La dix-neuvième édition du Concours de peintures canadiennes RBC, une incertitude familière

Un puissant trio d’images — une bombe, une religieuse et une paire de bottes noires bien lustrées — accueille les visiteurs de l’exposition des finalistes de la dix-neuvième édition du Concours de peintures canadiennes RBC organisée au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC).

Créé pour soutenir la communauté des arts visuels et la carrière des jeunes artistes contemporains au Canada, le concours RBC offre à ses quinze finalistes une visibilité sans équivalent et des prix totalisant 85 000 $. Les toiles sélectionnées par un jury de professionnels parmi près de 700 soumissions révèlent le talent de quelques-uns des plus grands artistes de la relève.

Tristan Unrau,  Nun, After Pasolini [Religieuse, après Pasolini] , 2017, huile sur toile. Avec l’autorisation de l’artiste

 

Pour diverses qu’elles soient, les œuvres expriment le sentiment diffus de mystère et d’incertitude qui imprègne la peinture contemporaine. Marquées par d’ambitieuses expérimentations matérielles, par des thèmes personnels et politiques et par un rejet de l’ostentatoire, toutes illustrent l’imprévisibilité et la précarité qui accompagnent notre époque.

L’exposition atteste la finesse de ses commissaires, Rhiannon Vogl et Danuta Sierhuis, respectivement conservatrice associée de l’art contemporain et adjointe à la conservation de l’art canadien au MBAC, qui ont su voir les liens stylistiques et thématiques unissant les œuvres choisies par le jury.

Un de ces liens est le besoin de rendre étranger ce qui nous est familier — un besoin qui éclate particulièrement dans les œuvres figuratives. Dans Religieuse, après Pasolini, Tristan Unrau peint une religieuse qui trahit sa surprise et sa fascination en se mordant la lèvre, ajoutant à la scène une déroutante nuance de sexualité. Dans Théorie du complot, Cindy Ji Hye Kim, s’inspirant des conventions du film noir, place une grosse bombe et trois rats en avant-plan de la silhouette d’une jeune fille sans toutefois suggérer de trame narrative. Le paysage peint par Joani Tremblay, Le charme du sentiment d’appartenance dans une société multicentrique, est tout aussi mystérieux puisque l’univers coloré évoquant ici un récif corallien nous parait à la fois curieusement familier et, malgré tout, totalement étranger. Les objets de ces œuvres sont à la fois universels et intimement personnels. Ainsi, les bottes noires usées que dépeint Michael Freeman Badour dans Les bottes de Patrick ont appartenu à son frère, et leur extrême banalité leur donne une dimension universelle.

Cindy Ji Hye Kim, Conspiracy Theory [Théorie du complot] , 2017, acrylique, encre, pastel et huile sur toile. Avec l’autorisation de l’artiste

 

Les toiles d’Amanda Boulos, Teto Elsiddique, Wei Li et Ambera Wellmann s’inspirent d’une vulnérabilité personnelle et collective et mettent en relief le caractère imprévisible et éphémère des mythes et des symboles. Dans Duckie veut de l’eau, Amanda Boulos détourne le traditionnel discours sociopolitique moyen-oriental en représentant un petit canard affairé à boire l’eau tombant goutte à goutte d’une figurine votive mésopotamienne. Dans  collier-spirale, une chose volatile, Teto Elsiddique relie une tête à une robe de mariée de style occidental à l’aide d’une torsade évoquant les anneaux des colliers typiques de certaines cultures africaines et asiatiques. Dans Tempérament tempéré, Ambera Wellmann décore de scènes de sexe et de violence inspirées de sa propre expérience la surface de la porcelaine d’un cygne langoureux. Et le chaos de formes et de motifs qui s’affrontent dans la toile de Wei Li, Obsession et excitation, on ne s’en lasse jamais, illustre la réaction de l’artiste aux coutumes et valeurs contradictoires découvertes en immigrant au Canada.

Wei Li, Obsessiveness and excitement, never growing out of them [Obsession et excitation, on ne s’en lasse jamais] , 2017, huile et acrylique sur toile. Avec l’autorisation de l’artiste

 

D’autres œuvres remarquables de Kizi Spielmann Rose, Angela Teng, Laura Payne, David Kaarsemaker et M. E. Sparks sondent les perspectives de l’illusion d’optique et des propriétés formelles de la peinture. Refusant la confiance et la clarté au profit du doute et de la confusion, ces artistes ébranlent notre capacité à lire l’espace de la toile. Dans Soleil et flaque de marée, Kizi Spielmann Rose met en tension l’avant et l’arrière-plan de son sujet en grattant des couches de cire pour mieux révéler la complexité des motifs sous-jacents. De son côté, Angela Teng brouille la frontière entre peinture et sculpture en créant des compositions abstraites à l’aide de bandes crochetées de peinture acrylique séchée : le décalage des lignes horizontales noires sur fond rose de Danse en ligne (rose et noir pour Mary Heilmann) crée ainsi un jeu d’optique.

Kizi Spielmann Rose, Sun and a Tide Pool [Soleil et flaque de marée] , 2017, acrylique, pastel à l’huile et peinture à l’huile en bâton sur panneau. Avec l’autorisation de l’artiste

 

Enneadec II, de Laura Payne, reprend un motif géométrique pour créer l’illusion de plis sur une surface plane, évoquant ainsi un éventail déplié. Dans Portage 1, David Kaarsemaker dépeint une forme de rocher translucide qui hésite entre matière et illusion et occupe toute la salle. La forme géante de la tête de chien qui emplit la toile monumentale de M. E Sparks, Chien en creux, occulte tous les objets derrière elle. La planéité de cette forme qui nous fait face contredit son apparente proximité, produisant une fascinante dissonance.

M.E. Sparks, Hollow Dog [Chien en creux], 2017, huile sur toile. Avec l’autorisation de l’artiste

 

Deux œuvres explorent le familier étranger à la main humaine. Dans Typographie, Veronika Pausova dépeint huit mains maniant délicatement des formes semblables à des araignées, mais la souplesse de la préhension laisse à penser que les doigts ont plutôt cédé le contrôle aux araignées. Dans Peinture à numéros 7 de Laura Rokas-Bérubé, une fine main plissée promène un pinceau chargé de peinture sur un dessin. Si la main tenant un pinceau est une puissante référence associée à l’image de l’artiste, il s’agit ici d’une main en papier, ce qui en fait un symbole humble et délicat de créativité dans un monde en rapide mutation.

Les œuvres des quinze finalistes du Concours de peintures canadiennes RBC sont exposées au Musée des beaux-arts du Canada jusqu’au 22 octobre 2017. Le nom du lauréat et des deux gagnants d’une mention honorable seront annoncés le 17 octobre 2017.​

Exposition

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