Coup d’œil sur la Biennale canadienne 2017

Le Musée des beaux-arts du Canada organise depuis 2010 des biennales qui mettent en lumière ses acquisitions les plus récentes dans le contexte de sa collection permanente d’art contemporain. Cette année, il a choisi d’ajouter un volet international à cette biennale afin de mieux illustrer l’orientation canadienne, autochtone et internationale adoptée par tous ses départements qui collectionnent des œuvres d’art contemporain. Autre première, la Biennale canadienne 2017 se déploie sur deux lieux d’exposition : l’exposition principale est présentée au Musée des beaux-arts d’Ottawa tandis qu’un volet intitulé Turbulences et territoires : la Biennale canadienne 2017 est présenté à l’Art Gallery of Alberta, à Edmonton. Les œuvres réunies pour la Biennale canadienne 2017 cristallisent l’état actuel de l’art contemporain à l’échelle nationale et internationale, les plus de 50 artistes exposés représentant des pays et des patrimoines d’Amérique du Nord et du Sud, d’Europe, d’Asie, d’Afrique et également des Inuits et des Premières Nations.                   

Toutes les biennales canadiennes s’efforcent de présenter les exemples les plus audacieux et les plus pertinents de l’art contemporain dénichés au fil de leurs recherches, voyages, échanges et discussions par les conservateurs d'art contemporain et d'art autochtone du Musée et par ceux de l’Institut canadien de la photographie. Ces œuvres ont conquis l’imaginaire et l’engagement critique de la scène artistique canadienne et internationale; leur résonance avec  le public canadien expliquent leur entrée dans la collection nationale. Au final, les plus de cent tableaux, photos, sculptures, dessins, estampes, vidéos et installations aux techniques mixtes réunis pour la Biennale canadienne 2017 témoignent de la diversité du cadre transnational du monde de l’art contemporain et soulignent le rôle important des artistes canadiens et autochtones à cet égard.

Les huit œuvres percutantes présentées ci-dessous illustrent la variété des matières, des procédés, des thèmes et des sujets qui composent la plus récente et plus internationale  biennale canadienne.

Kent Monkman, Victimes de la Modernité, 2015, installation d'objets et matériaux divers avec vidéo HD, 14 min 45 s, (pas de hauteur fixe) x 272 x 525. Acheté en 2016 grâce au don généreux de Marnie Schreiber et Karen Schreiber. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Kent Monkman. Photo : Tony Hafkenscheid

 

Kent Monkman aborde les complexités du vécu historique et contemporain autochtone à travers les thèmes de la colonisation, de la sexualité, de la perte et de la résilience. Son double, Miss Chief Eagle Testickle [Mademoiselle Testickule Aigle en chef], est une figure malicieuse et provocatrice qui traverse toutes ses peintures, sculptures, performances et vidéos en renversant les préjugés associés à l’histoire et aux peuples autochtones. Miss Chief est la « vedette » de l’installation vidéo Victimes de la modernité qui ouvre la Biennale canadienne 2017.  Livrant le regard satirique de Miss Chief sur l’art, le film met en avant-plan la critique de Kent Monkman de l’art moderne sous l’angle de la chute du Romantisme, du Cubisme et du Primitivisme.

John Akomfrah, Vertigo Sea, 2015, vidéo haute définition à 3 canaux, 48 min 30 s. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Smoking Dogs Films; Courtesy Lisson Gallery

 

Les vidéos éclatées et souvent à écrans multiples de John Akomfrah s’opposent aux canons des films commerciaux. En même temps, l’artiste accorde une telle importance à la qualité de production et à l’utilisation des technologies de pointe du cinéma numérique que le résultat est à la hauteur de n’importe quelle superproduction. Ses films qui perturbent les récits historiques officiels creusent au plus profond des couches les plus noires du colonialisme, des migrations et du nationalisme.

Combinant matériel d’archive et images tournées en collaboration avec l’unité d’histoire naturelle de la BBC, Vertigo Sea alterne des images accablantes de chasse à la baleine, d’esclavage, de guerre chimique et d’explosion de la première bombe atomique avec de superbes scènes de grandioses panoramas océaniques, de merveilleuse végétation sous-marine et de rayonnantes aurores boréales. Aussi inquiétant que fascinant, le film explore les contradictions qui sous-tendent la relation entre l’humanité et l’environnement et avec elle-même. Cette acquisition déterminante renforce de nombreux thèmes abordés dans l’exposition Turbulences et territoires présentée à l’Art Gallery of Alberta.

Wael Shawky, Cabaret Crusades I: The Horror Show File, 2010, vidéo à haute définition. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Wael Shawky, avec l’autorisation de Lisson Gallery

 

L’extraordinaire trilogie filmique de Wael Shawky, Cabaret Crusades (2010–2015) est adaptée de la célèbre étude historique d’Amin Maalouf, Les croisades vues par les Arabes (1983). Se basant sur des textes arabes et sur des documents de première main, Amin Maalouf propose un récit fascinant du conflit séculaire opposant la chrétienté et l’islam. De son côté, Wael Shawky multiplie les détails graphiques en s’appuyant sur une combinaison complexe de marionnettes, de musique et de décors de théâtre filmés sur cinq ans. Le Musée des beaux-arts du Canada a acquis la trilogie en 2015, à l’achèvement du dernier film The Secrets of Karbalaa.

Angela Marston, Hochet de guérison : eau, 2010, cèdre jaune, peinture acrylique, incrustation d'ormeaux, écorces de cèdre rouge, écorces de cèdre jaune, asphodèle tenace, raphia, teinture, cailloux blancs, perles et cristaux de Tzhoulem, 30.5 x 22.5 x 10.6 cm. Don de la Salish Weave Collection de George et Christiane Smyth, Victoria, 2016. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Angela Marston. Photo : MBAC

 

Angela Marsten a appris très jeune les traditionnels motifs graphiques salish du littoral – l’ovale, le croissant et le trigone (forme à trois pointes). Quatre de ses hochets présentés dans la Biennale canadienne 2017 utilisent ces motifs en explorant les quatre éléments et forces primaires de la nature. Chacun d’eux trouve son sens dans les croyances culturelles salish du littoral, soit la vie en harmonie avec l’environnement et la compréhension et le respect des pouvoirs combinés du chiffre quatre, un chiffre qui symbolise la symétrie et l’équilibre s’agissant des quatre vents et des quatre directions.

Renée Van Halm, Clarté, 2013, acrylique sur toile, 38 × 30,5 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Renée Van Halm, avec l’autorisation d’Equinox Gallery, Vancouver. Photo : MBAC

 

Renée Van Halm a cherché pendant des dizaines d’années à comprendre comment l’espace architectural gouvernait l’expérience contemporaine. Présentée partiellement à la Biennale canadienne 2017, sa série Courbes françaises a été réalisée à l’aide d’images récupérées de revues de décoration et de mode grand public. L’artiste a ensuite utilisé ces images pour créer des collages auxquels elle a ajouté des feuilles de papier origami, transposé ces collages en des compositions qui sont aujourd’hui parmi les plus réduites qu’elle ait jamais créées, associant à cette échelle minimaliste un complexité de motifs doublée d’une expérimentation formelle et d’audacieuses associations de couleurs.

Mika Rottenberg, NoNoseKnows, 2015, installation sculpturale avec un seul canal vidéo projection, installation aux dimensions variable. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Mika Rottenberg, avec l’autorisation de Andrea Rosen Gallery, New York et Galerie Laurent Godin, Paris. Photo : avec l’autorisation la Galerie Laurent Godin, Paris

 

NoNoseKnows (2015) est une installation vidéo dans laquelle la culture des perles en Chine appelle une réflexion sur les bulles économiques et sur la constante spéculation d’une économie mondiale résolue à tirer profit des marchés émergents. Pour Mika Rottenberg, la perle est une métaphore du processus de création.

NoNoseKnows a été un des clous de l’exposition All the World’s Futures d’Okwui Enwezor à la Biennale 2015 de Venise. Si la « variante » de l’installation qui accompagnait la vidéo à Venise proposait une boutique de perles, celle de la Biennale canadienne 2017 reconstitue la « salle de bulles » épouvantablement absurde, remplie de sacs de perles et de colifichets déformés, qui apparaît dans le film lui-même.

Elaine Ling, Baobab n° 21, Madagascar, 2010, épreuve au jet d'encre, 101.7 x 76 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Elaine Ling, Toronto. Photo: MBAC

 

Elaine Ling est une artiste aujourd’hui décédée qui s’est intéressée durant toute sa remarquable carrière aux espaces ambigus issus des efforts d’une humanité soucieuse d’imposer un ordre et une structure à la nature. Elle a été notamment attirée par les régions qui accueillaient des sites sacrés tels des temples, des pictogrammes et des peintures rupestres. Ses photos qui fusionnent adroitement son monde intérieur et extérieur – son parcours spirituel et l’activité physique du voyage – rappellent cependant la matérialité du procédé photographique. Les images sélectionnées pour la Biennale canadienne 2017 mettent surtout en vedette le baobab, un arbre indigène de l’Afrique. Beaucoup considèrent que cette essence, l’une des plus anciennes du monde, est sacrée, et les soins qu’elle exige sont confiés à la population de villages entiers.

Benoit Aquin, Reconstitution des événements par Gilles Fluet, 2014, épreuve au jet d'encre, 101.5 x 164 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Benoit Aquin. Photo: MBAC

 

Dans sa série Mégantic, Benoit Aquin documente les événements sans précédent survenus à Lac-Mégantic, au Québec, et offre une réponse à cette tragédie. Le 6 juillet 2013, un train de marchandises transportant 5,7 millions de litres de pétrole brut explose en pleine nuit au centre-ville de Lac-Mégantic, tuant 47 personnes. Après cette catastrophe, l’artiste montréalais a passé de longues heures avec les membres de cette communauté soudée pour photographier ce qu’il voyait, nouant des liens et des amitiés avec les proches des victimes. En 2016, le Musée a acquis 14 images de ce récit photographique qui répercute le poids de cette tragédie sur ceux, nombreux, dont le destin a dramatiquement été modifié ce jour-là.

La quatrième biennale canadienne est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada du 19 octobre 2017 au 18 mars 2018. La Biennale canadienne 2017, présente également un volet intitulé Turbulences et territoires, à l’Art Gallery of Alberta jusqu’au 7 janvier 2018. L’exposition est accompagnée d’un catalogue illustré comprenant la liste complète des œuvres acquises par le Musée depuis avril 2014 et disponible sur le site ShopNGC.ca.

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