Vue de l'installation de l'’exposition Gauguin. Portrait, en vue sa sculpture Portrait de Meijer de Haan, v. 1889–90. Peinture à la détrempe, cirée et peinture à l’huile métallique sur chêne blanc, 58,4 × 29,8 × 22,8 cm. Acheté en 1968. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo © MBAC

Le buste de Meijer de Haan de Gauguin : de nouvelles découvertes étonnantes

Bien que les œuvres de l’artiste français Paul Gauguin aient fait l’objet de nombreuses études au fil du temps, peu de recherches techniques ont été consacrées à ses sculptures et bas-reliefs en bois polychrome. En dépit de la présence évidente de peinture ou d’autres enduits de surface, la description matérielle de beaucoup de ces œuvres se limite souvent au mot « bois ». Jusqu’à tout récemment, on qualifiait ainsi de « chêne polychrome » le matériau du buste Portrait de Meijer de Haan du Musée des beaux-arts du Canada, un chef-d’œuvre qui a inspiré l’exposition Gauguin. Portraits actuellement à l’affiche au Musée. L’expression indique qu’il s’agit de bois peint, mais que signifie-t-elle réellement? De quels matériaux et techniques Gauguin faisait-il usage?

Pour répondre à ces questions et à plusieurs autres connexes, il fallait procéder à un examen systématique et approfondi du Portrait de Meijer de Haan et réaliser diverses analyses matérielles complexes. Ces recherches techniques, qui comportaient une étude comparative de vingt œuvres sculptées de Gauguin, ont duré quatre ans. La sculpture du Musée a été inspectée à faible et fort grossissement et sous diverses sources lumineuses. L’investigation a aussi donné lieu à un éventail d’analyses instrumentales : microscopie électronique à balayage-spectroscopie à dispersion d'énergie, spectroscopie infrarouge et spectroscopie Raman, microscopie en lumière polarisée, chromatographie en phase gazeuse et cartographie infrarouge.

Partie de la rotation de 360 degrés du portrait en buste de Meijer de Haan par Gauguin. Image: MBAC

Créé en 1889–1890, le buste, plus grand que nature, représente l’artiste néerlandais Meijer de Haan avec qui Gauguin travaillera en Bretagne en 1889 et qu’il portraitura aussi dans plusieurs tableaux et dessins de la même période. Plutôt que de chercher à livrer une image fidèle et ressemblante, Gauguin s’intéressait essentiellement aux aspects symboliques et émotionnels du genre du portrait.  

Les résultats des analyses et les importantes observations tirées de ce projet de recherche ont mis en lumière certains aspects étonnants qui contribuent à une meilleure connaissance des matériaux et des méthodes de travail employés par Gauguin pour créer le portrait en buste du Musée. L’étude comparative de sculptures et bas-reliefs en bois de Gauguin conservés dans des collections publiques et particulières d’Amérique du Nord et d’Europe permet d’établir des parallèles entre notre buste et le traitement des surfaces peintes dans ces œuvres, qui présentent des caractéristiques et des lacunes de peinture similaires.

Détail de la peinture sur le bois calciné du buste, sous grossissement. Image: MBAC

L’examen visuel s’est révélé extrêmement instructif et a mené à des découvertes extraordinaires dont on a pu tirer de nombreuses déductions et explications. Plusieurs de ces éléments probants sont à peine perceptibles à l’œil nu, tandis que d’autres ne sont visibles que sous grossissement ou avec des sources lumineuses couvrant l’ensemble du spectre de la lumière – des ultraviolets aux rayons infrarouges en passant par la lumière visible. L’identification du bois a permis d’en préciser l’essence. Le morceau de bois utilisé par Gauguin est en chêne blanc, un arbre répandu en Bretagne et un bois dur extrêmement difficile à sculpter.

Entre autres constatations, on a relevé la présence de peinture le long de l’arête supérieure de l’importante fente du côté gauche du buste, ce qui indique que le bois était déjà fendu quand Gauguin a peint la sculpture. En outre, la pièce de bois est calcinée, surtout de ce côté. D’infimes traces de peinture intacte sur le bois carbonisé (visible seulement sous grossissement) nous apprennent que l’artiste a utilisé un billot qui était partiellement brûlé. On a aussi trouvé de la peinture sur le bois en légère décomposition et certains dommages mineurs causés par des insectes dans les parties inférieures du buste. Ces observations nous permettent de conclure que Gauguin a récupéré un morceau de bois fendu partiellement brûlé et légèrement détérioré pour sculpter le buste. Cette découverte est remarquable parce qu’on ne connaît aucune autre œuvre de Gauguin de cette nature.  

Importante fente dans le bois sur le côté gauche du buste; vue rapprochée de la peinture sur la face verticale de la fissure. Image: MBAC

Les analyses instrumentales ont permis d’identifier les pigments aux fins d’une première comparaison avec la palette de peintures à l’huile associée à l’artiste. Elles ont aussi fourni l’information nécessaire pour évaluer la sensibilité à la lumière des pigments afin de nous permettre de rectifier, au besoin, les mesures de conservation préventive. Gauguin a peint des zones distinctes du buste dans des tons de jaune, de rouge, de vert et de bleu. On a pu établir que les principaux éléments qui composent ces couleurs sont l’oxyde de fer jaune et l’oxyde de fer rouge, le noir animal, le bleu de Prusse, le jaune de chrome et le vermillon.

La résistance à la lumière de ces pigments est considérée comme permanente ou très stable, ce qui signifie qu’ils ne sont pas affectés par la lumière, sauf pour le jaune de chrome (qui contient du plomb) et le vermillon (un pigment à base de sulfure de mercure). Même si on considère que ces deux pigments présentent une bonne stabilité à la lumière face à la décoloration, ils peuvent en effet s’assombrir au contact de l’air ou de la lumière. En raison de leur toxicité, le jaune de chrome (abondamment utilisé depuis le début du XIXe siècle) et le vermillon (employé depuis l’Antiquité) ont été largement remplacés par le jaune de cadmium et le rouge de cadmium depuis les années 1920. À la fin du XIXe siècle, toutefois, Gauguin et ses contemporains tels Vincent van Gogh ou Paul Cézanne s’en servaient encore couramment. Gauguin utilisait souvent la peinture métallique pour souligner certains détails dans ses œuvres sculptées. Le buste Portrait de Meijer de Haan ne fait pas exception, comme en fait foi l’application d’une peinture dorée dans la chevelure et la forme serpentine sur le front. Des analyses ont révélé que la peinture est composée principalement de fines particules de laiton (un alliage de cuivre et de zinc)

Les images latérales : Vues rapprochées des zones de peinture rouges, bleues, vertes et jaunes. Photo: MBAC. Les images centrales : Vues microscopiques en coupe transversale des zones de peinture rouges, bleues, vertes et jaunes. © Gouvernement du Canada, Institut canadien de conservation

Si ces analyses nous fournissent de précieux indices sur le choix de pigments chez Gauguin, les découvertes les plus importantes et les plus remarquables sont celles qui permettent d’identifier le médium et l’enduit de surface. Pour définir un type de peinture, il faut connaître le médium employé – le véhicule qui lie les pigments. Alors qu’une telle analyse ne présente généralement aucune difficulté, l’identification du médium du buste a posé un défi : les premiers résultats étaient flous ou tout simplement impossibles à valider. La cire était le seul matériau détecté dans les différents échantillons de peinture. En l’absence de tout autre agent liant, on aurait pu penser qu’il s’agissait donc d’une peinture à l’encaustique. Pourtant, les caractéristiques de cette peinture ne correspondaient pas à celle d’une peinture à base de cire, en raison notamment de son aspect poudreux et de la présence prédominante de carbonate de calcium (craie) et de dihydrate de calcium (gypse/plâtre) dans chaque échantillon. Le médium devait contenir un liant, comme de l’huile ou, plus vraisemblablement, une colle animale quelconque, ne serait-ce qu’en petites quantités. Une série d’analyses plus approfondies, réalisées conjointement avec une manipulation chimique des échantillons, a finalement révélé la présence cachée de protéines. Cette percée majeure nous a permis de déterminer que la peinture était une détrempe, une peinture composée principalement de craie, de pigments bruts et de colle animale.

Cette découverte est capitale puisque c’est la première fois qu’on détecte la présence de détrempe dans un bois sculpté de Gauguin. Il s’agit d’une information essentielle en ce qu’elle enrichit nos connaissances relatives aux matériaux de peinture utilisés par Gauguin. L’étude comparative de ses œuvres réalisées entre 1889 et 1890 nous permet de dégager une conclusion d’une importance encore plus grande : Gauguin a probablement utilisé la peinture à la détrempe sur d’autres bois sculptés créés durant la même période.  

Enfin, des analyses en coupe transversale et une cartographie RTA (microspectroscopie en réflectance totale atténuée) des échantillons de peinture ont confirmé la présence de cire (identifiée précédemment comme de la cire d’abeille) sur la surface seulement, avec une pénétration limitée dans la couche de peinture mate, opaque et poudreuse. Cela nous permet de conclure que Gauguin a utilisé la cire d’abeille plutôt qu’un vernis comme couche superficielle pour saturer les couleurs et donner un léger lustre à la surface.

Vue de l’écran interactif permettant d’activer la rotation de 360 degrés et les zones cliquables. Photo: MBAC

Une salle consacrée exclusivement à ces résultats de recherche dans l’exposition Gauguin. Portraits permet aux visiteurs d’en apprendre davantage sur ces découvertes à travers la lecture de courts panneaux explicatifs. Bien qu’on ne puisse voir le chef-d’œuvre de Gauguin qu’au travers d’une vitrine, une reproduction grandeur nature, produite par numérisation 3D, est accessible aux visiteurs qui sont invités à toucher cette réplique et à explorer les formes et la texture complexe de sa surface. À côté, un écran interactif offre la possibilité d’explorer visuellement la sculpture sur 360 degrés en activant huit zones cliquables qui présentent en détail des vues uniques telles que les faces supérieure et inférieure du buste, les coups de pinceau de Gauguin et les particules de pigment contenues dans la peinture. Une vidéo présentée dans la salle adjacente évoque l’exposition et le processus qui a conduit à sa création ainsi que les divers aspects des recherches techniques dont ce processus s’est accompagné.

Nous remercions l’Institut canadien de conservation à Ottawa et le Centre canadien de rayonnement synchrotron inc. (l’installation de source de lumière synchrotron nationale du Canada) à Saskatoon pour leur travail et leur participation à ce projet de recherche.

Vue de la salle d’exposition consacrée aux résultats des recherches scientifiques. Photo: MBAC

 

Gauguin. Portraits est à l'affiche au Musée des beaux-arts du Canada jusqu'au 8 septembre 2019, et à la National Gallery à Londres du 7 octobre 2019 au 26 janvier 2020. Visitez la section Programme d'événements. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

Gauguin: Portraits - The Experience

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