Maîtres vénitiens: de Vittoria à Tiepolo

Alessandro Vittoria, Giulio Contarini, v. 1570–1576, terre cuite peinte, 74.3 x 61 x 30.7 cm. avec base intégrale. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

 

Alessandro Vittoria (1525–1608) est un des plus grands sculpteurs de la Renaissance à Venise, où il côtoie des artistes renommés comme Paolo Véronèse et Le Tintoret. Né à Trente dans le nord de l’Italie, il s’installe à Venise en 1543 et étudie auprès de Jacopo Sansovino, sculpteur et architecte respecté de cette ville à la Haute Renaissance. Au début de sa carrière, Vittoria aide Sansovino à réaliser certaines des décorations architecturales de la célèbre basilique Saint-Marc. Il est surtout connu, toutefois, pour ses portraits en trois dimensions des riches membres influents de l’élite vénitienne.

L’exposition Les maîtres du portrait vénitien : Véronèse, Tiepolo, Vittoria du Musée des beaux-arts du Canada met de l’avant le talent de portraitiste et de sculpteur d’Alessandro Vittoria et traite de l’influence de son travail sur celui de maîtres contemporains comme Véronèse et Palma le Jeune, sur les artistes de la génération suivante tel Giuseppe Scolari et, au-delà des frontières de l’Italie, sur le Flamand Lucas Vosterman. Elle analyse également l’impact direct de la sculpture de Vittoria deux siècles plus tard sur le travail de la famille Tiepolo, en particulier les dessins de Giovanni Battista Tiepolo et de son fils Giovanni Domenico. Ensemble, toutes ces œuvres témoignent de l’admiration entre artistes au fil du temps, et du respect réciproque entre eux et leurs mécènes.

Alessandro Vittoria, Giulio Contarini (détail), v. 1570–1576

 

Au cœur de l’exposition se trouve le buste en terre cuite de Giulio Contarini, membre de l’une des familles les plus puissantes de Venise, longtemps procurateur de Saint-Marc et ami proche de l’artiste. Sculpteur de grand talent, Vittoria crée des objets en marbre, bronze et stuc; certaines de ses meilleures œuvres, cependant, sont en terracotta (ou terre cuite en italien). Cette technique lui permet de modeler les aspects réalistes des caractéristiques de ses commanditaires et son portrait de Contarini  est l’un des plus naturalistes. Le buste servira de base pour l’effigie en marbre du monument funéraire du magistrat dans l’église Santa Maria del Giglio de Venise. Les portraits en buste sont des œuvres d’art importantes et ces symboles de statut marquent la puissance et l’influence du modèle. La volonté de Contarini de commander une pièce à son image auprès d’un sculpteur éminent montre la perception qu’il a de son propre pouvoir. Avec tout le talent et le soin visiblement apportés dans cet hommage à un ami, le buste de Giulio Contarini est un exemple extraordinaire de portrait en trois dimensions.

Giovanni Battista Tiepolo, La tête de Giulio Contarini, d'après un buste par Alessandro Vittoria, v. 1743, sanguine avec rehauts de craie blanche sur papier vergé bleu, 20.7 x 16.9 cm. Don anonyme, 2004. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC; Giovanni Battista Tiepolo, La tête de Giulio Contarini, d'après un buste par Alessandro Vittoria, v. 1743, sanguine avec rehauts de craie blanche sur papier vergé bleu, 27.2 x 19.7 cm irrégulier. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Déplaçons-nous de près de deux siècles dans le temps, et nous retrouvons le portrait de Contarini par Vittoria dans l’atelier animé de la célèbre famille Tiepolo, spécialiste du rococo. Ici, il fait partie du matériel de référence et d’enseignement utilisé par les artistes et leurs assistants pour raffiner leur maîtrise du portrait. Giovanni Battista Tiepolo (1696–1770), le chef de la famille, est incontestablement inspiré par le réalisme du buste, puisqu’il le transpose dans une série de dessins à la craie, dont trois figurent maintenant dans la collection du Musée. Le traitement réaliste des cheveux et de la barbe de Contarini dans l’effigie en terre cuite et l’attention portée aux détails ont permis à Vittoria de créer un portrait très ressemblant de son ami vieillissant. Dans ses dessins, Tiepolo réussit à rendre ces éléments, à un point tel qu’ils semblent esquissés d’après un modèle vivant.

Giuseppe Scolari (d'après Alessandro Vittoria), Saint Jérôme dans le désert c. 1590, gravure sur bois, sur papier, 53.7 x 37.3 cm.  Museum of Fine Arts, Boston. Don de W. G. Russell Allen

 

Cette pratique de l’« emprunt artistique » est l’une des thématiques qui sous-tendent cette exposition. Alessandro Vittoria utilise le portrait de son ami Contarini dans la grande sculpture en marbre de Saint Jérôme (v. 1565), commandée pour l’autel familial de la famille Zane dans la basilique Santa Maria Gloriosa dei Frari, à Venise. Le graveur vénitien Giuseppe Scolari, à son tour, adopte le visage du Jérôme de Vittoria dans son œuvre Saint Jérôme dans le désert (v. 1590; prêt du Boston Museum of Fine Arts) et donc, par extension, celui de Contarini. On perçoit facilement tout le respect de Scolari pour le souci du détail physionomique manifesté par Vittoria. Si le niveau de réalisme atteint par ce dernier avec son buste en terre cuite est frappant, Scolari  est particulièrement admiratif du visage inspiré de Saint Jérôme, qu’il cherche à traduire dans son estampe.

Paolo Caliari, dit Véronèse, Alessandro Vittoria, v. 1580, huile sur toile, 110.5 x 81.9 cm. The Metropolitan Museum of Art, New York, Gwynne Andrews Fund, 1946 (46.31)

 

Les portraits de commande ne servent pas uniquement aux artistes à mettre en valeur leurs généreux mécènes. Vittoria lui-même, comme d’autres grands Vénitiens, est peint par des artistes reconnus tout au long de sa vie, y compris par le grand Paolo Véronèse vers 1580, au moment où il travaille à la sculpture de Contarini. Dans le portrait de Véronèse, maintenant conservé au Metropolitan Museum of Art à New York, Vittoria pose avec un exemple de réalisation, une statuette de Saint Sébastien (v. 1655). Cette sculpture est une version réduite d’un grand marbre qu’il a réalisé en 1562 pour l’église San Francesco della Vigna, à Venise. La peinture de Véronèse permet de comprendre comment Vittoria veut être présenté à des mécènes potentiels et vu par ses contemporains. Son choix de passer commande à Véronèse, l’un des plus grands peintres de l’époque, témoigne de la façon dont il perçoit sa propre maîtrise technique et sa réussite.

Les maîtres du portrait vénitien : Véronèse, Tiepolo, Vittoria montre un Alessandro Vittoria observateur, influent et talentueux. En présentant l’œuvre de ce grand sculpteur maniériste parmi d’autres qu’il a inspirées, l’exposition permet au visiteur de mesurer pleinement la hauteur de vue de ce maître vénitien, dont l’art, admiré, a largement influencé des générations d’artistes.

Les maîtres du portrait vénitien : Véronèse, Tiepolo, Vittoria est à l’affiche dans la salle C218 jusqu' au 16 septembre 2018. Consultez le site Web pour en savoir plus sur les événements connexes. Si vous désirez communiquer cet article, cliquez sur la flèche en haut à droite de la page

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