Peindre la lumière : Voyage au cœur de l’Impressionnisme et de l’âge d’or danois

Camille Pissarro, Pruniers en fleur à Éragny, 1894, huile sur toile, 60 × 73 cm. Ordrupgaard, Copenhague. Photo: Anders Sune Berg

Le peintre impressionniste Camille Pissarro, originaire d’une île alors danoise des Antilles, a écrit : « Bénis soient ceux qui voient des belles choses dans des endroits humbles où les autres ne voient rien. » Si la formule ne visait pas forcément les acheteurs d’art, elle s’applique néanmoins à Wilhelm et Henny Hansen, deux collectionneurs danois aptes à discerner le beau dans les choses modestes.

Les tableaux de Trésors impressionnistes. La collection Ordrupgaard à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada illustrent à coup sûr cette sagacité. En témoigne ce portrait peint par Delacroix de George Sand écoutant son amant, Chopin, jouer du piano. Ou bien cette toile de Daumier mettant en scène un lutteur sur le retour contemplant l’arène, le dos rond. Ou encore cette toile d’Hammershøi donnant à voir de fines particules de poussière virevoltant dans un rayon de lumière éclairant un intérieur par ailleurs vide.

Alfred Sisley, L’inondation. Bords de la Seine, Bougival, 1873, huile sur toile, 50 x 65.5 cm. Ordrupgaard, Copenhague. Photo: Anders Sune Berg

 

« Les Hansen se classent parmi les grands collectionneurs européens de leur époque », explique Erika Dolphin, conservatrice associée au conservateur en chef du MBAC. « Ils possédaient des tableaux superbes de chaque peintre impressionniste. Grâce à eux, l’exposition présente un brillant panorama de l’Impressionnisme à l’aube de l’épanouissement de l’art moderne au XXe siècle et un merveilleux coup d’œil sur des œuvres danoises que nous ne voyons pas si souvent. » Constituée entre 1892 et 1931, leur collection est un bottin virtuel des impressionnistes français et des peintres de l’âge d’or danois. Toutefois, un examen plus attentif révèle un ensemble d’œuvres paisibles, introspectives, qui produisent un effet étonnamment similaire.

Le charme exquis des œuvres de cette collection porte la marque d’achats spontanés d’œuvres choisies par goût personnel. Même s’ils ont vécu à l’une des périodes les plus tumultueuses sur le plan social et sur le plan artistique, les Hansen ne se sont pas conformés à la sagesse populaire. Ils ont plutôt choisi des tableaux intimistes, lumineux sans être tape-à-l’œil. Erika Dolphin précise : « Ils étaient plutôt conservateurs à certains égards et leur tendance au moderne avait définitivement ses limites. Je ne pense pas qu’ils appréciaient les œuvres qui tendaient vers l’abstraction. En fait, les toiles les plus modernes de leur collection sont probablement celles d’Hammershøi. »

Vilhelm Hammershøi, Intérieur avec canapé, 1907, huile sur toile, 55 × 55 cm. Ordrupgaard, Copenhagen. Photo: Anders Sune Berg

 

De l’avis général, Wilhelm et Henny Hansen étaient un couple affable et sociable. Après avoir amassé pendant la Première Guerre mondiale de nombreuses toiles impressionnistes à une vitesse hallucinante – deux ans ! –  ils décident d’ouvrir grand les portes de leur demeure privée d’Ordrupgaard un après-midi par semaine pour offrir à d’autres le plaisir de leur collection. Leur petit côté excentrique fait aussi probablement partie de leur charme. L’une des causes les plus attachantes qu’ils ont défendues a été celle du volapük, une langue universelle « comme l’esperanto, mais plus difficile » que Wilhelm a même enseignée. Faut-il s’étonner que le volapük n’ait jamais été vraiment populaire?

Wilhelm Hansen dans son appartement au 7 Sveasvej, Frederiksberg, Copenhagen. Archives Ordrupgaard, Copenhague. Henny Hansen dans la pièce donnant sur le jardin à Ordrupgaard, 1931. Photo: L. Christensen. Archives Ordrupgaard, Copenhague.

 

L’exposition réunit 77 tableaux dont beaucoup font partie des toutes premières acquisitions des Hansen. Wilhelm s’est intéressé à l’art pendant ses études. En 1892, un an après son mariage, il achète une petite étude de vache peinte par l’artiste danois Johan Thomas Lundbye. Ce n’est cependant qu’en 1910 qu’il se lance dans une véritable frénésie d’achats. L’homme est alors une personnalité publique et un chef d’entreprise bien connu que ses affaires appellent souvent à Paris.

À Paris, il fréquente les ateliers, les marchands d’art et les salles de vente aux enchères, souvent avec un de ses amis artistes ou galeristes. Après ses acquisitions, il écrit un peu penaud à Henny que oui, il a acheté de nouveaux tableaux, mais qu’il est sûr qu’elle les aimera autant que lui. « Un des aspects que j’aime de cette collection, dit Erika Dolphin, c’est qu’elle compte des toiles magnifiques peintes par des femmes. Parmi les œuvres exposées, le Portrait of madame Marie Hubbard (1874) de Berthe Morisot et sa référence subtile à l’Olympia de Manet est une de mes préférés. Il y a aussi une belle toile d’Eva Gonzalès. »

Berthe Morisot, Femme à l'éventail . Portrait de Madame Marie Hubbard, 1874, huile sur toile, 50.5 × 81 cm. Ordrupgaard, Copenhague. Photo: Anders Sune Berg

 

On attribue alors aux Hansen le pouvoir de rajeunir et même de faire la réputation de certains artistes, dont Alfred Sisley et Camille Pissarro. Leur projet initial d’acquérir au moins une douzaine de tableaux de chaque peintre impressionniste français, « de Corot à Cézanne », amenait de temps à autre le marché de l’art à constater la soudaine hausse de popularité d’un artiste et à s’y adapter sans délai.  

Les Hansen recommencent à acheter après la Première Guerre mondiale, mais cette fois-ci avec le soutien d’un consortium. Wilhelm, qui n’avait jusque-là jamais considéré l’art comme un investissement, est effaré par les prix gonflés des œuvres après la guerre. Le couple réduit ses achats, mais il réalise tout de même d’autres acquisitions d’œuvres importantes. Erika Dolphin précise : « La collection Ordrupgaard comprend des sculptures et des œuvres sur papier qui ne sont pas exposées ici. Le nombre d’œuvres danoises réunies par les Hansen dépasse aussi le nombre d’œuvres françaises, ce qui peut surprendre ceux et celles qui pensent que la collection comprend surtout des tableaux impressionnistes français. »

Eugène Delacroix, George Sand, 1838, huile sur toile, 78 × 56,5 cm, Ordrupgaard, Copenhague. Photo: Anders Sune Berg

 

Wilhelm doit malheureusement liquider une partie de sa collection d’origine dans les années 1920 pour effacer une dette d’entreprise qu’il se fait un devoir de rembourser. Leurs finances assainies, les Hansen recommencent à acheter et ajoutent quarante nouvelles œuvres à leur collection dont des Corot, des Delacroix, des Daumier et des Courbet. En 1931, ils procèdent à leur toute dernière acquisition, un pastel de Degas, Danseuse ajustant son chausson (v. 1879).

Delacroix disait : « Une image n’est rien d’autre qu’un pont entre l’âme des personnages et celle du spectateur. » Trésors impressionnistes n’est pas un simple  regard sur des œuvres sublimes datant de l’une des périodes les plus fascinantes de l’histoire de l’art, c’est aussi un aperçu de l’âme de deux collectionneurs qui savaient ce qu’ils aimaient et qui éprouvaient un immense plaisir à partager leur passion avec le reste du monde.

 

Trésors impressionnistes. La collection Ordrupgaard est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada du 18 mai au 9 septembre 2018. Le catalogue de l’exposition est disponible à la Boutique du MBAC. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche dans la barre des menus en haut à droite de la page.

 


 

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Les portraits : Trésors impressionnistes

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