Salon et aux commandes royales et officielles. Pour son morceau de réception, Vigée Le Brun soumet la sensuelle toile La Paix ramenant l’Abondance (1780), une des deux allégories présentées ici au Musée. Exposée pour la première fois après que la France a contribué à mettre fin à la guerre de l’Indépendance américaine, elle montre une Paix de noble apparence drapée de gris et de bleu sarcelle tenant un rameau d’olivier. Enveloppée dans une étreinte chaleureuse, l’Abondance est rendue avec une grande douceur, sa peau diaphane drapée d’or et de blanc, des fleurs à l’allure fraîche et éclatante dans ses cheveux nattés.

Le traitement raffiné de la couleur, des étoffes et de la texture est représentatif de la maîtrise technique de Vigée Le Brun. Dans une entrevue avec Magazine MBAC, Joseph Baillio, expert de la vie et de l’œuvre de Vigée Le Brun et commissaire scientifique de l’exposition, la qualifie de « la plus grande coloriste de la fin du XVIIIe siècle, à peu près l’égale d’un Jean-Honoré Fragonard. Les arrangements de couleurs qu’elle crée sont pratiquement sans équivalent. Elle a une manière d’étendre la peinture sur la toile ou le panneau et d’harmoniser les effets finaux par des couches successives de délicats glacis. Et quand vous examinez de plus près ses pastels terminés, vous réalisez qu’ils sont constitués d’une myriade de traits de différentes couleurs, en particulier autour de la bouche et des yeux de ses sujets. »

De la même façon, Autoportrait « aux rubans cerise » (v. 1782) est un bel exemple de la palette inventive de l’artiste. Contrastant sur un arrière-plan sombre et un arrangement de couleurs où dominent le noir et le blanc, les rubans roses éclatants, les joues rougissantes et les lèvres légèrement entrouvertes de la peintre semblent se détacher du tableau. Ses boucles caractéristiques tombent naturellement sur ses épaules. Vigée Le Brun se sert d’accessoires d’atelier pour obtenir des effets saisissants. Ici, elle porte un chapeau à plume noir, dans un hommage à Van Dyck, ainsi que, librement jeté sur ses bras, un châle qui emprunte à Raphaël et au Dominiquin. Le même châle et des boucles d’oreille d’opales iridescentes apparaissent dans le tout aussi superbe Autoportrait au chapeau de paille, peint la même année.


Élisabeth Louise Vigée Le Brun, Marie-Antoinette « en chemise », 1783, huile sur toile, 89,8 x 72 cm. Hessische Hausstiftung, Kronberg

« […] Je ne portais que des robes blanches, de mousseline ou de linon […] », écrit Vigée Le Brun dans ses mémoires. Les visiteurs de l’exposition pourront s’amuser à compter le nombre de robes blanches en coton dans ses autoportraits et portraits présentés. À la dernière mode, ces vêtements ne sont néanmoins alors jugés convenables que pour être portés à la maison. Vigée Le Brun habille nombre de ses sujets éminents en mousseline, y compris la reine dans Marie-Antoinette « en chemise » (1783), une toile considérée si inconvenante à cause de cette tenue décontractée qu’elle est retirée du Salon, et remplacée par une Marie-Antoinette à la rose (1783) plus formelle. Les deux portraits forment une paire fascinante, exposés côte à côte dans l’exposition actuelle.




Élisabeth Louise Vigée Le Brun, Marie-Antoinette à la rose, 1783, huile sur toile, 116,8 x 88,9 cm. Collection de Lynda et Stewart Resnick

Si un grand nombre de ses sujets sont des femmes, de sa fille Julie à des amies artistes, sans oublier princesses et comtesses, Vigée Le Brun peint également plusieurs magnifiques portraits d’hommes. Celui de son frère Étienne Vigée, réalisé en 1773 alors qu’elle n’a que 18 ans, est considéré comme sa première grande œuvre et exprime toute l’affection qu’elle éprouve pour lui. Son portrait de Joseph Vernet, âgé de 64 ans, fait en 1778, est également empreint de bienveillance. Vernet est un paysagiste et peintre de marine important qui se lie d’amitié avec la jeune Louise, à qui il donne ce conseil : « Mon enfant, […], ne suivez aucun système d’école. Consultez seulement les œuvres des grands maîtres de l’Italie, ainsi que celles des maîtres flamands; mais surtout faites le plus que vous pourrez d’après nature : la nature est le premier de tous les maîtres. »

Vernet est ici représenté comme un homme bel et bon, à la veste en épais velours gris et tenant une palette et des pinceaux qui indiquent sa profession. Comme dans le cas du portrait d’Étienne Vigée, celui-ci semble respirer le respect affectueux. Pour Katharine Baetjer, conservatrice du département des peintures européennes au Metropolitan Museum à New York et également une des commissaires de l’exposition, la peintre a une aptitude hors du commun à rendre une position sociale. Elle remarque : « Vigée Le Brun avait un sens extrêmement développé de la place de chacun de ses modèles dans la société ». En outre, elle a clairement le don de mettre les sujets à l’aise lorsqu’ils posent. « Le fait qu’elle connaissait la musique, le théâtre et la mode, explique Baetjer, et qu’elle côtoyait des personnes d’un rang relativement élevé qui appréciaient fréquenter son salon, avait pour effet qu’elle était en position d’échanger avec un grand nombre de ses modèles de façon naturelle et plutôt spontanée. On peut penser qu’ils réagissaient bien et avaient plus d’intérêt pour la pose. Et quand un modèle est dans un tel état d’esprit, le portrait est meilleur. »


Élisabeth Louise Vigée Le Brun, Joseph Vernet, 1778, huile sur toile, 92 x 72 cm. Musée du Louvre, Paris, département des Peintures (3054)

Une rétrospective aussi complète consacrée à Élisabeth Louise Vigée Le Brun était impatiemment attendue par les spécialistes depuis un certain temps. « Elle n’a jamais été reconnue à sa juste valeur », constate Joseph Baillio, enchanté des critiques enthousiastes à propos de l’exposition lors de sa présentation à Paris et à New York. « J’ai rarement vu une exposition sur le XVIIIe siècle attirer autant de gens. Je me réjouis de voir qu’un public de plus en plus large prend conscience de tout ce que Vigée Le Brun est parvenue à accomplir. »

Dans une entrevue accordée à Magazine MBAC, Gwenola Firmin, du Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, qui a prêté six tableaux majeurs pour l’exposition, se montre tout aussi enthousiaste. « Cette exposition montre toute la carrière de la portraitiste, dit-elle. On voit le style du peintre évoluer. Les œuvres sont magnifiques, pour certaines peu connues. C’est un régal pour l’esprit et une véritable émotion esthétique. »

Peintre virtuose, portraitiste de grand talent et véritable vedette de la culture et de la société française du XVIIIe siècle, Élisabeth Louise Vigée Le Brun mérite amplement d’être de nouveau au centre de toutes les attentions. Son œuvre est somptueuse, royale et élégante, un régal effectivement pour l’esprit, et un banquet pour les yeux.

Élisabeth Louise Vigée Le Brun (1755–1842) est organisée par le Musée des beaux-arts du Canada à Ottawa, le Metropolitan Museum of Art à New York et la Réunion des musées nationaux – Grand Palais à Paris, avec le généreux concours du Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon. L’exposition est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada du 10 juin au 11 septembre 2016. 

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