Du monochrome à la couleur. Les photographies et les diaporamas de Dave Heath

Dave Heath, Autoportrait, 29 janvier 2002 dans Nous le souvenons. Page 21 du portfolio de 20 épreuves au jet d'encre, titre et achevé d'imprimeur sous emboîtage recouvert de lin noir, 50.3 x 34.4 x 2.5 cm; image: 48.3 x 32.9 cm chacune. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Dave Heath

Le photographe Dave Heath, dont le travail est l’objet de Multitude, Solitude. Les photographies de Dave Heath au Musée des beaux-arts du Canada, collectionnait passionnément les images, mais les éliminait avec tout autant d’ardeur. Celui qui se qualifiait de « poète de l’appareil photo » accumulait les photographies et les passait aussi en revue de façon rigoureuse, estimant qu’un tri annuel impitoyable aiguisait son regard. Au fil d’une carrière de plus de soixante ans, il a opéré plusieurs changements radicaux d’orientation artistique, abandonnant une technique pour en essayer une autre. Mais peu importait sa destination, il y avait toujours une lentille d’un type ou d’un autre, un éclat poétique et esthétique et une grande tristesse.

Dave Heath, New York, 19 septembre 2004. Épreuve au jet d'encre, 32.9 x 48.4 cm; image: 30.6 x 45.6 cm. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Dave Heath

Heath admettait que le fait de s’être senti abandonné enfant avait défini sa vie et ses créations artistiques. Né à Philadelphie en 1931, il a été délaissé par ses deux parents très jeune. À l’âge de 25 ans, il déchirait les cinq instantanés personnels qu’il possédait, y compris ceux de sa mère et de son père. « J’ai voulu me purifier, sortir les antécédents de mon système. Et je pense maintenant que ce fut une erreur », commentera-t-il dans une entrevue de 1974 avec l’auteur-photographe Charles Hagen pour le magazine Afterimage. Il a considéré une étape subséquente, au cours de laquelle il achetait compulsivement des photographies anciennes trouvées chez des antiquaires, comme une tentative de recréer « un album de famille pour celle [qu’il n’avait] jamais eue. »

Remplies d’un sentiment de solitude et d’aspiration à tisser des liens, les œuvres de Heath reflètent une douloureuse quête d’appartenance qui ne s'atténuera que légèrement avec le temps. Son opposition à la guerre du Vietnam a augmenté l’attrait de ce vétéran de la guerre de Corée pour une offre d’emploi de la Ryerson University, à Toronto, où il a enseigné la photographie de 1970 jusqu’à sa retraite obligatoire en 1996. Il conservera le statut d’étranger dans son pays d’adoption pendant plus de quarante ans, pour ne devenir citoyen canadien que tout juste deux ans avant son décès. Il est mort à Toronto le jour de son 85e anniversaire, le 27 juin 2016.

Dave Heath, Philadelphie, 17 novembre 1968. Épreuve à la gélatine argentique, 4 5/8 x 6 7/8 inches. The Nelson-Atkins Museum of Art, Kansas City, Missouri. Don d' Elizabeth et Jeffrey Klotz and family, 2012.39.118. © Howard Greenberg Gallery et Stephen Bulger Gallery.

Heath a réalisé sa dernière photographie en noir et blanc le 17 novembre 1968, quelques années avant de s’installer au Canada. Cette ultime image monochrome montre l’épreuve froissée d’une fillette à Cincinnati, qu’il avait jetée à la poubelle, mais qu’il a décidé de rephotographier après l’avoir trouvée plus tard dans la rue (il était alors à Philadelphie). À l’époque, cela faisait plus de vingt ans qu’il prenait des photographies de personnes dans des espaces publics urbains, à Philadelphie, New York et dans d’autres villes des États-Unis. Il maîtrisait aussi les arts de la chambre noire que sont le maquillage et la surexposition, qui lui permettaient d’éclaircir ou d’assombrir des parties de ses photos pour attirer l’attention sur leurs points forts émotionnels, souvent illustrés par des gestes des mains et des expressions faciales.

Quand Hagen lui a demandé en 1974 pourquoi il avait cessé de faire des photographies, Heath, profondément introspectif, introverti et cérébral, n’a pas immédiatement su quoi répondre : « Je n’en suis pas tout à fait certain. Enseigner, me déplacer et m’installer dans diverses écoles et villes m’a semblé très exigeant ». Mais il savait intuitivement qu’abandonner un mode d’expression pour en essayer un autre constituait un acte nécessaire de réinvention et de renouvellement. « Nous sommes coincés dans l’idée qu’une personne doit passer toute sa vie à ne faire qu’une chose, a-t-il pensé. Certains d’entre nous sont destinés au changement. »

Heath n’a pas abandonné ses images en noir et blanc, il les a reconverties dans de nouveaux formats. La photographie originale de la fille de Cincinnati, par exemple, apparaît avec sa jumelle éliminée de Philadelphie dans Beyond the Gates of Eden, le premier de cinq diaporamas sonores immersifs qu’il a créés entre 1969 et 1982. Ce dernier a été numérisé pour les besoins de la présente exposition et est projeté en boucle au Musée. Keith Davis, conservateur principal de la photographie au Nelson-Atkins Museum of Art à Kansas City et commissaire de l’exposition Heath du Musée des beaux-arts, écrit dans son catalogue exhaustif que les diaporamas multimédias de l’artiste « ont innové dans le champ de la photographie créative. En même temps, cette œuvre de 1969 constitue la dernière expression, pendant trois décennies, de son engagement premier envers les rues de la ville. »

Dave Heath, Le penseur par la fontaine, Toronto, 10 juillet 2005. Épreuve au jet d'encre, 35.5 x 53.2 cm à la vue; image: 35.5 x 53.2 cm Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Don de Lyndon Swab, Ottawa, 2017 © Succession Dave Heath

À Toronto en 2000, Heath a adopté la photographie numérique en couleur à l’instigation de Michael Torosian, fondateur de la maison d’édition beaux-arts Lumiere Press et l’un des 2000 étudiants à qui Heath a enseigné pendant ses 26 ans à la Ryerson. Après avoir perdu un an de travail en numérique à la suite du vol de son ordinateur portable, il s’est acheté du nouveau matériel et a tout recommencé. Il retournera dans les rues des villes qui procurent un accès (et une issue) facile pour un introverti en quête de contact humain non menaçant, non verbal. Certaines de ses nouvelles images ont été prises à Toronto, mais il était surtout attiré de nouveau par New York, où la guerre contre le terrorisme avait supplanté la guerre froide et où l’impact du 11 septembre pouvait se lire sur les visages des résidents.

Dave Heath, New York, 11 septembre 2002 dans Nous le souvenons. Page 11 du portfolio de 20 épreuves au jet d'encre, titre et achevé d'imprimeur sous emboîtage recouvert de lin noir, 50.3 x 34.4 x 2.5 cm; image: 48.3 x 32.9 cm chacune. Collection MCPC, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Succession Dave Heath

Heath verra son lieu de naissance l’honorer de la première grande rétrospective américaine de son travail. En septembre 2015, huit mois avant sa mort, il a assisté au vernissage de l’exposition au Philadelphia Museum of Art où il a signé des exemplaires du livre de Davis qui accompagnait celle-ci. « J’étais timide, mais j’avais besoin des gens et [prendre des photos] a été ma façon de les atteindre sans me sentir écrasé », aurait dit Heath lors de l’inauguration. « J’ai compris très tôt quelque chose à propos de l’art – qu’il ouvre votre esprit et crée des liens avec les autres. Les photographes ont bouleversé ma vie, m’ont gardé vivant, et j’ai toujours eu espoir qu’un jour mon travail puisse avoir un tel effet sur au moins une personne. »

 

Multitude, solitude. Les photographies de Dave Heath

 

Multitude, solitude. Les photographies de Dave Heath, organisée par le Nelson-Atkins Museum of Art avec l'Institut canadian de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada, est à l'affiche au Musée des beaux-arts du Canada jusqu' au 2 septembre 2019. L’exposition est accompagnée d’un livre de Keith Davis, disponible dans la Boutique MBAC. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada. 

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