Maria Hupfield, Variations électriques libres avec accessoires et sons, 2017–19. Structure de bois avec porte à charnieres, 13 planches de bois jaune fluorescent, objets en feutre, luminaire rose, banniere de ≪ reconnaissance du territoire ≫ et video. Performance, 18 décembre 2019 au Musée des beaux-arts du Canada. Collaboration avec Ange Loft. © Maria Hupfield. Photo: MBAC

Maria Hupfield : installation et performance

« Je veux commencer en reconnaissant que l’endroit où nous sommes réunis est le territoire non cédé et traditionnel de la Nation algonquine. » C’est un matin frais à Ottawa et moi – analyste des politiques, artiste et commissaire –, je suis assise devant une petite assemblée réunie pour parler de la politique gouvernementale en matière de financement social. Les mots coulent de mes lèvres et sont accueillis par de petits signes de tête approbateurs par certains, alors que d’autres jettent plutôt un œil à leur téléphone cellulaire. Plus tard, après la séance, je discute de l’utilité de telles déclarations avec une Anichinabée qui était dans l’assistance, parfaitement au courant de ma position en tant que jeune femme noire, née au Nigéria et qui a grandi à Gatineau, au Québec, sur ce qui demeure le territoire non cédé des premiers habitants de ce territoire.

Une reconnaissance territoriale est une déclaration formelle qui prend acte de la relation unique et permanente existant entre les peuples autochtones et leurs territoires traditionnels ou visés par un traité. Dans un pays comme le Canada, de telles déclarations sont une façon d’exprimer le respect envers les premiers habitants, gardiens et protecteurs de cette terre face à un colonialisme toujours bien présent. Elles sont néanmoins de plus en plus perçues comme une action contentieuse, s’attirant une forte critique alors qu’elles gagnaient en popularité et devenaient une pratique courante dans les villes à travers le Canada. Même s’ils sont bien intentionnés, ces mots s’accompagnent rarement de mesures réparatrices et n’ont qu’un faible impact matériel sur celles et ceux qu’ils visent à reconnaître ou sur les conditions politiques qui sont les nôtres : au bout du compte, nous sommes toujours sur une terre spoliée.

Maria Hupfield, Variations électriques libres avec accessoires et sons, 2017–19. Performance, 18 décembre 2019 au Musée des beaux-arts du Canada. Collaboration avec Ange Loft. © Maria Hupfield. Photo: MBAC

Les tensions inhérentes à ces déclarations sont incarnées et exprimées dans Variations électriques libres avec accessoires et sons, de Maria Hupfield, une œuvre d’installation et de performance actuellement présentée dans le cadre de l’exposition du Musée des beaux-arts du Canada Àbadakone |  Feu continuel | Continuous Fire. Membre de la Première Nation Wasauksing, près de Parry Sound, et aujourd’hui installée à New York, Hupfield a au départ réalisé sa création avec l’idée que chaque variation serait présentée en collaboration avec un.e artiste différent.e et avec l’ajout de vidéos de performances passées à l’œuvre, celle-ci vivant et évoluant comme la terre où elle a été réalisée.

Pour la performance au Musée, Hupfield a invité Ange Loft, artiste et performeuse multidisciplinaire du territoire mohawk de Kahnawake, à créer avec elle une nouvelle mouture VÉLAAES. L’installation consiste en une structure, assemblée en apparence de manière aléatoire, et fait appel à un petit écran vidéo et à des objets en feutre, à une grande banderole noire tendue sur deux murs, ainsi qu’à une ampoule électrique rouge placée ostensiblement sur le sol entre la structure et la banderole. L’œuvre était installée dès l’inauguration de l’exposition en novembre, mais par une journée froide de décembre, une foule appréciable s’était réunie pour lui voir donner vie.

Maria Hupfield, Variations électriques libres avec accessoires et sons, 2017–19. Performance, 18 décembre 2019 au Musée des beaux-arts du Canada. Collaboration avec Ange Loft. © Maria Hupfield. Photo: MBAC

En m'asseyant sur le sol pour assister à la performance, la première chose que j'ai remarquée était que la banderole noire n’était plus fixée aux murs, mais plutôt étalée sur la structure en bois, ses extrémités opposées tendues dans les mains de deux femmes de nations autochtones ayant été à un moment donné entraînées dans des conflits portant sur le territoire et ses ressources. Activés par le mouvement et maintenus en tension par ces artistes, les mots imprimés sur la banderole (« Land and, and and and… » [Territoire, et et et et…]) étaient maintenant articulés verbalement à travers le son se répandant dans toute la salle, prenant une signification nouvelle et s’ancrant fermement dans les contestations autochtones urbaines auxquelles la banderole fait référence.

Maria Hupfield, Variations électriques libres avec accessoires et sons, 2017–19. Performance, 18 décembre 2019 au Musée des beaux-arts du Canada. Collaboration avec Ange Loft. © Maria Hupfield. Photo: MBAC

Plutôt qu’une reconnaissance territoriale au pied de la lettre, Hupfield nous invitait à réfléchir à ce qu’elle nomme « solidarité radicale » avec les peuples autochtones. C’est une expression que j’ai commencé à mieux comprendre en regardant Hupfield guider Loft – laquelle à un moment a été amenée à revêtir une sorte de « chapeau à clochettes » (faute d’un meilleur terme) en feutre qui lui obscurcissait totalement la vue – à l’aide du son, semblable à des percussions, de deux morceaux de bois frappés l’un sur l’autre. Tandis que Loft zigzaguait à travers la salle, proche, mais sans jamais le faire, de trébucher sur l’assistance, j’ai réalisé que ce qui se déroulait sous nos yeux était une nouvelle façon d’entrer en contact avec autrui, avec l’espace, avec la terre, une démarche enracinée dans la confiance, la réciprocité et la responsabilité. La question qui reste en suspens est celle du rôle du public dans la promotion de cette solidarité radicale, dans ce mouvement pour recouvrer le « territoire, et et et… ».

Les reconnaissances territoriales sont la première étape pour corriger les pratiques qui gomment les histoires des peuples autochtones sur cette terre. Elles sont, néanmoins, également une invitation à aller plus loin. À titre de commissaire, j’explore la question de ce qui va suivre et de ce qu’il est possible d’accomplir en plus à travers They Forgot That We Were Seeds, une exposition que j’organise à la Galerie d’Art de l’Université Carleton. Elle réunit les œuvres de huit femmes artistes noires et autochtones et découle de mon implication en matière de problématiques alimentaires dans les communautés autochtones en tant que fonctionnaire fédérale. L’exposition se sert de la nourriture (sa production, son partage et sa consommation) pour explorer les relations passées, présentes et futures entre femmes noires et autochtones et le territoire sur lequel nous nous trouvons. De l’œuvre d’Hupfield, je retiens que le processus de renforcement de la solidarité radicale est une question de premiers pas : voici les miens, quels sont les vôtres?

 

Àbadakone | Feu continuel | Continuous Fire est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada du 8 novembre 2019 au 5 avril 2020. Consultez la liste des événements du Musée pour le détail des performances, conférences, causeries, etc. They Forget That We Were Seeds est à l’affiche à la Galerie d’Art de l’Université Carleton du 9 février au 19 avril 2020. Merci de partager cet article et de vous inscrire à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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