Poétiques et profondes : les photographies d’Alexander Henderson

Alexander Henderson, Glace poussée  sur la rive Saint-Laurent, c. 1887 (la photographie n'est pas à l'affiche au Musée des beaux-arts du Canada). Alexander Henderson/Library and Archives Canada/PA- 022466 MIKAN 3248407a022466.

Quand Thomas Greenshields Henderson hérite des négatifs sur verre de son grand-père vers 1953, l’importance immense de ceux-ci dans l’histoire de la photographie au Canada est tristement méconnue. Jetés avec des rebuts sans intérêt dans une ruelle, ces négatifs vont disparaître. Soixante-cinq ans plus tard, ils constituent la pièce manquante dans l’histoire largement ignorée du photographe Alexander Henderson (1831–1913), dont les contributions à l'avancée de la technique sont considérées aujourd’hui comme faisant partie des plus fondamentales au pays.

Né en Écosse en 1831, Alexander Henderson immigre à Montréal en 1855. Formé en comptabilité et travaillant au départ comme représentant à la commission, il ne tarde pas à s’intéresser à la photographie et entreprend d’en faire l’œuvre de sa vie. Une nouvelle présentation dans les salles d’art canadien et autochtone du Musée des beaux-arts du Canada nous invite à découvrir, à travers dix œuvres prêtées par Bibliothèque et Archives Canada, un récit visuellement captivant de la carrière notable d’Henderson.

Alexander Henderson, Intercolonial Railway, pont à la rivière Miramichi Sud, 1875. Alexander Henderson/Library and Archives Canada, PA- 220108 MIKAN 4932862e011183609-v8

« Alexander Henderson avait cet incroyable talent de cadrer le monde d’une certaine façon pour faire surgir la beauté de sujets utilitaires », explique Andrea Kunard, conservatrice associée de la photographie au Musée et organisatrice de cette exposition Henderson. « Il comprenait la valeur documentaire de la photographie – après tout, c’est ainsi que l’on gagnait sa vie à l’époque –, mais il la comprenait aussi d’une façon plus profonde. Pour lui, la photographie était une forme créative d’expression. Une manière d’exprimer pas simplement ce que l’on voit, mais également notre perception de nous-mêmes et du monde. »

Bien que l’on sache très peu de choses sur la jeunesse et les débuts en carrière d’Henderson, il est généralement admis que sa première œuvre date de 1857–58. Évoquant ces premières photographies, l’auteure Louise Guay dit de lui qu’il possède une composition structurée, une connaissance générale des méthodes photographiques et un niveau de perfection surprenant pour un débutant. Au cours des décennies qui suivent, il peaufine son art : il ouvre un studio à Montréal, fonde un Camera Club, expose et publie son travail, et il gagne plusieurs prix et récompenses. Parmi ses sujets de prédilection, on trouve des scènes de la vie quotidienne, des portraits, des bateaux dans les ports, des détails architecturaux d’églises et des calèches circulant dans les rues pittoresques de Montréal.

Alexander Henderson, Vue depuis le chemin de fer Intercolonial, région de Petit-Métis (Québec), juin-août 1875. Épreuve à l'albumine, 15.5 x 20.4 cm. Alexander Henderson / Bibliothèque et Archives Canada / PA- 022112a MIKAN 5067297a022112

Les aptitudes d’Henderson pour la photographie vont lui valoir la possibilité de voyager abondamment à travers le pays. Alors que ponts, viaducs et voies ferrées apparaissent dans le paysage, plusieurs compagnies l’engagent pour rendre compte de ces développements, à des fins autant documentaires que promotionnelles. Dans les œuvres de cette période, la passion d’Henderson pour la nature ressort clairement. Son épreuve à l’albumine Vue depuis le chemin de fer Intercolonial, région de Petit-Métis (Québec) (1875), par exemple, montre une chute spectaculaire déversant ses eaux en direction de l’appareil photo. D’un point de vue historique, les photographies ferroviaires d’Henderson témoignent d’une époque charnière où les provinces d’un océan à l’autre deviennent soudainement accessibles grâce aux progrès du génie et de la construction. Esthétiquement parlant, cependant, elles révèlent le talent indiscutable de l’artiste dans le rendu des splendeurs qu’abritent les paysages variés du Canada.

Ce penchant pour l’eau, les montagnes, les arbres, la neige, les ponts, les rails, les ports et les bateaux va guider la pratique d’Henderson pendant de nombreuses années. Dans Crue printanière, Rive du Saint-Laurent près de Montréal, Québec (1865), Henderson offre au public un rare aperçu de figures humaines, un sujet qui ne semble pas l’attirer aussi intensément que la notion romantique de paysage. S’il est connu pour ses portraits, il n’intègre souvent les humains dans ses autres photographies que comme une créature anodine, dissimulée dans le paysage, ou servant seulement à illustrer l’échelle, remarque Guay. Dans cette photographie particulière, un adulte et deux enfants forment une présence apaisante sur fond d’eau paisible et d’arbres dénudés. « Henderson comprenait parfaitement la notion de quiétude, explique Kunard. Bien sûr, c’est la fonction même des photographies : elles arrêtent le temps, mais Henderson savait communiquer ce calme d’une façon admirablement poétique. »

Alexander Henderson, Crue printanière, Rive du Saint-Laurent près de Montréal, Québec , c.1865. Épreuve d'albumine, 11.5 x 18.3 cm. Alexander Henderson / Bibliothèque et Archives Canada / PA-126621 MIKAN 5067285a126621

Un des autres intérêts d’Henderson est la manipulation photographique, l’action de brouiller les frontières entre représentation et réalité. S’il gagne confortablement sa vie comme photographe documentaire, son œuvre personnelle revêt une teinte stylistique et profonde. Primé pour ses manipulations et retouches photographiques, il devient le premier Nord-Américain admis au Stereoscopic Exchange Club. Trois des stéréogrammes d’Henderson (des images assemblées côte à côte très prisées pour l’illusion renforcée de profondeur) étaient présentés dans la première partie de l’exposition au Musée. Ici, Henderson ne rend plus compte de la réalité telle qu’elle est, réalisant plutôt une intervention intuitive et sensible sur la scène concernée.

À la fin des années 1890, Henderson prend sa retraite de la photographie, délaissant carrément la technique. Elle n’est nulle part mentionnée dans ses écrits de l’époque, pas plus que dans ses réalisations figurant dans la rubrique nécrologique parue à son décès. Cet anonymat surprenant explique sans doute en partie notre méconnaissance d’Henderson aujourd’hui; pourtant, de nombreux auteurs, chercheurs, artistes et institutions publiques ont depuis manifesté un attachement indéniable pour son œuvre. « Je souhaite que les visiteurs du Musée repartent avec une reconnaissance semblable de sa vision », espère Kunard. Une chose est certaine : sans les contributions documentaires, expérimentales et poétiques d’Henderson à la photographie, notre propre perception de la vie et des paysages du XIXe siècle au Canada n’en serait que plus incomplète et mal informée.

 

Les oeuvres, de la collection Bibliothèque et Archives Canada, sont exposé dans la Galerie A103a du Musée des beaux-arts du Canada. Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.​

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