Jacques Callot, La tentation de Saint Antoine (détail),1635. Eau‑forte sur papier vergé, 31.3 x 46.1 cm. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa Photo © MBAC

Monstrueusement vôtre : bêtes et créatures fantastiques

Depuis la nuit des temps, les monstres suscitent la terreur et la stupéfaction. Ils incarnent la peur de l’Autre et de l’inconnu, nous inspirent étonnement et interrogation et nous attirent autant qu’ils nous révulsent. Puisés dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, les dessins, eaux-fortes, gravures au burin et gravures sur bois datés du XVe au XVIIe siècles réunis dans Beautés monstrueuses dans l’estampe et le dessin anciens européens (1450-1700) présentent des créatures monstrueuses créées par des artistes de la Renaissance et du Baroque tels qu’Andrea Mantegna, Albrecht Dürer, Hendrick Goltzius et Jacques Callot.

Albrecht Dürer, Le chevalier, la Mort et le Diable​, 1513. Gravure au burin sur papier vergé, 24.7 x 18.9 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

L’étymologie de « monstre », un mot dérivé du verbe latin monstro (montrer), indique que les monstres étaient à l’origine vus comme des signes ou des présages de perturbation de l’ordre naturel. Les philosophes de l’Antiquité ont voulu comprendre le phénomène. Par exemple, Aristote explique que les monstres sont des erreurs de la nature, des choses qui n’atteignent pas leur finalité naturelle. Au Moyen Âge, les hommes, tourmentés par le salut de leur âme, ont associé les monstres au démoniaque. Le diable a revêtu toutes sortes de formes monstrueuses et l’enfer s’est peuplé de bêtes terrifiantes.  Ainsi les gargouilles, ces chimères qui ornent les murs extérieurs des églises gothiques, représentent-elles le Mal. Leur fonction consiste à amener les fidèles à l’église en leur rappelant que la fin du monde est proche et à éloigner le diable pour protéger les croyants.

Pendant la Renaissance, le thème du monstre en inquiète et en fascine plus d’un, notamment parmi les humanistes et les artistes. Comme l’attestent les tableaux d’artistes du nord, entre autres Hieronymus Bosch et Jan Brueghel l’Ancien, l’imagerie des XVe, XVIe et XVIIe siècles fourmille de motifs de monstres, de bêtes et autres créatures fantastiques. Au XVe siècle, lorsque s’imposent l’estampe et le papier en Europe, les images bénéficient d’une vaste diffusion et les thèmes gagnent en diversité, permettant aux artistes d’approfondir leur exploration du sinistre.

Artiste italien inconnu, Tête ailée grotesque, fin de XVe siècle ou début de XVIe siècle. Sanguine et pierre noire sur papier vergé, 11.2 x 17 cm. Musée de beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Allégories ou symboles religieux, les monstres jouent un rôle déterminant dans la culture visuelle des XVe, XVIe et XVIIe siècles en Europe et se transforment en outils à la fois didactiques et critiques. Les représentations de créatures animales fantastiques transmettent des messages à caractère moral. Souvent violentes, les compositions mettent en lumière des angoisses religieuses, morales et sociales et expriment un imaginaire collectif teinté par une vision singulière du monde et par une incomparable créativité et ingéniosité artistique.

De nombreux artistes, dont Albrecht Dürer, trouvent des métaphores fondamentales dans les textes chrétiens. Les chimères religieuses sont pour eux une prodigieuse source d’inspiration. Diverses légendes, notamment celles de saint George terrassant le dragon ou de la Grande Prostituée chevauchant la bête à sept têtes, leur laissent toute latitude pour donner vie aux monstres qui habitent leur esprit. Le monde sinistre où vivent ces créatures leur suggère des compositions exubérantes et énigmatiques caractérisées par un étonnant mélange de bizarre et de fantastique. La tentation de Saint Antoine (1635), de Jacques Callot, offre ce rendu typiquement théâtral de la guerre du Bien et du Mal. Plutôt qu’une vision mystique, le peintre propose une puissante réalisation dramatique, mettant en scène un conflit épique et fictif dans lequel le saint assiégé apparaît relégué à un petit coin de la scène.

Jacques Callot, La tentation de Saint Antoine (2e version), 1635. Eau‑forte sur papier vergé, 31.3 x 46.1 cm. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa Photo © MBAC

Par ailleurs, l’univers fascinant des mythes classiques fournit aux artistes un monde de récits fictifs qui justifie l’existence de créatures hideuses. Axés sur la vie des dieux et des héros, les légendes et les mythes grecs et romains exigent généralement l’affrontement de rivaux et la présentation de dieux plus courroucés et de héros plus vaillants. Après tout, que seraient les héros sans animaux monstrueux ? Les créatures mythologiques sont souvent issues d’une contamination anormale de divers éléments. Satyres, faunes, centaures, harpies, licornes et autres créatures sont le fruit d’une hybridation, le croisement de deux êtres d’espèces différentes.

Andrea Mantegna, Le combat des dieux marins (partie gauche), v. 1485–88. Gravure au burin sur papier vergé, 28 x 42.7 cm. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa Photo © MBAC

Les monstres marins combinent également les caractéristiques d’au moins deux formes de vie naturelles. Ainsi Andrea Mantegna fusionne-t-il beauté et grotesque avec les êtres aussi élégants que terrifiants de sa célèbre gravure Le combat des dieux marins (v.  1485–1488). Dans cette estampe, des dragons marins, des chevaux de mer et des tritons (des créatures à figure humaine à partir de la taille et à queue de poisson, de dauphin ou de serpent) se livrent une bataille sous l’aiguillon d’Envie représentée sous les traits d’une vieille sorcière belliqueuse et nue. Si le sujet semble bien être l’envie artistique, il demeure néanmoins obscur à l’instar de nombreuses images de monstres allégoriques.

Lucas van Leyden, Un panneau ornemental avec deux sirènes, 1528. Gravure au burin sur papier vergé, 11.8 x 7.8 cm. Musée des beaux‑arts du Canada, Ottawa Photo © MBAC

Les artistes de cette époque s’intéressent aussi aux possibilités décoratives de ces créatures hybrides.  Ainsi le terme « grotesque », qui peut désigner quelque chose d’incongru et de repoussant, décrit-il à l’origine un style d’ornementation extravagant propre à la Rome antique et redécouvert à la fin du XVe siècle. Les artistes de la Renaissance récupèrent alors les formes hybrides, les dédoublements et les métamorphoses pour créer des monstres raffinés, tels ces animaux chimériques et ces gracieuses sirènes qui enjolivent une remarquable petite estampe de Lucas van Leyden et servent de modèles décoratifs à des objets variés allant d’horloges et de serrures à des épées, en passant par des coffrets, des récipients et des meubles.

Les monstres suscitent depuis toujours la terreur et la stupéfaction. Bien avant Le Seigneur des anneaux ou Le Trône de Fer, l’art européen a donné de multiples formes aux bêtes qui habitent l’imaginaire collectif. Aujourd’hui encore, ces créatures nous fascinent. Tout en révélant les contours des pouvoirs à la confluence du genre et de la religion, elles dévoilent la façon dont l'art peut conférer une certaine beauté, même au monstrueux.

 

Beautés monstrueuses dans l’estampe et le dessin anciens européens (1450-1700) est présenté au Musée des beaux-arts du Canada du 29 novembre 2019 au 29 mars 2020. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et en savoir davantage sur l’art au Canada.

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