Le rôle primordial du dessin : Le port d’Halifax 1918 en création

Harold Gilman , Le port d'Halifax, 1918. Huile sur toile, 198 × 335.8 cm. Transfert des Archives de guerre du Canada, 1921. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

En 1918, l’artiste britannique Harold Gilman reçoit une commande du Canadian War Memorials Fund pour une toile représentant « le port d’Halifax en temps de guerre ». Le peintre consacrera la plus grande de ses toiles – incidemment une des dernières avant sa disparition en 1919 – à une composition élaborée où le paysage baigne dans une lumière crépusculaire.

Avec l’exposition Comprendre nos chefs-d’œuvre, Le port d’Halifax 1918, le Musée des beaux-arts du Canada donne pour la première fois au public l’occasion de voir l’œuvre aux côtés des nombreux dessins préparatoires réalisés par Gilman. Si la toile monumentale domine l’exposition, les dessins racontent sa genèse et dévoilent les méthodes de Gilman ainsi que la place centrale qu’occupe cette technique dans sa pratique artistique. 

Croquis miniatures de navire isolé, parties du littoral ou vues d’ensemble très achevées avec les bâtiments du port et les navires qui s’y activent, on connaît plus de deux douzaines de ces dessins. Certains ont été exécutés au crayon, d’autres à la plume et à l’encre, d’autres encore avec les deux ou un lavis d’aquarelle. Les dessins sont autant d’aide-mémoire permettant à Gilman de ramener à Londres les scènes captées à Halifax au cours de l’été, et d’y créer l’œuvre finale au cours de l’automne.

Harold Gilman, Étude pour Le port d' Halifax, v. 1918. Plume, encre noir et acquarelle sur papier, 40.5 × 68 cm. Collection particulière.

Les esquisses révèlent un processus répétitif. Dans plusieurs compositions, Gilman se concentre sur un navire en particulier ou sur un segment de côte, s’attachant à étudier des éléments isolés du paysage avant de les intégrer au vaste ensemble de sa toile. On comprend aussi que les deux études sur grille les plus achevées, Étude pour le port d’Halifax et Le port d’Halifax, sont elles-mêmes le fruit d’ébauches préliminaires sur papier.

 D’ailleurs, Étude pour le port d’Halifax et Le port d’Halifax mettent en relief la rigueur technique de Gilman. Pour Le port d’Halifax, le peintre a employé une grille comptant 26 rangées et 56 colonnes pour un dessin chargé, à l’encre, à la composition très similaire à celle de l’œuvre finale. « Plus bleu » ou « plus vert » pour le ciel, « des ombres plus sombres pour l’île Georges que pour les collines derrière »; les annotations précises empiètent sur la bordure où l’on trouve également des croquis miniatures de bateaux, les trous des clous ayant servi à attacher les fils de la grille, ainsi que des calculs d’échelles pour reporter le tout sur une toile environ cinq fois plus grande. Une analyse de la toile au laboratoire de conservation et de restauration du Musée des beaux-arts du Canada a mis au jour un dessin à la mine de plomb très détaillé, sous la peinture, dans la partie basse du tableau, confortant encore l’idée que Gilman fait sciemment reposer la création finale sur ses dessins.

L’attachement de Gilman à noter les variations de couleur et de luminosité laisse penser qu’il est très sensible à l’aspect commémoratif de la commande. La reconstitution fidèle d’un port achalandé qui fut le théâtre de la pire explosion de la guerre devient un moyen d’honorer la mémoire des victimes. D’où le choix de l’artiste de préparer une autre étude préliminaire grand format, peinte et très détaillée, plutôt que de passer directement de la grille au tableau. Étude pour le port d’Halifax se trouve à la Vancouver Art Gallery.

Harold Gilman, Étude pour Le port d' Halifax, 1918. Huile sur toile, 69 × 145 cm. Collection de la Vancouver Art Gallery, Founders’ Fund

Gilman a donc recours à une technique méticuleuse multipliant les dessins, ce qui est révélateur de la formation de l’artiste à la Slade School of Art de Londres. Il y reçoit notamment l’enseignement de Henry Tonks, qui place le dessin au rang de compétence artistique essentielle. Plusieurs des confrères de classe de Gilman, dont Walter Sickert, se sont ainsi attachés à dessiner in situ leurs œuvres avant de les reporter sur la toile dans le processus de création.

Comme l’illustrent les diverses compositions d’Halifax, Gilman repousse les limites de cette technique en préparant des dessins à la fois riches de détails et d’annotations précises afin de conserver la scène qu’il peindra plus tard. Interviewé en 1914 par le Standard, Gilman se décrit comme un « réaliste » qui veut que « […] le sujet demeure après avoir été peint ». La série Halifax confirme le rôle central du dessin pour Gilman dans cette quête de « réalisme ».

Tous les dessins d’Halifax ne jouent pas pour autant un rôle purement utilitaire. La variété des sujets et des annotations prouve la créativité de dessinateur de Gilman et donne à penser que certains de ces dessins sont créés comme des œuvres autonomes. Par exemple, pour Maison à Halifax, Nouvelle-Écosse, Gilman utilise toute une panoplie de pointillés pour illustrer les matériaux et les textures, qu’il s’agisse des points denses qui rendent la lourde silhouette des cheminées, des alignements rigoureux des toitures de tuiles ou encore des points largement espacés qui posent le côté éthéré du ciel. Cette pièce montre aussi l’intérêt de Gilman pour le travail de Vincent van Gogh, puisqu’elle rappelle l’inventivité des marques des dessins de Montmajour et les explorations du maître à l’encre et à la plume

Harold Gilman, Maison à Halifax, Nouvelle-Écosse, 1918. Plume et encre sur papier, 41.8 × 54 cm. Higgins Art Gallery & Museum, Bedford, UK

Par comparaison avec les autres dessins de la série, Maison à Halifax, Nouvelle-Écosse a pour sujet une maison où le monde portuaire est à peine une toile de fond, ce qui le place plus en marge du contexte de la commande reçue par l’artiste. En juin 1918, Gilman se plaint du temps brumeux dans une lettre à sa fille : « Il y a bien des jours où je ne peux même pas voir le port que je suis venu peindre. Mais les dernières années m’ont appris à ne pas perdre patience. Je […] dois seulement attendre et m’employer à autre chose, comme s’il n’y avait pas du tout de port ici ». Maison à Halifax semble être une de ces « autres choses » qui s’éloignent de la commande de guerre au profit d’une scène qui entretient peu ou pas de lien avec le conflit en cours.

Harold Gilman, Le port d'Halifax, 1918. Encre et acquarelle sur papier, 33.5 × 54.4 cm. Collection de la Vancouver Art Gallery, Don de Mme Harold Gilman

Les dessins d’Halifax dépassent le cadre strict d’un travail préparatoire par la variété des techniques employées et celle des sujets traités, mais aussi parce que Gilman y introduit un certain lyrisme dans des compositions à la finalité pragmatique. L’étude Le port d'Halifax qui se trouve à la Vancouver Art Gallery procure ainsi une vision préliminaire du port que Gilman pourra ajuster dans ses compositions suivantes. Cette étude offre pourtant déjà une luminosité et une délicatesse qu’on retrouve dans l’œuvre terminée. Il ne s’agit pas simplement de situer les navires, les collines et les bâtiments en prévision de la toile finale, mais aussi de vérifier la lumière de l’œuvre à peindre pour qu’elle puisse évoquer la paix après la guerre.

Ce mélange de réalisme et de lyrisme se retrouve dans une partie de Navires au camouflage et remorqueur, un dessin à l’encre illustrant deux navires de guerre en livrée de camouflage et un petit remorqueur sombre. Gilman y répète les touches en forme de crochets pour évoquer la surface ridée des flots. En bas, à droite, ces touches nous conduisent aux mots gleaming water (« eau miroitante »), où la branche du « r » s’étire pour devenir une des touches en crochet qui représentent le flux et le reflux de l’eau. Gilman passe ainsi de la représentation picturale aux mots, puis repasse à l’image. Les mots eux-mêmes permettent d’éluder un problème (comment peindre le miroitement de l’eau?), ce qui confère à la note un caractère utilitaire, mais aussi poétique.

Harold Gilman, Navires au camouflage et remorqueur, 1918. Plume et encre sur papier, 13.3 × 23.5 cm. Collection particulière.

Les frontières poreuses entre dessin et texte de Navires au camouflage et remorqueur suggèrent un principe directeur tant pour les dessins d’Halifax que pour la toile elle-même. Pour s’approprier par lui-même le site de l’explosion, Gilman utilise le dessin et le texte; mots et images se renforcent mutuellement afin que la couleur, la lumière et l’atmosphère de l’œuvre finale correspondent à ce que l’artiste a observé et ressenti dans le port, même s’il peint le tableau à Londres. Il n’est donc pas anodin de savoir qu’une analyse des restaurateurs du Musée des beaux-arts du Canada suggère que l’étude de Vancouver a été réalisée au Canada, détachée de son châssis et retendue à Londres pour servir de référence quant à l’œuvre finale. Tout comme cette dernière, la toile de Vancouver a été réalisée en respectant une grille précise et comporte un dessin de fond détaillé.

Il y a un engagement au centre du projet artistique de Gilman, engagement que révèle son approche. Son travail met l’accent sur une perception authentique et reconnaît donc une primauté au dessin qui peut traduire les mots en volumes, en textures, en atmosphère, aussi bien qu’il peut reproduire des compositions dans leur totalité. Les dessins d’Halifax se plient à la fois à la rigueur et à la souplesse des rôles que leur fait jouer Gilman, conférant à son travail sur papier une grande importance artistique et conceptuelle pour cette commande de guerre autant que pour sa pratique en général.

 

 

L’exposition Comprendre nos chefs-d’œuvre. Le port d’Halifax 1918 est à l’affiche jusqu’au 17 mars 2019 et est présentée au Musée des beaux-arts de la Nouvelle-Écosse du 2 avril au 2 septembre 2019. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

CATALOGUE DE
L’EXPOSITION

Le port d’Halifax 1918

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