Les livres exclusifs faits à la main et les gravures sur bois de la Golden Cockerel Press

Eric Ravilious, gravure sur bois dans  Nicolas Breton, The Twelve Moneths, Waltham Saint Lawrence, The Golden Cockerel Press, 1927.

Fondée par Harold « Hal » Midgley Taylor (1893–1925) en 1920 sous la forme d’une coopérative d’écrivains établie à Waltham Saint Lawrence, en Angleterre, la maison d’édition The Golden Cockerel Press est devenue célèbre pour la qualité exceptionnelle de ses éditions limitées faites à la main. Taylor avait pour ambition de produire des éditions limitées de textes classiques et modernes servis par une composition typographique manuelle sur du papier artisanal. Pourtant, au début de 1924, après avoir publié avec succès dix-sept titres principalement littéraires, des raisons de santé l’obligent à vendre son entreprise.

La Golden Cockerel Press passe alors aux mains de Robert Gibbings (1889–1958), un auteur et artiste irlandais qui s’était beaucoup intéressé à la gravure sur bois en 1912, alors qu’il étudiait auprès de Noel Rooke (1881-1953) à la Central School of Arts and Crafts de Londres. Signe annonciateur de l’âge d’or de cette petite maison privée, Gibbings partage avec Taylor la passion des beaux livres d’art faits main. En revanche, son enthousiasme ne l’empêche pas de voir la presse comme un moyen de diffuser des gravures sur bois de grande qualité. Contrairement à son prédécesseur qui n’avait commandé des illustrations que pour deux des livres publiés sous sa direction, Gibbings, ancien membre fondateur de la Society of Wood Engravers, produit 71 ouvrages dont la plupart sont remarquablement illustrés. Son attachement pour la xylographie transparaît non seulement dans les dix-neuf publications de la Golden Cockerel Press parmi lesquelles figurent ses propres estampes, telle Samson and Delilah (1925), mais aussi dans sa collaboration avec des collègues artistes tels que David Jones (1895–1974), Eric Ravilious (1903–1942), Paul Nash (1889–1946), Blair Hughes-Stanton (1902–1981) et, surtout, Eric Gill (1882–1940). Tous partagent la vision de Gibbings pour qui la gravure sur bois est la technique qui se marie le mieux avec une composition typographique manuelle, et tous participent à la composition et à la mise en page des livres qu’ils illustrent. 

Paul Nash, gravure sur bois dans le prospectus de H.E. Bates, Flowers and Faces, Waltham Saint lawrence, Golden Cockerel Press, 1935.

 

L’association entre Gibbings et Gill débute en 1925 avec des ouvrages tels que Sonnets and Verses d’Enid Clay (la sœur de Gill) et The Songs of Songs et elle s’avère particulièrement fructueuse. Gill collaborera à treize publications dont les plus marquantes sont The Canterbury Tales (1929–1931), en quatre volumes, et Four Gospels (1931), deux titres qui obtiennent un succès critique et financier. Aujourd’hui  largement reconnus comme des chefs-d’œuvre de la conception graphique, ces ouvrages sont présentés en fac-similés publiés par la Folio Society dans l’exposition La Golden Cockerel Press 1920–1961 actuellement présentée à Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada.

Jusqu’en 1931, la maison d’édition utilise exclusivement des caractères Caslon Open Face dans toutes ses publications. Elle abandonne cependant cette pratique lorsque Gill, typographe averti, amène une nouvelle police appelée Golden Cockerel qui, pense-t-il, s’harmonise mieux avec la ligne burinée. Les caractères Golden Cockerel seront inaugurée pour The Hundredth Story d’A. E. Coppard en 1931, puis régulièrement employée, entre autres pour Four Gospels, déjà cité. Dans les années suivantes, la maison utilisera de plus en plus la police Perpetua (avec Felicity, la forme italique qui lui est associée), conçue par Gill au milieu des années 1920 pour la British Monotype Corporation.

Eric Gill, gravures sur bois dans Geoffrey Chaucer, The Canterbury Tales, Londres, Folio Society, 2017, facsimilé de l'édition originellement imprimée et publiée à la Golden Cockerel Press en 1931.

 

En 1933, aux prises avec des difficultés financières occasionnées par la Grande Dépression, Gibbings vend sa maison d’édition à Christopher Sandford (1902–1983). Par souci d’économie, le nouveau propriétaire remplace la composition typographique manuelle pratiquée à Waltham Saint Lawrence par une composition mécanique réalisée dans une imprimerie commerciale à Londres. Sandford continue néanmoins à produire des éditions limitées sur du papier fait main (comme les années précédentes, les tirages vont généralement de 250 à 750 exemplaires) et reste principalement fidèle à la gravure sur bois pour les illustrations. Sous sa direction, plusieurs nouveaux artistes collaborent à l’entreprise dont Clifford Webb (1895–1972), John Buckland Wright (1897–1954) et Gwenda Morgan (1908–1991). La contribution de Buckland Wright, qui crée plus de deux cents estampes pour dix-sept livres dont Laus Veneris, est particulièrement remarquable. Gwenda Morgan, une des nombreuses femmes artistes à travailler pour la Golden Cockerel Press, réalise des estampes pour quatre ouvrages, dont Grimms’ Other Tales en 1957.

La Golden Cockerel Press est un entreprise privée qui, à ce titre, produit régulièrement du matériel promotionnel à partir de 1927. À l’instar de ses livres, elle imprime ce type de matériel sur du papier fait main et y incorpore des gravures sur bois. D’une façon générale, elle annonce soit des catalogues énumérant ses multiples publications, soit des petites brochures présentant des livres particuliers. À partir de 1935, elle cesse de limiter la quantité de ces brochures  et choisit d’en produire pour annoncer la plupart de ses livres. Celles-ci comprennent habituellement une gravure sur bois en page couverture, des renseignements généraux sur l’ouvrage et, parfois, un ou plusieurs extraits de pages choisies.  Ses catalogues de livres fournissent des renseignements semblables. Ainsi, un catalogue de 1934 présente de nombreux détails de plusieurs  titres récents  et plusieurs spécimens de pages, notamment une page de Glory of Life de l’auteur Llewelyn Powys illustrée de gravures sur bois de Robert Gibbings.

Eric Ravilious, gravure sur bois de la couverture de Cockalorum. A Sequel to Chanticleer and Pertelote: Being a Bibliography of the Golden Cockerel Press, June 1943–December 1948, Londres, The Golden Cockerel Press, 1950. 

 

En 1936, la maison d’édition publie le premier de trois volumes d’une bibliographie détaillée, Chanticleer: A Bibliography of the Golden Cockerel Press, April 1921August 1936. L’ouvrage propose une fiche complète pour chacun des cent douze titres publiés au cours des quinze premières années avec le titre, le nom de l’auteur, le nombre d’illustrations, la date d’impression, la police de caractères, le nombre de pages, les dimensions, le type de reliure et de papier, le tirage et le prix. Plusieurs notices comportent aussi des notes d’ordre général. Le deuxième volume, Pertelote, A Sequel to Chanticleer: Being a Bibliography of the Golden Cockerel Press, October 1936April 1943, porte sur quarante-trois titres et le troisième, Cockalorum: A Bibliography of The Golden Cockerel Press, June 1943–December 1949, passe en revue de façon plus étoffée une liste de vingt-cinq ouvrages, avec des descriptions plus complète des livres publiés au cours de cette période. Outre de courts essais sur plusieurs artistes et collaborateurs de la maison d’édition tels que Dorothea Braby (1909–1987), John Buckland Wright et Clifford Webb, il comprend aussi deux essais rendant hommage à Eric Ravilious, mort en 1942 alors qu’il servait comme peintre de guerre, et deux textes sur l’art de l’imprimerie de Christopher Sandford, « Printing for Love » et « Printing and Life ». Les trois recueils sont illustrés. Le troisième, Cockalorum, présente quatre-vingt-deux gravures créées par seize artistes, dont vingt du seul Buckland Wright.     

Sandford maintient la maison d’édition à flot jusqu’en 1959, année où ses difficultés financières l’obligent à la vendre à Thomas Yoseloff (1913–2008), un éditeur américain qui dirige alors la University of Pennsylvania Press. En 1960, Yoseloff termine la publication de deux ouvrages commandés par Sandford, entre autres In Defence of Woman du poète gallois du XVIe siècle William Cynwal agrémenté d’estampes en couleurs de John Petts (1914–1991). L’année suivante, la maison publie deux autres livres puis Yoseloff met la clé sous la porte lorsqu’il se rend compte qu’il n’est plus rentable de publier des ouvrages faits main comme ceux qui avaient fait la renommée de la Golden Cockerel Press.

Paul Nash, gravures sur bois dans Jules Tellier, Abd-er-Rhaman in Paradise, Waltham Saint Lawrence, Golden Cockerel Press, 1928.

Malgré de nombreux obstacles et avec quatre propriétaires successifs, la Golden Cockerel produira fidèlement des ouvrages faits main pendant plus de quatre décennies. Comme le montrent les publications de cette maison d’édition réunies pour cette exposition, ces livres se caractérisent par les illustrations réalisées en gravure sur bois, étant alors considérée comme le procédé d’illustration idéal. Les superbes livres et leurs remarquables planches créées par d’éminents artistes du XXe siècle ont fait la renommée de la Golden Cockerel Press qui n’a ainsi jamais trahi ses idéaux.  

 

La Golden Cockerel Press, 1920–1961 est à l’affiche à Bibliothèque et Archives du Musée des beaux-arts du Canada jusqu’au 3 septembre 2018. Les heures d’ouverture sont du mardi au vendredi, de 13 h à 17 h. L’entrée est gratuite. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche en haut à droite de la page. N’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada!.

 

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