Fragments de vérité : Prix nouvelle génération de photographes 2019

 

 

Que sait une photo ? Que sait-elle d’un corps, d’un lieu ? Que peut-elle nous dire du passé ou de l’avenir ? Peut-elle parler de choses invisibles, d’événements survenus hors de son contexte ?  Peut-elle même parler, ou bien est-elle aussi muette qu’un miroir ? Ne fait-elle que refléter nos pensées et sentiments personnels ? 

Voilà quelques-unes des questions volontairement laissées sans réponse que soulèvent les images de Luther Konadu, de Zinnia Naqvi et d’Ethan Murphy réunies dans PhotoLab 6 : Exposition du Prix nouvelle génération de photographes du Musée des beaux-arts du Canada. Pour les lauréats de cette année, l’image photographique n’est pas une fin en soi mais un moyen de creuser, d’éclairer et de remettre en question leur histoire et leur héritage.

« C’est vraiment l’aspect fragmentaire du procédé qui compte [pour eux] car il ne débouche pas sur un tableau complet », explique la conservatrice Andrea Kunard. Tous les trois rejettent la théorie moderniste voulant que la photographie exprime une vérité unique, unifiée. Ils adoptent une approche « fluide » où se côtoient de multiples sens et compréhension, disant « introduire des idées et des associations qui ne pourront jamais se résoudre d’elles-mêmes ».

Luther Konadu, Interventions sur portraits, 2019–. 4 épreuves au jet d’encre. Collection de l’artiste © Luther Konadu

Luther Konadu, un artiste, auteur et bâtisseur communautaire d’origine ghanéenne basé à Winnipeg, donne notamment l’impression de ne jamais finir une photo. Dans sa pratique, il fait appel au collage, à des photos de photos déjà imprimées et à des répétitions pour, dit-il, « affirmer les caractéristiques matérielles de l’image ». Interventions sur portraits (2017), un polyptique monumental représentant trois de ses amis dans son studio, regroupe quatre expositions différentes d’une même scène, produisant ainsi un effet cinématographique. 

Même si les amis semblent à l’aise et naturels, l’image repose sur un acte vital d’autonomisation. À l’instar d’autres représentations d’amis proches de l’artiste, Interventions sur portraits transmue une intense charge historique. « Mes images s’opposent au discours éculé et généralement avilissant que l’on associe depuis longtemps au corps noir », précise-t-il dans sa position artistique. Il est vrai que le regard direct qu’adressent ces jeunes femmes à l’objectif (et, par extension, qu’elles nous adressent) démontre que l’image n’existe qu’à leurs conditions.

Zinnia Naqvi, Autoportrait en Nani, 2017 et Nani en chapeau safari, 1948, imprimé 2017. Épreuves au jet d’encre. Collection de l’artiste © Zinnia Naqvi

L’autonomisation est aussi au cœur du projet de Zinnia Naqvi, une artiste canadienne d’origine pakistanaise qui tente se rapprocher de son histoire familiale. Son installation, Chère Nani, tourne autour d’une série d’instantanés informels pris par ses grands-parents pendant leur voyage de noces à Quetta, au Pakistan, lors des violences ayant suivi la partition de l’Inde britannique. Les bouleversements politiques sont ici à la fois implicites et invisibles : la grand-mère maternelle de l’artiste sourit en s’amusant à porter les vêtements de son nouveau mari. 

Histoire de compliquer cette lecture historique, Naqvi remet aussi en scène ces souvenirs. Dans Autoportrait en Nani (2017), elle endosse le rôle de sa grand-mère en s’inspirant librement de Nani en chapeau safari (1948, imprimé en 2017). Comme son aïeule, elle pose debout la main gauche enfoncée dans une poche et tient dans le creux de sa main droite une encyclopédie. L’ouvrage (apparemment le même sur les deux photos), sert de punctum photographique, de lien entre l’ancien et le nouveau monde. Mais à la différence de Nani qui regarde l’objectif derrière d’élégantes lunettes de soleil, l’artiste a cadré sa photo de façon à supprimer son propre visage. Quoiqu’elle sache, elle ne dira rien. 

Ethan Murphy, Pièce abandonnée, 2017, de la série Là où la lumière brille en premier. Épreuve au jet d’encre. Collection de l’artiste © Ethan Murphy

Les relations énigmatiques entre identité, lieu et image qu’évoque Ethan Murphy dans ses documents vivants de sa Terre-Neuve natale empruntent une autre direction. Ici aussi l’absence d’un membre de la famille (dans ce cas, le décès de son père) devient la force créatrice d’une enquête photographique. Géographie, contingence et perte s’entremêlent tandis que l’artiste rend hommage à son père en revenant sur ses traces sur la lointaine île Bell. Le paysage endeuillé devient paysage de découverte de soi. Malgré le chagrin que chuchotent toutes ces images, leur aspect fragmentaire et leur présentation non linéaire expriment l’identification renouvelée du photographe au lieu.

Une identification toujours provisoire, note Kunard. « Si nous voulons que les photos nous offrent quelque chose concret sur nous-mêmes et sur le passé, eh bien, disons que c’est peut-être le cas et peut-être pas.» Malgré le sérieux des enquêtes de ces artistes (ou peut-être, à cause de ce sérieux), les intentions des images réunies pour PhotoLab 6 restent finalement incertaines. « Nous pensons mieux comprendre qui nous sommes, mais c’est toujours insaisissable », ajoute-t-elle. Après tout, les réponses ne mènent souvent qu’à de nouvelles questions.

 

PhotoLab 6 : Exposition du Prix nouvelle génération de photographes est présentée au Musée des beaux-arts du Canada du 11 octobre 2019 au 22 mars 2020. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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