Paul Klee : Œuvres de la collection Berggruen

Paul Klee, Port jaune, 1921. Acquarelle et encre d'imprimerie transferée sur papier monté sur carton, 39.7 x 56.8 cm. The Metropolitan Museum of Art, Collection Berggruen Klee, 1984 (1984.315.25)


Dans le cadre de sa programmation d’automne, le Musée des beaux-arts du Canada propose l’exposition Paul Klee. La collection Berggruen du Metropolitan Museum of Art. L’artiste suisse allemand Paul Klee (1879–1940) est l’une des grandes figures de l’histoire de l’art du XXe siècle. Renommé pour son style pictural où se mélangent harmonieusement figuration et abstraction, l’artiste est également un enseignant et auteur influent, ainsi qu’un violoniste accompli. Ses œuvres sont inspirées de sa passion sans limites pour la littérature, la musique et la poésie. L’œuvre de Klee est à la fois empreinte de fantaisie et directement liée à un profond intérêt et une quête envers une réponse authentique et directe à apporter au monde dans lequel il vit.  

Cette exposition présente 75 œuvres de la prestigieuse collection Berggruen Klee du Metropolitan Museum of Art à New York. Réunie par Heinz Berggruen (1914–2007), marchand d’art allemand de premier plan, la collection couvre la carrière entière de Klee, de sa jeunesse à sa mort, en passant par les années où il enseigne au Bauhaus. Berggruen a acquis cet ensemble d’œuvres extraordinaire sur plusieurs décennies.

Paul Klee, Rythmes rouge-vert et violet-jaune, 1920. Huile et encre sur carton. The Metropolitan Museum of Art, Collection Berggruen Klee, 1984 (1984.315.19)


Au Canada, Klee n’a pas été une des grandes priorités pour les musées publics. Dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada, l’artiste est représenté par une gouache et cire sur jute intitulée Angoisse, de 1934, une œuvre qui anticipe l’anxiété de l’Europe qui s’apprête à subir la soif de pouvoir des nazis. Angoisse évoque un individu paniqué, les yeux écarquillés, fuyant le plus loin possible du danger représenté par les doigts fléchés à la droite.

Paul Klee, Angoisse, 1934. Gouache et cire sur jute, 49.9 x 60 cm. Acheté en 1979. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo: MBAC


Klee naît près de Berne, en Suisse, en 1879. Fils d’un professeur de musique allemand et d’une mère suisse, il va devenir plus tard lui-même un excellent violoniste. Deux dessins réalisés par Klee tout jeune attestent son talent; le petit dessin de la Junkerngasse à Berne est magnifique par ses détails. Sa véritable formation de peintre commence en 1898, alors qu’il s’installe à Munich. En 1911, il se joint au groupe expressionniste allemand Der Blaue Reiter (Le cavalier bleu), fondé par Vassily Kandinsky et Franz Marc. Klee et Kandinsky se lient d’une longue amitié, et le soutien du peintre plus âgé va s’avérer essentiel. Jusqu’alors, Klee travaille la plupart du temps seul, explorant différents styles et techniques, comme la caricature et le dessin symboliste, et va plus tard produire de petites œuvres sur papier en noir et blanc.

Dans la première salle, l’exposition s’ouvre sur une sélection d’œuvres réalisées pendant ou après le voyage de Klee en Tunisie en 1914. Plusieurs pièces de ce séjour capital montrent à quel point la lumière nord-africaine va éveiller chez Klee un sens particulier de la couleur. Une de ces premières œuvres majeures est Jardins du sud (1919), une aquarelle à laquelle l’artiste confère le statut de Sonderklasse (« classe à part »), ce qui signifie qu’il est particulièrement satisfait du résultat et souhaite conserver l’œuvre. Dès ses débuts, Klee tient un registre minutieux de sa production, ce qui lui permet de se référer à n’importe laquelle de ses créations par la suite. D'autres œuvres présentées témoignent aussi de l’influence continue qu’exerce sur Klee son expérience tunisienne, et qui sera pour lui un facteur dans son évolution vers l’abstraction. Elles traduisent son goût pour le travail sur de petits formats, à l’aquarelle, la gouache et avec la technique de transfert d’encre, qu’il va perfectionner année après année.

Paul Klee, Jardins du sud, 1919. Aquarelle et encre sur papier monté sur carton. The Metropolitan Museum of Art, Collection Berggruen Klee, 1984 (1984.208.2)


La Première Guerre mondiale met un frein à l’amitié grandissante entre Klee et les artistes du Blaue Reiter, nombre d’entre eux étant conscrits. Cela ne va cependant pas nuire à sa productivité. Assigné à un travail de bureau sur un champ d’aviation à Gersthofen, Klee poursuit son exploration des formes et, par-dessus tout, des couleurs. À cette époque, il est déjà un artiste renommé en Allemagne, grâce aux expositions. Si son travail est alors associé aux mouvements d’avant-garde (notamment le cubisme, certains aspects de l’imaginaire surréaliste et le style audacieux et géométrique de Robert Delaunay, qu’il rencontre à Paris), Klee suit son propre chemin, interconnecté à celui de ses contemporains sans en être tributaire.

Paul Klee, Oiseaux s’abattant et flèches, 1919. Aquarelle et encre d’imprimerie transférée sur gesso sur papier monté sur carton. The Metropolitan Museum of Art, Collection Berggruen Klee, 1984 (1984.315.14)


L’extraordinaire variété de l’œuvre de Klee est particulièrement bien représentée dans la collection Berggruen par les œuvres de ses années au Bauhaus. Pendant dix ans à compter de 1921, l’artiste enseigne dans cette école progressiste d’architecture et de design industriel, d’abord installée à Weimar (1919–1925), puis à Dessau (1925–1931). Berggruen s’est beaucoup intéressé à cette période de la carrière de Klee au cours de laquelle l’artiste réalise plus de la moitié de toute son œuvre.

Les pièces exposées reflètent bien par leur grande diversité cette époque intense pour Klee. Certaines sont liées aux sujets des cours qu’il donne et à son analyse de la relation entre les couleurs, telle Gradation statique-dynamique (1923). Cette huile fait partie de la série Carrés magiques, dans laquelle la toile est faite de petits rectangles et carrés qui s’intensifient à mesure que l’on s’approche du centre, passant du brunâtre à des formes aux couleurs vives, ce qui crée un effet de vitrail.

Paul Klee, Gradation statique-dynamique, 1923. Huile et gouache sur papier bordé de gouache, aquarelle et encre, monté sur carton. The Metropolitan Museum of Art, Collection Berggruen Klee, 1987 (1987.455.12)


D’autres œuvres nous renseignent sur l’humour malicieux de Klee et sur son penchant pour le grotesque, par exemple Port jaune (1921) et Fantasmagorie perspective (1920). Port jaune semble mettre en scène une bataille navale sur une nappe, avec un canon qui mitraille et des systèmes de poulies grinçantes. Fantasmagorie perspective, vision cauchemardesque d’un personnage étendu sur une table d’opération, est la première œuvre de Klee achetée par Berggruen (en 1937). Une autre pièce est dédicacée au filleul de l’artiste avec ce commentaire : « C’est oncle Klee qui a fait toutes ces images ». Klee adore les jeux de mots et il choisit sciemment ses titres afin de donner au public une clé pour comprendre sa représentation.

Paul Klee, Fantasmagorie perspective, 1920. Acquarelle et encre d'imprimerie transferée sur papier monté sur carton. The Metropolitan Museum of Art, Collection Berggruen Klee, 1984 (1984.315.22)


Entre 1931 et 1933, Klee enseigne à l’académie des beaux-arts de Düsseldorf. Quatre œuvres majeures de cette période témoignent d’un nouveau souffle dans la production de Klee avec un style pointilliste en mosaïque résolument enjoué (voir par exemple Garçon costumé, 1931). Dans ses mémoires, Heinz Berggruen consacre un chapitre à Klee qui a pour titre ce jeu de mots : « Les Klees du paradis ». Il écrit : « [Il] nous prend gentiment par la main, comme s’il voulait nous dire : "Voilà, regarde autour de toi, ceci est mon royaume". » Effectivement, nombre des dessins de Klee entraînent le spectateur dans un monde imaginaire. Si certaines scènes ont l’air humoristiques et légères, d’autres nous parlent de solitude et de souffrances. L’un de ces rendus poétiques et sensibles du combat existentiel est Ange postulant, que Klee réalise en 1939, figure déformée, mais sympathique, dont les ailes difformes n’inspirent aucune confiance en quelque fonction céleste potentielle.

Paul Klee, Ange postulant, 1939. Gouache, encre, et mine de plomb sur papier monté sur carton. The Metropolitan Museum of Art, Collection Berggruen Klee, 1984 (1984.315.60)


Avec la montée du nazisme, le parcours de Klee change radicalement. Qualifié d’artiste « dégénéré » et renvoyé de son poste d’enseignant en 1933, il retourne dans sa Suisse natale. En 1936, l’artiste est immobilisé par une sclérodermie, une maladie des tissus incurable. Les tourments qu’il subit, conjugués à l’aggravement du contexte politique en Europe, s’expriment dans des tableaux plus sombres qu’il peint avec une palette estompée et des formes plus simplifiées, plus larges. Des exemples de ces œuvres de la fin de sa carrière sont présentés dans la dernière salle de l’exposition.

Paul Klee. La collection Berggruen du Metropolitan Museum of Art est la première exposition au Canada en plus de quarante ans consacrée à cet artiste si expressif; c’est l’occasion pour le visiteur d’étudier des œuvres imaginatives, mais aussi méditatives d’un des artistes modernes européens les plus influents. 

 

Paul Klee: La Collection Berggruen du The Metropolitan Museum of Art, organisée par le Metropolitan Museum of Art en collaboration avec le Musée des beaux-arts du Canada, est à l'affiche jusqu'au 17 mars 2019. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

 

Paul Klee. La collection Berggruen du Metropolitan Museum of Art

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