Le Japon à l’ère Shōwa. Regard sur le passé et sur l’avenir

Morooka Koji, L’empereur et l’impératrice après la n de guerre, de la série Tokyo, 1947. Épreuve à la gélatine argentique. Musée des beaux-arts de Yokohama

L’ère Shōwa, une période qui désigne les 63 ans de règne de l’empereur japonais Hirohito, est née sur les ruines d’un cataclysme. Devenu en 1926 le 124e empereur du Japon, Hirohito a accédé au pouvoir trois ans après un gigantesque tremblement de terre qui a rasé Tokyo. D’autres formes plus terrifiantes de ravages s’abattront sur ce pays vingt ans après l avènement d’Hirohito. Les premières bombes atomiques du monde seront larguées sur Hiroshima et sur Nagasaki en 1945, créant l’horreur, causant une hécatombe parmi les populations ciblées et annonçant une nouvelle ère mondiale d’anxiété permanente, l’ère atomique.

Toutefois le tragique ne suffit pas à définir le Japon de Shōwa. Renaissant des cendres de la guerre, les transformations sociales, culturelles et matérielles qui témoignent du « miracle économique » japonais favoriseront une reconnaissance et une convoitise internationale des marques japonaises et redonneront à ce pays un sentiment d’identité. Il semblerait donc que le progrès ait triomphé des tragédies du passé.

Shibuya Ryukichi,  Photomontage Ginza, n.d. Épreuve à la gélatine argentique, 18,1 × 30,1 cm. Musée des beaux-arts de Yokohama

À l’affiche jusqu’au mars au Musée des beaux-arts du Canada, l’exposition Hanran. Photographie japonaise du XXe siècle retrace les moments clés de l’ère Shōwa. Non seulement révèle-t-elle ses contrastes saisissants et ses brusques transformations sociales, mais elle soulève des questions fondamentales sur la dette du présent et du futur à l’égard du passé. Adaptée d’une exposition organisée en 2017 au Musée des beaux-arts de Yokohama, Hanran associe l’ère Shōwa à une ahurissante série de contrastes et dépeint la souffrance du citoyen ordinaire après que les ambitions impériales du Japon, impitoyablement poursuivies par ses chefs militaires, se sont achevées sur une funeste issue. Ainsi cet homme déplacé, recroquevillé dans sa maison bombardée (Living in a Collapsed Building de Tadahiko Hayaski) ou cette victime de guerre témoin pour le Groupe anti-nucléaire, couverte de boue et la tête dans la main en signe de désespoir absolu, photographiée par Takashi Hamaguchi en 1966.

Hamaguchi Takashi, Mme Fukuda Sumako, témoin pour le Groupe anti-nucléaire, de la série Le premier holocauste atomique, 1966. Épreuve à la gélatine argentique, 49,6 × 36,1 cm. Musée des beaux-arts de Yokohama

Shōwa pourtant, c’est aussi l’imagination futuriste, électrique, issue de la démilitarisation du Japon et de l’acceptation de ce pays « que le seul moyen de sortir du bourbier de la défaite était de travailler comme un fou sans jamais s’arrêter », comme le note l’écrivaine Kaori Shoji. Née du miracle économique, la période finale de l’ère Shōwa se distingue par sa vie urbaine nocturne associée à des scènes disco criardes, comme dans l'image de Hiroshi Hamaya, A Maiko Dancing at the Disco Arabian Night, Kyoto) ou par cette scène fantaisiste d’une démonstration d’un robot humanoïde contrôlé par un homo sapiens en patins à roulettes lors d’une exposition scientifique dans son Arena Hostess, Tsukuba Science EXPO 1985, Ibaraki.

Hamaya, Hiroshi, Une maiko dansant à la discothèque Arabian Night, Kyoto, 1981, tirage de 1991. Épreuve à la gélatine argentique. Musée des beaux-arts de Yokohama. Photographed by Hamaya Hiroshi © Katano Keisuke

L’élément commun à ces deux périodes de l’ère Shōwa est Hirohito lui-même. Photographié par Koji Morooka en 1947 débarrassé de son habituel uniforme militaire et vêtu d’habits occidentaux manifestement civils, l’empereur en est venu à incarner les aspirations de l’après-guerre (malgré un débat persistant : était-il un fervent partisan de la guerre ou était-il simplement prisonnier des militaires qui gouvernaient de fait le Japon ?). Restant au Japon à titre de monarque constitutionnel après avoir renoncé à sa nature divine, Hirohito est alors le personnage symbolique d’une société administrée non pas par des tacticiens militaires, mais par une nouvelle classe de dirigeants d’entreprise fermement résolus.

Hamaya, Hiroshi, Hôtesse, Exposition internationale de Tsukuba 1985, Ibaraki, 1985, tirage de 1991. Épreuve à la gélatine argentique. Musée des beaux-arts de Yokohama. Photographed by Hamaya Hiroshi © Katano Keisuke

Les efforts de ces entrepreneurs ont servi la transformation du Japon. Reconstruite après le séisme de 1923 et les bombardements incessants de la Seconde Guerre mondiale, Tokyo, aujourd’hui la ville la plus peuplée du monde, est devenue le symbole dominant, illuminé par des néons, du Japon moderne. Même Hiroshima, qui a été le théâtre d’un des événements les plus terribles de l’histoire du monde, s’est transformé en une élégante plaque tournante de l’industrie, du commerce et de la culture, marquée au sceau d’un sentiment presque palpable d’optimisme juvénile.

Au milieu de cette réalité totalement réinventée, que fera le Japon de ses anciennes douleurs ? La question a longtemps fait débat. En 1966 par exemple, avant que la mairie d’Hiroshima ne prenne la résolution de transformer en un monument permanent, le Dôme de Genbaku, le palais d’exposition coiffé d’un dôme qui avait survécu aux bombardements, nombreux ont été ceux qui arguaient que ces ruines devaient être rasées à cause des souvenirs douloureux qu’elles évoquaient.

Le photographe Hiromi Tsuchida s’est fait un devoir artistique de s’assurer que ces souvenirs riches de leçons essentielles pour l’avenir demeurent intacts dans la conscience nationale. L’une des sections les plus poignantes de l’exposition est celle des portraits, accompagnés de témoignages, de survivants de la bombe atomique photographiés par Hiromi Tsuchida au milieu des années 1970 et revisités dans les années 2000. Dans un premier temps, les rescapés racontent comment ils ont vécu le cataclysme du 6 août 1945 ; dans un second temps, ayant pris de l’âge, ils décrivent leur expérience de vie dans l’ombre de cette matinée fatidique, lorsqu’un trait de lumière a changé à jamais le Japon – et le monde entier.

 

Hanran. Photographie japonaise du XXe siècleorganisée par le Musée des beaux-arts de Yokohama en collaboration avec l’Institut canadien de la photographie du Musée des beaux-arts du Canada, est à l'affiche au Musée des beaux-arts du Canada au 22 mars 2020. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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