L’univers que cachent les natures mortes d’Ozias Leduc

Ozias Leduc, Nature morte au livre et à la loupe, v. 1924, huile sur panneau de fibres, 22,6 x 31,8 cm. Musée des beaux-arts du Canada (nº 15802). © Succession Ozias Leduc/ SODRAC (2017)

 

Autant l’œuvre que la vie et la carrière du peintre québécois Ozias Leduc sont bien plus intéressants qu’il y paraît.

Non seulement ses paysages et ses natures mortes – des études simples et superficielles de son environnement – ont-ils une forte dimension symbolique, mais ils regorgent de messages cachés et de réflexions sur les questions  philosophiques qui l’ont motivé et habité toute sa vie.

Bien que Leduc puisse, à première vue, représenter le « Québec ancien » qui l’a vu naître, un regard plus attentif sur sa vie met plutôt en lumière son rôle de héraut de la révolution de la peinture québécoise enflammée par l’expérimentation et par un sentiment de révolte du milieu du XXsiècle.

Profondément  influencé par la peinture de la Renaissance et par les tableaux français et britanniques du XIXe siècle, cet artiste autodidacte n’en deviendra pas moins un exemple qui stimulera les Borduas, Riopelle et autres membres des Automatistes, un groupe dissident inspiré du Surréalisme lancé à Montréal en 1942.

« Leduc les tenait en très haute estime et les encourageait à suivre leur intuition et leur inspiration », rappelle Laurier Lacroix, commissaire de l’exposition Laboratoire de l’intime. Les natures mortes d’Ozias Leduc actuellement à l’affiche au Musée d’art de Joliette (MAJ).

Le commissaire explique à Magazine MBAC : « Même s’il ne partageait pas leur esthétique, il était proche d’eux par l’esprit. » Cette nouvelle génération a notamment été attirée par Leduc car celui-ci démontrait qu’il était possible de mener une carrière d’artiste au Québec. « Les jeunes artistes en ont fait leur modèle parce qu’il leur prouvait qu’ils pouvaient consacrer leur vie à l’art. »

Décédé en 1955 à la veille de la Révolution tranquille, Leduc a une petite vingtaine d’années lorsqu’il choisit délibérément de se consacrer à l’art à la fin des années 1880. En 1890, il se construit un atelier dans sa ville natale de Saint-Hilaire et commence à amasser une grande bibliothèque de livres et de périodiques sur l’art. Ses ambitions artistiques se confondent avec son intérêt tout aussi passionné pour les sciences, notamment les sciences naturelles, qui font de lui une sorte d’environnementaliste avant la lettre.

Laurier Lacroix ajoute : « Leduc était un homme très curieux qui lisait beaucoup et qui voulait comprendre comment fonctionnait la nature. Il voulait utiliser son imagination pour exprimer cette compréhension sous une forme artistique. »

Sur le plan financier, Leduc a pu donner corps à sa vision grâce à une série de commandes de murales religieuses dont beaucoup agrémentent encore les églises du Québec et de l’est du Canada. Malgré la dépendance de l’artiste au mécénat de l’Église, Laurier Lacroix pense que Leduc  n’a jamais mis en péril ses engagements philosophiques en permettant à ses murales d’être utilisées comme de simples illustrations des dogmes catholiques de l’époque : « Ses choix de sujets et le rendu de ses sujets se rapprochent plus du spirituel que du religieux. Pour moi, il était une sorte de panthéiste persuadé que Dieu s’incarnait partout dans la nature.  Il croyait que la découverte de la beauté que Dieu avait accordée à la nature suffisait à guider la vie de quelqu’un. »  

Comme le note le commissaire, cette doctrine imprègne les commandes religieuses et les natures mortes de Leduc, entre autres la série de tableaux réunis pour Laboratoire de l’intime. Toutes ces toiles (dont la plupart datent du début de sa carrière) sont des réflexions sur  « le rôle de l’art et la position de l’artiste : “si je veux peindre, comment apporter ma pierre ” [à l’humanité et au monde] ? »

Par exemple, Nature morte aux oignons (1892) explore la relation entre l’art et la nature en empilant des oignons dans un bol en cuivre et en en plaçant simultanément à l’extérieur de ce bol. Cette disposition permet de voir les oignons tels qu’ils sont et d’observer leurs reflets arrondis et déformés sur le métal. Cette représentation à la fois concrète et suggérée « nous dit qu’il y a bien des façons de comprendre et d’interpréter la nature ».

Nature morte au livre et à la loupe (v. 1924), une toile prêtée par le Musée des beaux-arts du Canada, propose un commentaire sur l’interdépendance de la pratique artistique et de l’étude scientifique chez Leduc. La place dominante de la loupe « souligne l’importance de bien observer la nature, de ne jamais cesser d’approfondir notre compréhension de l’environnement ».

Nature morte au mannequin (1898) utilise un miroir pour mettre l’artiste, invisible, « au centre de son univers, un genre de microcosme, entouré d’œuvres d’art dans son atelier », observe le commissaire. Leduc prolonge ce jeu entre le dit et le non-dit en ajoutant un message au bas de la toile (recouvert par le cadre).

Toutes ces œuvres contiennent de subtiles observations sur la contribution que l’artiste peut apporter au monde. Comme le note Laurier Lacroix : « Ces œuvres sont en un sens des autoportraits spirituels et intellectuels. » Une explication qui aide à comprendre pourquoi une nouvelle génération d’artistes québécois soucieuse de faire de la peinture une force de la société a pu s’inspirer de la vie et de l’œuvre d’Ozias Leduc.

Laboratoire de l’intime. Les natures mortes d’Ozias Leduc est à l’affiche au Musée d’art de Joliette jusqu’au 3 septembre 2017. Des œuvres de Leduc font aussi partie de l’exposition Art canadien et autochtone : des temps immémoriaux jusqu’en 1967 au Musée des beaux-arts du Canada.

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