L’art en argent: l'oeuvre de Laurent Amiot

Laurent Amiot est sans aucun doute le plus audacieux des orfèvres que l’art canadien ait connus. Figure emblématique de l’orfèvrerie du Québec des XVIIIe et XIXe siècles, il développe un style si novateur que son art suscite un engouement populaire sans précédent à une époque où le luxe de l’argenterie reflétait le rang social. En lui consacrant une première rétrospective, le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) offre une occasion unique d’admirer des trésors nationaux qui attestent son génie créateur. D’une somptuosité massive et débordante, les pièces domestiques, culturelles et commémoratives présentées dans Laurent Amiot. Maître-orfèvre canadien ouvrent de belles pages de l’histoire canadienne.

Laurent Amiot : un aperçu

 

Né à Québec en 1764 dans une famille aisée, Laurent Amiot montre très tôt une virtuosité technique pour le façonnement de la matière précieuse. Encouragé par son père, il poursuit sa formation de l’autre côté de l’Atlantique, à Paris, lieu d’apprentissage par excellence des orfèvres. Ce voyage fait du jeune prodige une figure d’autant plus importante du patrimoine canadien qu’il est le premier orfèvre au pays à accéder au savoir des maîtres français. Ce séjour à Paris lui permet d’élaborer des pièces uniques et de se forger un style qui se détache de celui plus conventionnel de ses contemporains restés au pays.

Laurent Amiot, Terrine de la famille Hertel de Rouville, 1793–1794, argent, 
25,7 × 43,3 × 22,3 cm. 
Acheté en 2015, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo MBAC

 

Suivant la trajectoire de l’artiste, l’exposition organisée sous le commissariat de René Villeneuve, conservateur de l’art canadien ancien, commence à son retour de France, en 1787. Amiot débarque alors à Québec avec des idées européennes et un regard frais. Ayant goûté aux nouvelles tendances, il redéfinit l’orfèvrerie en la faisant passer du rang d’artisanat à celui d’art. Il mettra entre autres son talent au service de l’Église qui, à la suite de la Conquête de la Nouvelle-France par les Britanniques, souhaite se renouveler : « Après de nombreuses années difficiles, la ville connaît maintenant une période de calme, un environnement politique et économique plus stable et prospère. C’est la montée de l’élite intellectuelle et de la bourgeoisie, et l’Église catholique cherche à se réinventer », rappelle René Villeneuve. Amiot a aussi conçu et réalisé des pièces en argent massif pour les besoins quotidiens, mais ce qui le distingue de tous les autres orfèvres, c’est son ingéniosité. Jamais il n’a cessé de se renouveler.

Laurent Amiot. Maître-orfèvre canadien met en lumière près d’une centaine de pièces d’argenterie dont certaines inédites, dans une scénographie révélatrice de la fécondité, de la polyvalence et de la curiosité intellectuelle du grand artiste. En plus de rendre compte d’une carrière ponctuée de tournants stylistiques, elle permet de découvrir des aspects inconnus de sa production, comme ses dessins préparatoires. À ses chefs-d’œuvre s’ajoutent des portraits de ses mécènes et collectionneurs, tel celui de Monseigneur Joseph Signaÿ, archevêque de Québec, et des aquarelles du Vieux-Québec. On y voit entre autres l’escalier Champlain, ou Casse-Cou, près desquels Amiot installe son atelier.

Laurent Amiot, Cafetière de la famille Le Moine v. 1796, argent, laiton et acajou, 32,9 × 22,2 × 11,8 cm. Don de Suzy M. Simard, Westmount, Québec, 1994, à la mémoire du Dr et de Mme Guy Hamel Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo MBAC

 

L’exposition nous invite aussi à interpréter les pièces d’orfèvrerie comme les idiomes d’une trame narrative. Les merveilles d’Amiot sont en effet les vestiges d’une société avide d’orfèvrerie plus que de peinture, cette dernière se limitant alors au portrait de famille ou de notables. Devant ces objets exposés, on revit des pages d’histoire. On imagine les lèvres qui ont pu se poser sur une coupe, ou encore le bal, le mariage ou le banquet qui a servi de décor à ces théières, cafetières, tabatières et aiguières. Pour René Villeneuve, ces pièces d’orfèvrerie sont « des porteurs de mémoire », des bijoux à lire qui révèlent la façon de vivre des gens : « Ils n’étaient, au fond, pas si différents de nous. À l’époque, tout le monde avait une tabatière comme on a un portable aujourd’hui ».

Laurent Amiot, Tabatière à deux tabacs, v. 1795, argent et laiton, 3,4 x 10,7 x 7,6 cm. Don de la collection Henry Birks d'orfèvrerie canadienne, 1979. Musée des beaux-arts du Canada. Photo: MBAC

 

Plus que de simples témoins du foisonnement des modes dans les domaines des arts appliqués, ces morceaux d’histoire apparaissent comme les vecteurs de nouvelles tendances. À cet égard, le conservateur note que la Cafetière de la famille Le Moine (v. 1796) est la première cafetière d’argent réalisée au Canada et que la Terrine de la famille Hertel de Rouville (1793–1794) « témoigne d’un moment unique de l’évolution de l’art du pays ». Ces pièces à usage domestique ne sont pas des produits manufacturés, mais des œuvres d’art : « Amiot fabriquait lui-même ses lingots d’argent en faisant fondre le métal précieux qu’il devait raffiner. À partir de ces lingots, il confectionnait alors ses feuilles d’argent », explique le conservateur devant le Calice de Saint-Ambroise-de-la-Jeune-Lorette (1811), une œuvre confectionnée par le martelage d’un seul flanc de métal qu’une fausse manœuvre aurait suffi à ruiner. René Villeneuve nous invite à regarder tous ces ouvrages d’orfèvrerie « comme des sculptures » et à consulter le catalogue d’exposition pour y reconnaître les motifs néorococo (les boutons de roses, par exemple) et les traces néo-classiques (tels les rubans et les feuilles de laurier.) 

Laurent Amiot, Calice de Saint-Ambroise-de-la-Jeune-Lorette, 1811, 31,6 x 16,8 cm. Fabrique Saint-Ambroise-de-la-Jeune-Lorette, Loretteville. Photo: MBAC

Laurent Amiot, Calice de Saint-Ambroise-de-la-Jeune-Lorette (détail), 1811, 31,6 x 16,8 cm. Fabrique Saint-Ambroise-de-la-Jeune-Lorette, Loretteville. Photo: MBAC

 

À ce jour, il n’existe aucun portrait d’Amiot; lui qui est mort d’une attaque d’apoplexie en 1839, à l’âge de 75 ans, l’année même où le daguerréotype a été inventé. Ce qui nous reste de son passage, ce sont ces éloquents témoins de sa dextérité, de son œil vif et de son souci de perfection auxquels il a su insuffler son âme.

 

Laurent Amiot. Maître-orfèvre canadien est présentée du 11 mai au 23 septembre 2018 au Musée des beaux-arts du Canada. L’exposition est accompagnée d’un catalogue illustré, disponible sur le site ShopNGC.ca. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche dans la barre des menus en haut à droite de la page.

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