Dans l’œil de l’observateur

James Van Der Zee, Couple portant des manteaux de raton laveur avec une Cadillac, sur la West 127th Street, 1932, tirée v. 1960, épreuve à la gélatine argentique, 39,4 × 49,9 cm; image : 39,4 × 49,9 cm Acheté en 2012. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Donna Van Der Zee. Photo: MBAC

 

Une photographie est un œil qui nous permet, de très loin dans le temps ou dans l’espace, de diriger notre attention sur tout ce qui peut être immortalisé. Et comme le démontrent les 150 images présentées dans le cadre de l’exposition L’espace d’un instant. Cinquante ans de collectionnement de photographies de l’Institut canadien de la photographie (ICP), les possibilités sont presque infinies. Parmi la sélection d’œuvres se trouve une photo de Gary Schneider qui illustre particulièrement bien le propos : elle a pour sujet un œil humain. 

Gary Schneider, Portrait de John en seize parties, V  1996, tirée en 1997, épreuve à la gélatine argentique, virée; image : 91,6 × 73,7 cm; support : 92,9 × 75 cm. Don de Kathryn Finter et Jim des Rivières, Ottawa, 2000. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Gary Schneider. Photo: MBAC

 

L’œil voit en profondeur dans la photographie ce qui n’est pas véritablement là. La portée plus que centenaire de l’exposition nous permet de découvrir par exemple une photogravure de 1896 signée Josef Maria Eder et Eduard Valenta représentant un serpent, dont le corps bichrome ondule à travers la petite plaque comme une rivière et ses méandres dans la jungle. L’œil se concentre sur l’objet au sens propre, mais voit au-delà. 

Josef Maria Eder et Eduard Valenta, Serpent, 1896, photogravure, image : 27,2 × 21,7 cm; support : 30,3 × 24,9 cm. Acheté en 2017. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

Une épreuve à la gélatine argentique de 1938, œuvre d’Harold E. Edgerton, montre un bâton de golf, saisi dans des poses multiples et qui décrit un arc autour de la silhouette illuminée d’un golfeur. Le balayage du bâton est unique et éphémère, mais il évoque un motif en spirale que l’on trouve partout dans la nature, des créatures microscopiques jusqu’aux galaxies tellement vastes qu’elles défient notre compréhension. 

Harold E. Edgerton, Coup  d’envoi donné par Densmore Shute, 1938, tirée en 1977, épreuve à la gélatine argentique, image : 26 × 26,1 cm; support : 35,4 × 27,8 cm. Acheté en 1981. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Harold Edgerton/MIT courtesy of Palm Press. Photo: MBAC

 

L’art, peu importe la technique, permet au public de dépasser ce qui s’offre à l’œil pour creuser plus avant, voir plus large, plus grand. Mais la photographie y parvient d’une façon qui lui est propre. « Les photographies isolent l’image dans un sens si particulier et si concluant que le spectateur s’y trouve littéralement happé », explique Ann Thomas, conservatrice en chef par intérim et organisatrice de l’exposition. « Elles isolent un moment dans le temps avec beaucoup d’intensité. L’autre qualité persistante de la photographie est sa relation avec le monde visible, avec des instants qui frappent nos imaginaires, nous horrifient, nous rappellent des épisodes de notre propre histoire, des souvenirs », ajoute Thomas. « C’est cette connexion avec la réalité qui nous interpelle tant, même si nous savons fort bien qu’une photographie peut être recadrée, composée et retouchée pour en faire pratiquement une autre image. »

Fred Herzog, Jackpot, 1961, épreuve au jet d’encre, 70,5 × 96,6 cm; image : 50,5 × 76,3 cm. Acheté en 2007. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Fred Herzog, avec l’autorisation de Equinox Gallery. Photo: MBAC

 

La capacité à modifier l’image a évolué énormément avec la technologie depuis les cinquante dernières années, au cours desquelles le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) a collectionné des photographies, tout comme la perception que le public a d’elles. Ce dernier les associe aujourd’hui plus à une forme d’art, et ce, même si les téléphones intelligents ont quelque peu banalisé la prise de photos. La photographie a changé « considérablement, insiste Thomas, et dans des directions auxquelles nous n’avions pas pensé initialement ». Dans les années 1980, il y a eu un « engouement phénoménal pour la photographie en tant qu’artéfact culturel du contexte sociopolitique, et il fallait vraiment en prendre acte. Cela nous a forcés à adopter une approche plus inclusive ».

Larry Towell, Bureau des Méres des disparus, San Salvador, El Salvador, 1987 épreuve à la gélatine argentique, 27.8 x 35.3 cm; image:, 19.3 x 28.3 cm. Acheté en 1989. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Larry Towell/ Magnum Photos. Photo: MBAC

 

La technologie numérique a rendu la photographie plus accessible, une démocratisation qui rappelle la phrase célèbre de Robert Mapplethorpe « Plus vous regardez d’images, meilleur photographe vous devenez ». C’est ainsi que la technique a été adoptée par des artistes « qui ne se percevaient pas exclusivement comme photographes, mais comme des créateurs ayant décidé que la photographie serait leur technique de prédilection », raconte Thomas. Un bon exemple en est Evergon, artiste connu pour ses photographies théâtrales et érotiques, qui a récemment confié ne pas avoir d’appareil photo favori, parce qu’il ne se considère pas comme un photographe. « J’aime beaucoup cet étrange mélange entre artiste contemporain et photographe, avoue Thomas, cette façon de faire voler en éclats les catégories, ou de les fragmenter encore plus. »

Lynne Cohen, Sans titre (chevalet), 2007, épreuve à développement chromogène , 78,7 × 100,3 cm. Acheté en 2008. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Lynne Cohen. Photo: MBAC

 

D’autres départements du MBAC (art contemporain et art indigène) collectionnent aussi des photographies, ce qui renforce l’approche visant à tendre vers une « histoire globale de la photographie », voulue par l'ICP, qui est flagrante dans L’espace d’un instant. L’exposition montre comment les photographes, sur deux siècles, sont attirés par les mêmes thèmes et inspirés par une grande variété d’idées artistiques. Le catalogue de l’exposition souligne, par exemple, que Lynne Cohen compte parmi ses influences les « pratiques artistiques des années 1960, comme les installations "ready-made" de Guillaume Bijl et les sculptures en matériaux industriels communs de Richard Artschwager. » Pour Thomas, « tous les artistes observent le travail des autres, contemporains ou antérieurs, qui les inspire ou au contraire les place en situation de réaction. Il y a donc une énergie qui se perpétue à travers le temps ». Et cette énergie nourrit le changement, en photographie et chez l’observateur. Un photographe révèle un négatif, et la photographie expose celle ou celui qui l’observe à de nouvelles idées, de nouvelles perspectives, et peut-être même à des formes de révélations, qu’elles soient modestes ou importantes. 

Les premiers daguerréotypes ont bouleversé le fait établi voulant que tout au long de l’histoire, seule la main humaine pouvait esquisser, dessiner ou façonner une représentation d’un visage, d’un paysage ou de toute autre chose. Est-il possible, dans l’avalanche d’images des médias sociaux d’aujourd’hui, de comprendre l’énorme impression que cette nouvelle technique a pu produire sur les gens à l’époque?

Southworth & Hawes, Portrait d’une jeune fille avec une main à l’épaule,  v. 1850,daguerréotype teintée de couleurs,  21,6 × 16,5 cm (planche entière). Don anonyme, 2015. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

On voit à quel point notre idée de la photographie peut avoir évolué, par exemple avec ce couple de nudistes de Diane Arbus, qui tranche avec les traditionnels portraits de famille. En contemplant les scènes à la fois si esthétiques et dérangeantes d’Edward Burtynsky, nous ne pouvons que constater les bouleversements que nous avons fait subir au monde naturel qui nous entoure. Nous voyons des photographies qui ont remplacé les dessins en publicité et qui, « fortes d’une apparence de vérité et de vraisemblance », ont changé notre culture de consommation, ou encore les « symphonies domestiques » de Margaret Watkins, qui ont modifié elles aussi notre perception de la vie au foyer. L’espace d’un instant nous fait réaliser que si la photographie, tant dans sa pratique que dans le regard que nous portons sur elle, s’est métamorphosée, elle ne nous a pas non plus laissés inchangés.

L'espace d'un instant. Cinquante ans de collectionnement de photographies, organisée par l'Institut canadien de la photographie du  Musée des beaux-arts du Canada, est à l'affiche du 4 mai au 16 septembre 2018. L'exposition des œuvres des trois lauréates du premier Prix Nouvelle génération de photographes – Elisa Julia Gilmour, Meryl McMaster et Deanna Pizzitelli – est présentée au 19 août 2018. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche en haut à droite de la page.

 

Exposition

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