Margaret Watkins. Son et image

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Margaret Watkins, Vitrine d'un magasin à Moscou, reflets d'ouvriers (1933), épreuve à la gélatine argentique, 15,7 x 21,2 cm. MBAC. Acheté en 1984 grâce à une subvention du Gouvernement du Canada en vertu de la Loi sur l'exportation et l'importation de biens culturels

En 1923, à la demande d’un magazine qui préparait un portrait d’elle, la photographe Margaret Watkins résuma sa vie en ces quelques mots : « Née à Hamilton, en Ontario, nourrie de musique et d’images. » À cette époque, Watkins habitait New York et enseignait à la célèbre Clarence H. White School of Photography. Ses œuvres remportaient des prix dans des expositions internationales et elle-même débordait d’assurance et était au faîte de sa carrière. La musique faisait partie de la vie culturelle intense de New York et elle assistait à de nombreux concerts, récitals et opéras. Comme l’illustre cette nouvelle exposition, la brève carrière de photographe de Watkins s’est inspirée de sa passion inaltérable pour la musique.

Margaret Watkins. Symphonies domestiques réunit 95 œuvres de cette photographe canadienne. Ces épreuves réalisées entre 1914 et 1939 sont aussi bien des portraits et des paysages qui reflètent le lyrisme formel, le flou artistique et l’atmosphère romantique du pictorialisme que des natures mortes modernistes, des scènes de rue et des créations publicitaires et commerciales. Le titre de l’exposition fait référence à Symphonie domestique (1919), une image sublime mettant en scène trois œufs sur un égouttoir en émail. Ces deux titres indiquent à quel point la musique était une source vitale d’inspiration pour l’artiste.

 

Margaret Watkins, Symphonie domestique (1919), épreuve au palladium, 21,2 x 16,4 cm. MBAC. Acheté en 1984 grâce à une subvention du Gouvernement du Canada en vertu de la Loi sur l'exportation et l'importation de biens culturels

L’exposition est le point culminant des années de recherches effectuées par Lori Pauli, conservatrice associée pour la photographie, qui découvrit l’œuvre de Watkins en 1992. Travaillant alors aux côtés de James Borcoman, fondateur de la collection de photographies du Musée, Pauli réunissait la documentation d’une future exposition mettant en valeur les œuvres de cette collection sans cesse grandissante. Parmi les images que Borcoman avait savamment acquises pendant son mandat et qu’il comptait exposer figuraient sept œuvres de Margaret Watkins, une artiste encore relativement peu connue. Pauli fut frappée par l’élégance de ces images du quotidien et par ce fascinant récit de vie qui ne tarda pas à se dévoiler.

Née en 1884, Margaret Watkins est la fille d’un entrepreneur prospère, Frederick Watkins, et de son épouse Marie, née à Glasgow. Très jeune, elle a l’œil pour l’esthétique de la forme et le travail bien exécuté et, à 15 ans, vend ses propres créations artisanales dans le grand magasin tenu par son père. Elle joue du piano et chante dans la célèbre Centenary Methodist Church Choir. Lorsqu’elle quitte la maison en 1908, elle travaille pour la Roycroft Arts and Crafts Community et pour le Sidney Lanier Camp, deux communautés rurales utopistes du nord-est des États-Unis, et s’intéresse rapidement à la photographie. En 1913, elle s’installe à Boston. Le jour, elle travaille dans un studio de portraits; le soir, elle écrit de la poésie, assiste à des concerts et, parfois, ajoute à cet emploi du temps l’horaire épuisant des répétitions de la Temple Israel Choir qui chante Mendelssohn et Wagner. Deux ans plus tard, elle décroche un emploi à New York aux côtés de la photographe Alice Boughton et s’inscrit peu après à l’école new-yorkaise de l’influent photographe Clarence H. White et à ses écoles d’été du Maine et du Connecticut. Parmi les professeurs de l’école de White, citons des sommités telles que Max

Weber, F. Holland Day et Gertrude Käsebier. Watkins elle-même y enseignera plus tard. Elle joue également un rôle actif au sein des Pictorial Photographers of America, expose largement ses photos, remporte de multiples prix et succès critiques et obtient des contrats de publicité.

Ayant entamé sa carrière comme photographe de portraits, Watkins découvre la photographie de paysages pendant ses premières années dans les écoles d’été de White. Pour elle, Opus 1 (1914) est son premier vrai succès photographique. Réalisé à Seguinland, dans le Maine, ce plan rapproché de trois bateaux de pêche est audacieux, tant sur le plan de la structure que sur celui de la composition, avec ses bateaux tronqués par le cadre et placés en ellipse autour d’un triangle d’eau. Le titre musical souligne les affinités qu’elle perçoit entre l’art et la musique.

En 1919, Watkins s’essaie à la nature morte domestique et sort des sentiers battus en proposant des vues aussi banales que des éviers de cuisine ou des installations de salles de bain. Dans Symphonie domestique, la courbe gracieuse de la porcelaine rappelle la volute en forme de fougère du violon. Ici encore, la composition est frappante : l’obscurité qui enveloppe les trois-quarts de l’image met en lumière les formes et les volumes de la partie supérieure. Dans Nature morte — Tuyau de douche (1919), un tuyau en caoutchouc s’enroule rythmiquement autour d’un porte-serviette.

 

Margaret Watkins, Nature morte  tuyau de douche (1919), épreuve à la gélatine argentique, 21,2 x 15,9 cm. MBAC. Acheté en 1984 grâce à une subvention du Gouvernement du Canada en vertu de la Loi sur l'exportation et l'importation de biens culturels

Comme le note Lori Pauli dans le catalogue de l’exposition, Watkins a probablement subi l’influence d’Arthur Wesley Dow, un professeur d’art de l’université Columbia étroitement lié à l’école de White. Dow a écrit sur la beauté des compositions fondées sur des lignes droites et courbes et l’alternance de masses sombres et claires — des éléments qui caractérisent les œuvres lyriques de Watkins, Le quai (1922) et Sans titre (Deux arbres près d’un lac) (1923). Il a aussi fait la promotion des idées d’Ernest F. Fenollosa pour qui la musique était la clé des beaux-arts puisqu’elle était « beauté pure » par essence. Watkins elle-même a utilisé la musique comme métaphore de structuration visuelle dans un essai sur l’émergence de la photographie publicitaire fondée sur l’œuvre peinte : « Des choses surprenantes et bizarres ont été mises sur la toile, des objets purement mécaniques ont révélé une dignité insoupçonnée, les courbes et les angles des articles ordinaires rappelant les variations d’une fugue ». La fusion entre musique et photographie se retrouve aussi dans ses portraits de musiciens tels que Sergei Rachmaninoff, Gustavo Morales et, surtout, Marion Rous — le goût avant-gardiste de celle-ci s’exprimant dans la hardiesse des angles et l’intensité des ombres.

La vie de Margaret Watkins commence à déraper en 1925 lorsque son employeur et mentor, Clarence White, meurt subitement pendant un voyage d’enseignement au Mexique. L’année suivante, Watkins est au cœur d’un imbroglio judiciaire qui l’oppose à la veuve du disparu à propos de la propriété de certaines photographies de White, ce qui semble ralentir son travail. En 1928, « dégoutée au plus point », comme elle l’écrit plus tard dans une lettre, elle quitte New York pour voyager en Europe. Le voyage sera sans retour : s’étant arrêtée à Glasgow pour rendre visite à des tantes vieillissantes, elle les trouve vivant dans des conditions sordides, souffrant de toutes sortes de maux et ayant un urgent besoin d’aide. L’une d’elles décède la semaine même de son arrivée. Les 40 années suivantes, exception faite de deux ou trois voyages à Londres ou sur le continent, il lui est impossible de partir. Elle continue quelque temps à prendre des photos, mais n’a plus de studio ou de chambre noire et n’a jamais, semble-t-il, exposé ses œuvres européennes.

Elle continue cependant à assister à des concerts et à des opéras et, à partir des années 1940, loue des chambres à des chefs d’orchestre et à des musiciens invités. Décrivant le paysage écossais dans une lettre à un ami, elle avoue à quel point la musique et l’image occupent son esprit : « Et le soleil s’est couché, ou plutôt il a éclaté… les teintes de violet, de pourpre et d’or ont trompété de sommet en sommet jusqu’à ce qu’elles aient subies une réverbération de couleur. (D’une façon ou d’autre, je confonds toujours la vue et l’ouïe. On aurait dit du Wagner avec son plein effectif orchestral.) »

 

Margaret Watkins, Académie  – Tour d'ivoire (1924), épreuve au palladium, 21,2 x 16 cm. MBAC. Acheté en 1984 grâce à une subvention du Gouvernement du Canada en vertu de la Loi sur l'exportation et l'importation de biens culturels

Vers la fin de sa vie, Watkins — qui n’avait jamais soufflé mot de son passé de photographe — remit à son voisin Joseph Mulholland une boîte scellée contenant toutes ses photos, avec interdiction formelle de l’ouvrir avant sa mort. Chaque fois qu’il lui rendait visite, Mulholland la trouvait en train d’écouter de la musique classique à la radio. Elle mourut en novembre 1969, léguant la majorité de ses biens à des organismes de bienfaisance voués à la musique. Ce n’est que lorsque Mulholland commença lui-même à exposer l’œuvre de cette grande photographe canadienne que celle-ci attira l’attention de musées tels que le Musée des beaux-arts du Canada, recevant finalement la consécration de son travail avec cette exposition d’envergure.

La force et l’élégance des images de Margaret Watkins reposent sur l’harmonieuse rencontre entre pictorialisme et modernisme.

Margaret Watkins. Symphonies domestiques est présentée au MBAC jusqu’au 6 janvier 2013. Le catalogue de l’exposition est disponible en français et en anglais.


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