Oscar G. Rejlander, Étude de mains (détail), 1856, épreuve à l’albumine argentique, 14,8 × 17,6 cm (bord supérieur arrondi). Achat de 2014. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

Oscar Rejlander: aux débuts de la photographie artistique

Connu comme le « père de la photographie artistique », l’artiste victorien Oscar Gustaf Rejlander est surtout passé à l’histoire pour son œuvre photographique moralisatrice de 1857, Two Ways of Life [Les deux façons de vivre]. Controversé à l’époque, ce cliché aujourd’hui considéré comme son chef-d’œuvre est le fruit d’un des premiers essais photographiques techniquement ambitieux de création d’image unique à partir de plusieurs négatifs.  L’exposition du Musée des beaux-arts du Canada, Oscar G. Rejlander, artiste photographe met en lumière le legs et la production artistique de Rejlander non seulement avant, mais aussi après la réalisation de son œuvre la plus célèbre. Bien que le nom de Rejlander occupe une grande place dans l’histoire de la photographie, il n’en demeure pas moins que son œuvre composé de dessins, de lithographies, de peintures et des photographie n’a jamais fait l’objet d’une grande rétrospective.

Oscar Rejlander, La voilà qui s'en va, 1857. Épreuve à l’albumine argentique, 20.6 × 14.8 cm. Achat de 2017. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

 

Artiste protéiforme, Rejlander a poursuivi pendant plus de trente ans une carrière riche et  variée. Si nous savons qu’il est né en Suède, nous possédons peu de détails de sa vie avant son arrivée en Grande-Bretagne. Émigré en Angleterre en 1839, il s’établit rapidement à Wolverhampton, une ville industrielle des Midlands. C’est là qu’il ouvre un atelier prospère où il travaille comme copiste et peintre portraitiste. En 1848, une de ses œuvres est présentée à la prestigieuse exposition annuelle de la Royal Academy of Arts de Londres. Aussi bien à Wolverhampton que, plus tard, à Londres, il cultive des amitiés avec de riches membres de la société anglaise.  Ses collègues et ses amis garderont le souvenir d’un homme gentil, drôle et généreux, « aimé de tous ceux qui le connaissaient ».

Peintre de formation, Rejlander ne se tourne vers la photographie qu’en 1853, à 39 ans. A-t-il inspiré par la première exposition de la Royal Society of Arts exclusivement  consacrée à la photographie, Exhibition of Recent Specimens of Photography (1852), qui réunissait quelque  400 épreuves de 76 photographes ? Lui-même a affirmé qu’il fallait plutôt attribuer à son voyage à Rome effectué un peu plus tôt cette année-là son nouvel intérêt  pour la photographie et la naissance de sa nouvelle carrière. Peu de temps après son retour, il avait pris quelques leçons de photo avec un ancien assistant de William Henry Fox Talbot, Nicolaas Henneman, et rapidement transformé son atelier en un studio de photographie. Au total, il exploitera quatre studios : le premier à Wolverhampton jusqu' à 1862 et trois autres à Londres jusqu' à 1875, année de son décès.

Oscar G. Rejlander, Le voyageur, v. 1859. Épreuve à l’albumine argentique, 36.0 x 34.2 cm. National Science and Media Museum (1990-5036/11024)

 

Rejlander s’intéresse immédiatement aux possibilités techniques et créatrices de la photographie. Créées selon une technique novatrice – l’utilisation d’épreuves combinées – deux de ses premières œuvres, Les garçons du canal et Le voyageur, sont particulièrement remarquables à cet égard. Pour la première, il utilise deux négatifs dont le premier représente un petit groupe de figures et le second, de grands arbres et de l’eau, composant ainsi une scène qui n’a jamais eu lieu. Pour la seconde, produite en 1859, il lui faudra au moins cinq négatifs pour représenter ce vieil ouvrier assis en chemin, en bordure d’une route, pour avaler une maigre pitance. Ces deux images illustrent également le profond intérêt de l’artiste pour les travailleurs ruraux et l’héroïsme méconnu de la classe ouvrière. 

Influencé par la peinture, Rejlander crée des photos calquées sur des tableaux historiques, et les thèmes classiques et religieux sont une partie importante de son travail. Son énigmatique Étude allégorique semble revisiter le tableau de Titien, Amour sacré et Amour profane (1514). Tout à fait en bas de cette image, Rejlander a ajouté en surimpression l’image d’une ancre, symbole de la foi. Ce motif revient dans plusieurs de ses œuvres, notamment Vision d' Aspromonte, Garibaldi soutenu par l’espoir, indiquant Rome et au moins une version de Les deux façons de vivre.

Oscar Rejlander, [Étude allegorique] (Amour sacré et Amour profane [?]) v. 1860. Épreuve à l’albumine argentique, 17.5 × 12 cm. Wilson Centre for Photography, Londres

 

Pour des raisons commerciales, Rejlander crée des études photographiques de figures et de détails d’anatomie humaine pouvant être utilisées par des artistes. Les peintres victoriens George Frederic Watts, Lawrence Alma-Tadema et George Price Boyce en possédaient d’ailleurs plusieurs. Par ailleurs, la quantité d’études traditionnelles de nus et de femmes posant dans des attitudes théâtrales qu’il a produites dépasse le nombre de celles que pouvait conserver n’importe quelle académie d’art de l’époque. .

L’humour faisait souvent partie intégrante des photos de Rejlander et celui-ci s’est amusé à trouver des titres contenant des jeux de mots pour un grand nombre de ses œuvres. S’il crée des images joyeusement moralisatrices telles que La tasse qui rend heureux et Le verre qui enivre, il en crée aussi beaucoup dans lesquelles il explore d’amusantes associations de contraires. Jane et Joe, sa série très populaire présente dans de nombreuses expositions de sociétés photographiques, transmet ses observations comiques sur la vie quotidienne.

Oscar G. Rejlander, Les deux façons de vivre (L’espoir du Repentir), 1857, tirage de 1925, épreuve au charbon, 41,1 × 76,9 cm. The Royal Photographic Society Collection at the Victoria and Albert Museum, Londres. Acquis grâce au généreux soutien du Heritage Lottery Fund et de l’Art Fund (RPS.1641-2017)

 

Présentée dans The Art Treasures of Great Britain de 1857, une exposition vue par plus de1,3 million de visiteurs, l’œuvre qui fit école, Les deux façons de vivre, marque un tournant décisif. Considérée comme un chef-d’œuvre de la production photographique lors de sa présentation, l’image a nécessité plus de trente négatifs. La scène présente un plan étendu d’une série de figures, vêtues ou non, faisant partie d’une formation vaguement pyramidale  dominée par une figure centrale. Il semble que Rejlander aie réalisé au moins neuf versions différentes de cette scène et que le prince Albert et la reine Victoria en aient acheté trois, dont l’une agrémentait la pièce où s’habillait le prince, à Balmoral. Les deux façons de vivre fait sensation mais, malgré des premières impressions positives, l’enthousiasme des débuts décline rapidement. Devenue pomme de discorde pour le milieu de la photographie en Écosse, où elle a été refusée pour l’exposition annuelle de décembre de la Photographic Society of Scotland, elle devient l’exemple à citer dans toute grande discussion touchant à la photographie et à l’art de la fin des années 1850, notamment s’agissant de l’acceptabilité des nus photographiques ou des éventuels avantages du procédé de combinaison de négatifs pour l’essor de la photographie vue comme une forme d’art.

Oscar G. Rejlander, Nuit en ville (Pauvre Jo, Sans foyer), avant 1862, tirage postérieur à 1879 (pendant de Journée en ville), épreuve au charbon, 20,3 × 15,7 cm. Achat de 1993. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

 

À la fin de 1858, Rejlander semble financièrement et moralement brisé. Bien qu’il collabore régulièrement à la plupart des grandes expositions jusqu’en 1861, c’est aussi à cette époque qu’il décide de déménager à Londres. À cet artiste qui n’a jamais cessé de représenter le travail des gens ordinaires et des scènes  d’intérieur, la capitale britannique inspire une nouvelle façon d’exprimer son observation minutieuse des travailleurs pauvres, surtout des enfants. Son regard incisif sur la condition humaine se manifeste particulièrement dans la tendresse et la compassion qui se dégage de Nuit en ville (Pauvre Jo, sans foyer), une photo d’un jeune garçon en haillons qui se réfugie dans une embrasure de porte contre les éléments. En 1865, Rejlander abandonne ses images composites et se concentre sur le portrait, une branche de la photographie qui avait dès le début fait partie de sa pratique.  

Le dernier moment fort de la carrière de Rejlander se situe le 1er avril 1871, date à laquelle il accueille dans son studio de la rue Victoria l’éminent Charles Darwin venu lui commander des images pour son ouvrage L’expression des émotions chez l’homme et les animaux. Pour le fervent observateur des expressions faciales qu’il avait toujours été et compte tenu de ses difficultés financières, l’offre de Darwin tombe à point nommé. Sur les trente photos choisies par Darwin pour illustrer ses théories, dix-huit – dont des autoportraits et un portrait de la femme de l’artiste – sont de Rejlander.

Oscar Rejlander, Illustrations d'Indignation et d'Impuissance, avant 1872, détail de la planche VI Charles Darwin’s The Expression of the Emotions in Man and Animals, 1872. Collotype, 9.5 × 14.4 cm. Achat de 1976. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC

 

À sa mort à Londres en 1875, Rejlander est un homme appauvri. Le scandale causé par Les deux façons de vivre avait compromis sa réputation qui ne s’était jamais rétablie. L’exposition du Musée des beaux-arts du Canada est l’occasion de réévaluer la contribution de Rejlander à l’histoire de la photographie et de rendre hommage à la vie et à l’œuvre d’un artiste qui a repoussé les frontières du procédé et permis à d’autres d’exploiter le potentiel d’expression artistique de la photographie.

 

Oscar G. Rejlander, artiste photographe est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada du 19 octobre 2018 au 3 février 2019. Cet article est une version abrégée du catalogue complet de l’exposition, disponible à la Boutique du Musée. Consultez aussi le programme d'événements connexes. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche en haut à droite de la page. N’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

CATALOGUE DE
L’EXPOSITION

Oscar G. Rejlander, artiste photographe

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Les deux façons de vivre de Rejlander - 1ere partie

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