L’Institut canadien de la photographie. Tout le spectre


Luce Lebart, 2016. Photo : MBAC 

La nouvelle directrice de l’Institut canadien de la photographie (ICP) du Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), Luce Lebart, raffole presque autant des réseaux sociaux que de la photographie et de l’histoire de ce procédé. « C’est un moyen extraordinaire de partager des images, de partager des connaissances, des coups de cœur, des émotions, des mémoires, dit-elle à Magazine MBAC. Et les réseaux sociaux n’ont pas de frontières. »

Historienne de la photographie, archiviste et auteure particulièrement intéressée par la photo documentaire et scientifique, Luce Lebart travaillait à la Société française de la photographie, à Paris, avant de déménager au Canada il y a tout juste deux mois. Son enthousiasme pour l’ICP n’est un mystère pour personne.

Annoncé il y a presque un an, le nouvel ICP réunit trois collections extraordinaires dont la pierre angulaire est celle du MBAC. Créée en 1967, celle-ci abrite aujourd’hui plus de 40 000 images dont de nombreux trésors de l’histoire de la photo allant d’épreuves sur papier salé exécutées en France et en Angleterre par les pionniers Charles Nègre, Hippolyte Bayard et William Henry Fox Talbot à des chefs-d’œuvre de la photo américaine du XXe siècle, sans oublier des œuvres contemporaines d’artistes tels que Jeff Wall, Lynne Cohen ou Edward Burtynsky.


Hippolyte Bayard, Maison de campagne (v. 1850, tiré en 1965), épreuve à la gélatine argentique, tiré par Gassmann père & fils, 16,9 x 23 cm. MBAC

La deuxième collection est celle de l’ancien Musée canadien de la photographie contemporaine qui s’est greffée à celle de l’Office national du film. Transféré au MBAC en 2009, ce fonds regroupe quelque 17 000 photos ainsi que 144 000 négatifs et diapositives, dont des images documentaires et des œuvres expérimentales fascinantes qui aident à retracer l’histoire visuelle et culturelle du Canada.

La troisième collection, et la plus récente, est un important don du généreux collectionneur de Toronto David Thomson et d’Archive of Modern Conflict (AMC), un organisme primé basé à Londres et à Toronto essentiellement voué à l’histoire des conflits et au photojournalisme. Comme le note Luce Lebart, c’est une collection « un peu dérangeante et très avant-gardiste. L'AMC n’a jamais suivi les mêmes parcours de collectionnement que d’autres musées et collectionneurs du monde entier. Il s’est intéressé à énormément de choses bien avant qu’elles ne deviennent des sujets d’études, des sujets d’intérêt de chercheurs, d’historiens et de conservateurs. C’est une collection incroyablement vernaculaire.» 

La promesse de Banque Scotia d’offrir à titre de partenaire fondateur un don sans précédent de 10 millions de dollars à la recherche et aux programmes de l’ICP a aussi joué un rôle clé. Pour Luce Lebart, l’engagement de Banque Scotia a été crucial non seulement pour son aspect financier, mais aussi pour son historique de commandite de projets photographiques tels que le Festival de photo CONTACT Banque Scotia de Toronto et le Prix de photographie Banque Scotia. « Ils sont très experts en photographie et très passionnés. »


William Henry Fox Talbot, Fragment de dentelle, v. 1839–1845, épreuve sur papier salé, tiré par Nicolaas Henneman, 19,1 x 23 cm; image : 18,7 x 22,8 cm. MBAC

La réunion de ces trois collections splendides et le partenariat avec Banque Scotia signifient d’immenses possibilités de réalisations révolutionnaires, ajoute Luce Lebart : « Elle crée une espèce de magma complètement nouveau qui n’existe pas ailleurs et qui est très prometteur pour repenser l’histoire de la photographie, pour explorer et expérimenter à tous les égards, que ce soit sur le plan de la conservation ou des expositions, de la recherche, des partenariats, des méthodes de travail, des collaborations et des publications. Il va être possible de mobiliser de nouveaux milieux tout en satisfaisant la curiosité insatiable de la communauté photographique, que ce soit à l’échelle canadienne locale, provinciale ou nationale ou à l’échelle internationale. » 

Luce Lebart aura eu une entrée en fonction chargée puisque son équipe et elle-même ont dû préparer le vernissage des trois expositions inaugurales de l’ICP qui aura lieu cette semaine au MBAC.



Josef Sudek, La dernière rose, 1956, épreuve à la gélatine argentique, 28,2 x 23,2 cm. MBAC. Don anonyme, 2010. © Succession de Josef Sudek

Josef Sudek. Le monde à ma fenêtre présente les clichés superbement lyriques du photographe tchèque Josef Sudek (1896–1976) appelé « le poète de Prague ». Bien accueillie au Jeu de Paume de Paris cet été, l’exposition occupe les salles de l’ICP du deuxième étage des installations d’Ottawa.

PhotoLab, un lieu expérimental aménagé dans les salles de l’ICP, propose la première d’une série d’installations intitulée PhotoLab 1. Inspirée des vues diaphanes prises par Sudek de la fenêtre de son atelier, la présentation s’intéresse au motif artistique récurrent de la fenêtre — à la possibilité qu’elle offre de cadrer un sujet et d’en réfléchir un autre. L’installation regroupe des clichés provenant de la collection de l’ICP du photographe français du XIXe siècle Eugène Atget ainsi que des photographes du XXe et du XXIe siècle, notamment de l’Américain Nathan Lyons et des Canadiens Clara Gutsche, Pascal Grandmaison et Phil Bergerson.


Photographe inconnu, La salle des presses du Globe and Mail, 1952. Don du journal Globe and Mail à l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada

Légende. Les archives photographiques du Globe and Mail occupe les salles d’art contemporain au premier étage du MBAC. Organisée en collaboration avec le Globe and Mail de Toronto et avec l'AMC, Légende a été une exposition phare du Festival de photo CONTACT Banque Scotia un peu plus tôt cette année à Toronto. Légende propose à la fois une tranche de vie canadienne depuis les années 1940 jusqu’aux années 1970 et un coup d’œil sur les interventions et les crayons gras rouge des directeurs photo de l’époque. 

Ces trois présentations illustrent la grande variété photographique de la collection de l’ICP qui couvre toute l’histoire de ce procédé, depuis son invention jusqu’à aujourd’hui. Elle comprend aussi des corpus extrêmement variés allant d’albums de famille et autres images vernaculaires à des œuvres conceptuelles ou expérimentales, en passant par des portraits de studio, des scènes de rue, des images scientifiques et documentaires, des photoreportages et des paysages.

Le directeur du MBAC, Marc Mayer, est emballé par l’influence future de l’IPC sur la vie culturelle et intellectuelle au Canada et ailleurs. « On ne peut tout simplement pas évaluer tout ce que les photos, quelles qu’elles soient, nous disent du monde et de nous-mêmes, dit-il à Magazine MBAC. Chacune est le point de départ d’une réflexion. Le fait qu’un musée d’art puisse mettre à la disposition de tous une collection de cette envergure, avec autant d’exemples de chaque manifestation du procédé photographique, offre aux Canadiens un immense avantage dans le monde — non seulement en tant que culture riche en création d’images, mais en tant que société capable d’utiliser tout le spectre de la photographie comme source de réflexion, d’émotion et de connaissance. L’ICP sera un merveilleux endroit d’étude de la nature humaine. »

L’une des priorités absolues liées à la fondation de l’ICP a été de lui offrir ses propres salles d’exposition. Toujours prête à relever un défi, Ellen Treciokas, conceptrice principale au MBAC, a donc entrepris de transformer les salles des Dessins, estampes et photographies du deuxième étage en des espaces plus flexibles, mieux adaptées au mandat de l’ICP. « Nous voulons exposer de la photographie en tout temps, dit-elle à Magazine MBAC. Nous avons voulu être innovateurs. »


Nathan Lyons, New York, New York, 1965, tirée avant avril 1970, épreuve à la gélatine argentique, 11,2 x 16,6 cm. MBAC

L’un des changements déterminants a été la création de PhotoLab, un espace restreint réservé aux installations photographiques tournantes et informelles. Ellen Treciokas a conçu l’endroit pour qu’il puisse être facilement utilisé. Actuellement peints en gris foncé, les murs offrent une toile de fond en accord avec la présentation des images. Dans deux grandes vitrines en verre encastrées au mur, des photos sont disposées sur des panneaux magnétiques et des étagères. « Les conservateurs peuvent donc concevoir des expositions plus expérimentales, travailler avec des objets d’une façon peut-être moins traditionnelle. » 

L’installation inaugurale PhotoLab 1 illustre parfaitement cette approche. « Quand Luce est arrivée, on a eu une collaboration sympa et rapide, poursuit Ellen Treciokas. Pour moi, ça a été très intéressant parce que j’ai pu rencontrer les conservateurs, qui connaissent à fond la collection, et préparer avec eux la sélection des œuvres. Et avec l’équipe de restauration, on a réfléchi à leur présentation dans les vitrines. » 

Ellen Treciokas est enchantée par la façon dont tout s’est déroulé. « Nous avons montré des photos dans leur intégralité, par exemple des images brutes sans passe-partout. Ce qui fait qu’on les regarde intensément comme des objets, plutôt que comme de l’art accroché aux murs. » 

En attendant, Luce Lebart met la dernière touche à son dernier article savant sur la photographie et l’espéranto, son cellulaire bien en mains, réfléchissant à tous les nouveaux moyens stimulants qui peuvent l’aider à faire participer les milléniaux aux activités de l’ICP. « Une des choses les plus importantes pour moi, c’est de travailler avec le jeune public, avec tout ce qui est émergeant en photographie, de faire venir les jeunes et les ados pour dialoguer avec l’Institut et à avec sa collection. Ce sont eux l’avenir de la photo. » 

L’inauguration officielle de l’Institut canadien de la photographie aura lieu le 26 octobre 2016. Josef Sudek. Le monde à ma fenêtre sera à l’affiche du 28 octobre 2016 au 26 février 2017 dans les salles de l’ICP. PhotoLab 1 prendra place du 28 octobre 2016 jusqu'en hiver 2017. Légende. Les archives photographiques du Globe and Mail occupera les salles B102 et B103 du 28 octobre 2016 au 12 février 2017. Pour de plus amples renseignements sur l’Institut canadien de la photographie et sur ses activités, veuillez visiter le site de l’ICP.

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