Vue de l'installation de l'exposition Rembrandt à Amsterdam. Créativité et concurrence au Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Vue de l'installation de l'exposition Rembrandt à Amsterdam. Créativité et concurrence au Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Lire Rembrandt : une perspective autochtone

L’exposition Rembrandt à Amsterdam. Créativité et concurrence, actuellement à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada, explore les décennies centrales et transformatrices de la carrière de l’artiste dans le contexte du marché de l’art d'Amsterdam, en faisant dialoguer ses peintures, gravures et dessins avec les œuvres de ses amis, disciples et rivaux. Elle traite également des conditions de vie dans la République des Provinces-Unies, une démocratie naissante financée par le commerce mondial et le colonialisme, et des problématiques sociales, politiques et économiques qui sont encore d’actualité.

Jake  Thomas, Guswentha - Ceinture wampum à deux rangs (reproduction), 1993. Coquillages d’imitation en plastique et tendon

Jake  Thomas, Guswentha - Ceinture wampum à deux rangs (reproduction), 1993. Coquillages d’imitation en plastique et tendon. Collection du Woodland Cultural Centre, Brantford (Ontario). Photo : MBAC

Pour sa présentation à Ottawa, le Musée a ajouté deux voix différentes qui révèlent les angles morts du récit traditionnel de l’histoire de l’art. Elles rapportent et étudient l’impact du projet colonial de la République des Provinces-Unies sur les populations autochtones et noires à l’époque de Rembrandt. À partir du début des années 1600, une économie en plein essor a apporté des changements importants dans la société d’Amsterdam. Le commerce mondial, qui faisait entrer la colonisation et l’esclavage à même les échanges réciproques avec d’autres cultures à travers le monde, a permis à de nombreuses personnes de faire fortune et apporté aux consommateurs urbains une gamme sans précédent de produits de luxe.

Kent Monkman, Le triomphe de Miss Chief, 2007. Acrylique sur toile

Kent Monkman, Le triomphe de Miss Chief, 2007. Acrylique sur toile, 213 × 335 cm. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. © Kent Monkman Photo : MBAC

La perspective autochtone, intervenant à travers l’exposition, présente l’occasion de revenir à la première période du contact, quand les relations de pouvoir entre nations autochtones et néerlandais étaient symétriques. Ces derniers, comme beaucoup d’autres puissances européennes, cherchaient à former des alliances avec les Premières Nations qui détenaient le pouvoir dans les Amériques. La vie de Rembrandt a coïncidé avec divers développements importants durant la période du contact avec les habitants de l’île de la Tortue, y compris la fondation en 1613 du premier poste de traite et établissement des Néerlandais à Fort Nassau (Albany, NY). Au départ administré par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales et, après 1621, par la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales, le poste avait établi une relation commerciale basée sur une nouvelle monnaie d’échange unique à la région du nord-est, le wampum. L’entente de Tawagonshi, ou Traité du wampum à deux rangs, a défini les termes des premières relations entre les Cinq-Nations des Haudenosaunee (Iroquois) et les Néerlandais, mais ce système économique avait été créé par les voisins de la Nouvelle-Amsterdam, les Narragansetts et les Pequots, de la famille des langues algonquiennes. Le wampum, de petits buccins et des palourdes américaines à la coquille dure trouvés en abondance dans l’île du nord, est devenu la devise de la traite de la fourrure mise en place durant la vie de Rembrandt.

Les ceintures wampums, des collections de coquillages disposées selon des systèmes de connaissance visuels autochtones, constituaient une forme spéciale de commerce signifiant des ententes de partenariat. Deux ceintures wampum à deux rangs, réalisée par l’artiste Cayuga Jake Thomas et 'artiste Kanien'kehà:ka (Mohawk)- italien Skawennati, font partie de l’exposition. Elles représentent la relation par traité établie en 1613 entre les Néerlandais et les Haudenosaunee, alors que les marchands et colons européens remontaient la rivière d’Hudson dans le territoire kanien’kehá:ka (mohawk). Il s'agit d'une métaphore évocatrice symbolisant l’union de deux cultures qui voyagent en parallèle à perpétuité. En marquant la rencontre de peuples ayant des valeurs différentes et des intérêts commerciaux, la ceinture constitue un lien visuel dans le contexte de l’art autochtone présent dans l’exposition. Greg Hill, conservateur du Musée, lui-même Kanien’kehá:ka (Mohawk), s’est occupé des œuvres des Premières Nations, alors que Rick Hill, Tuscarora, a fourni la connaissance traditionnelle du wampum à deux rangs.

Skawennati, Ceinture wampum à deux rangs, 2016–2017. Cuir, tendon artificiel, perles de verre et vernis à ongles

Skawennati, Ceinture wampum à deux rangs, 2016–2017. Cuir, tendon artificiel, perles de verre et vernis à ongles, 14,7 × 73 × 0,5 cm. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa. © Skawennati Photo : MBAC

Au départ, le développement du commerce s’est concentré sur la fourrure, en particulier les peaux de castor et de loutre, qui étaient devenues un produit important dans le marché européen. Elles étaient populaires pour la confection de chapeaux, puis ont été réintégrées dans la culture nord-américaine en tant qu’accessoire mode des marchands européens. Mais un autre produit, largement utilisé par les populations indigènes du sud du Mexique jusqu'en Amérique du Sud, est devenu une denrée très prisée. La cochenille est un insecte qui vit sur des cactus. Une fois broyée, elle produit le colorant naturel appelé carmin. L’alchimiste et inventeur néerlandais Cornelis Drebbel (1572–1633) a découvert par hasard que mélanger de l’étain à la cochenille nouvellement importée permettait d’obtenir la couleur écarlate parfaite. Alors connue sous le nom d'« écarlate hollandais », la teinte a pris d'assaut l'Europe élégante. On a produit avec le mélange étain-cochenille des couvertures et des tissus. Elle a également fourni aux peintres un pigment rouge moins onéreux, une couleur jusqu’alors réservée aux représentations de la royauté et aux figures religieuses.

Rembrandt a peint de nombreux thèmes religieux pour un marché de consommateurs croyants. Les premiers colons ont apporté avec eux leurs convictions religieuses, parfois dans un but de prosélytisme. Alors que la spiritualité jouait un rôle important pour de nombreuses cultures, on peut dire que celle des Premières Nations était inclusive, ouverte à l’incorporation de nouvelles idées et cérémonies. Par conséquent, les communautés autochtones pouvaient s'identifier aux croyances du christianisme, qui arriva dans l’île de la Tortue avec les jésuites et d’autres prêtres français dans l’intention de convertir les Haudenosaunee. Force colonisatrice, la foi chrétienne s’est répandue en Amérique du Nord, souvent appuyée par le tranchant de l'épée.

Ruth Cuthand, Smallpox, 2011. Glass beads, acid free matboard with rayon flocking, nylon and polycotton thread, oil paint, Plexiglas and wood frame

Ruth Cuthand, Smallpox [La variole], 2011. Perles de verre, carton sans acide avec flocage de rayonne, fil de nylon et de polyester-coton, peinture à l’huile, Plexiglas et cadre en bois, 64 × 49 × 3 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Ruth Cuthand Photo : MBAC

Si l’esprit était touché, le corps autochtone a été encore plus éprouvé. L’inclusion d'œuvres autochtones contemporaines nous mène à aborder le sujet de la maladie et de la mort dans le dialogue de l’exposition. Pendant l’« âge d’or néerlandais », les Européens ont importé la variole, la varicelle, la peste bubonique, la rougeole, la grippe, etc. Ces maladies n’existaient pas en Amérique. Les peuples autochtones n’étaient pas immunisés, et des chercheurs estiment que plus de 90 % de ces populations ont été décimées. La Reserving Series de l’artiste multimédia crie des Plaines Ruth Cuthand résonne de cette histoire tragique. Ses beaux perlages complexes représentent les microbes et germes responsables de ces morts, combinant des perles colorées avec la maladie pour évoquer les éléments de commerce avec les Européens.

Pour honorer cette exposition temporaire, la communauté des Six Nations a accepté de prêter pour un moment le wampum à deux rangs. Non seulement il nous rappelle ces premières relations et le respect inhérent à l’entente, mais il annonce aussi que Rembrandt, comme ses contemporains, aurait été bien accueilli par les hôtes autochtones.

 

Rembrandt à Amsterdam. Créativité et concurrence, organisée par le Musée des beaux-arts du Canada, à Ottawa, et le  Städel Museum, de Francfort-sur-le-Main, est présenté au Musée des beaux-arts du Canada jusqu'au 6 septembre 2021. Pour plus d'information sur les causeries et événements, autant Wâpahtowin, la discussion entre Gerald McMaster, l'artiste autochtone Rick Hill et le conservateur MBAC Greg Hill, consultez la site du MBAC; le catalogue est disponiblae à la Boutique MBAC. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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