Gustav Adolf Schultz, détail de Portrait de Friedrich Nietzsche dans une pose mélancolique, 1882 (imprimé v. 1900). Héliogravure sur carton; 58 ×  39 cm. Collection particulière

« Prenez garde à ne pas être tués par une statue » : Nietzsche et l’art dans le Nouveau Weimar

Le portrait de Beethoven réalisé en 1902 par l’artiste symboliste allemand Max Klinger est un monument impressionnant au compositeur : la sculpture de trois mètres de haut figure un Ludwig van Beethoven nu, enveloppé dans un drap et assis sur un trône, tel un dieu du mont Olympe. Pour un groupe d’artistes, d’écrivains et de critiques installés à Weimar au tournant du XXe siècle, Klinger représente le nouveau type d’artiste rompant avec les traditions préfiguré dans les textes du philosophe Friedrich Nietzsche, et son Beethoven est vu comme l’incarnation des idéaux de ce dernier.

Max Klinger, Friedrich Nietzsche, v. 1904. Bronze avec patine, 63,2 ×  47,3 ×  26,5 cm. Don du Robert Tanenbaum Family Trust, Toronto, 1999. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Klinger est également le créateur du buste stylisé de Nietzsche qui est actuellement au centre de Comprendre nos chefs-d’œuvre. Friedrich Nietzsche et les artistes du Nouveau Weimar, à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada. Le commissaire Sebastian Schütze a construit une exposition autour du Buste de Friedrich Nietzsche (v. 1904), de Klinger, élément de la collection permanente du Musée, afin de mettre en évidence le contexte historique de la pièce et d’aider les visiteurs à comprendre son importance. Schütze dit : « L’exposition fait vivre une période essentielle du modernisme et montre, en même temps, comment Nietzsche était devenu vers 1900 une figure de référence pour les artistes, écrivains et critiques ». Elle se concentre sur la période partant de la fin des années 1890 et montre comment une image publique soigneusement construite de Nietzsche a été créée à Weimar à l’époque où ses écrits gagnent en influence, mais aussi à un moment marqué par le déclin mental et physique du philosophe.

Il importe de garder en tête que Nietzsche aurait pu ne pas se reconnaître totalement dans l’image que ses contemporains ont créée de lui. Dans ses Opinions et sentences mêlées (1879), commentant la relation d’œuvres d’art anciennes au temps présent, Nietzsche invente une scène où Beethoven revient à la vie après 50 ans pour entendre sa musique jouée par une nouvelle génération de musiciens. Le philosophe imagine Beethoven disant : « Eh bien ! Ce n’est pas moi que je retrouve ici, mais ce n’est pas non plus un non-moi, c’est une troisième chose ». On peut présumer que Nietzsche aurait eu une attitude semblable par rapport à sa propre réception posthume et aurait jugé que c’est une certaine « troisième chose » que l’on retrouvait dans la façon dont il a été représenté depuis sa mort.

Gustav Adolf Schultz, Portrait de Friedrich Nietzsche dans une pose mélancolique, 1882 (imprimé v. 1900). Héliogravure sur carton; 58 ×  39 cm. Collection particulière

En effet, Nietzsche est très conscient de son image et de sa réputation, et durant une période fertile de sa carrière de philosophe indépendant, il commande quantité de portraits photographiques qu’il utilise tant pour des amis que des adeptes. Le Portrait de Friedrich Nietzsche dans une pose mélancolique (1882) de Gustav Adolf Schultz, réalisé à l’époque, deviendra emblématique parmi ses admirateurs. Néanmoins, le célèbre penseur – dont les écrits sur le concept de Surhomme, la transmutation de toutes les valeurs et l’Éternel Retour sont aussi connus aujourd’hui qu’ils ont été variablement (més-)interprétés – ne sera jamais conscient de son propre succès.

Souffrant pendant l’essentiel de sa vie d’une santé physique et mentale fragile, à l’âge de 44 ans en 1889 Nietzsche est atteint par une dépression nerveuse qui le laisse dans un état pratiquement catatonique jusqu’à sa mort en 1900. L’exposition porte sur cette dernière partie de sa vie, quand Nietzsche – qui a passé par deux établissements psychiatriques et habite avec sa mère à Naumbourg jusqu’au décès de celle-ci en 1897 – est enfin emmené par sa sœur Elisabeth Förster-Nietzsche dans la villa Silberblick à Weimar pendant les trois années précédant sa mort. C’est là que les archives Nietzsche sont installées de façon permanente. C’est également durant cette période que Förster-Nietzsche prend de plus en plus le contrôle de l’image de son frère et de son legs philosophique, et qu’elle impose ses propres interprétations et convictions sur les manuscrits inédits de ce dernier.

Edvard Munch, Portrait du comte Harry Kessler, 1906. Huile sur toile, 122.5 × 77.5 cm. Musée Munch, Oslo  (RES.A.219)

Förster-Nietzsche n’est pas la seule personne à promouvoir activement la philosophie de Nietzsche à partir du début des années 1890. L’exposition et le catalogue qui l’accompagne font ressortir les liens entre les adeptes de plus en plus nombreux de Nietzsche. Plusieurs sont réunis autour de Pan, un important magazine artistique et littéraire d’avant-garde publié pour la première fois à Berlin en 1895 et qui est aligné sur la pensée de Nietzsche, imprimant quelques-uns des textes inédits du philosophe, ainsi que des œuvres d’art et des écrits connexes. Un membre du comité de rédaction qui a directement accès à Nietzsche, le comte Harry Kessler (1868–1937), est également une figure clé de la vie culturelle de Weimar. À partir du moment où il rencontre Förster-Nietzsche en 1895, il s’engage activement dans la création des archives Nietzsche à Weimar et dans la diffusion des idées du philosophe.

Lieu central des adeptes de plus en plus nombreux de Nietzsche, la villa Silberblick ouvre ses portes au public en tant qu’archives Nietzsche en 1903 après une importante rénovation par l’architecte belge Henry Van de Velde. Praticien éminent et défenseur de l’art et du design modernes, Van de Velde s’installe à Weimar après que Kessler a, avec Förster-Nietzsche, orchestré une campagne de lobbying réussie. Ils lancent également des invitations à plusieurs artistes connus à qui ils commandent des portraits ; sont ainsi conviés notamment Hans Olde, Curt Stoeving et Edvard Munch, dont le travail contribue grandement à l’iconographie de Nietzsche. Klinger est appelé à créer un hermès en marbre de Nietzsche pour le hall d’assemblée. Un buste provisoire est réalisé pour l’ouverture en 1903 jusqu’à ce qu’un bloc de marbre adéquat soit trouvé ; l’hermès est terminé en 1905. Le portrait conservé au Musée est l’un des exemplaires en bronze du buste de 1903 fait pour le marché croissant d’articles entourant Nietzsche.

Max Klinger, Friedrich Nietzsche, v. 1904. Bronze avec patine, 63,2 ×  47,3 ×  26,5 cm. Don du Robert Tanenbaum Family Trust, Toronto, 1999. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Avec ce marché pour le philosophe en tête, Kessler travaille aussi avec Van de Velde à la conception d’éditions de luxe d’Also sprach Zarathustra et du précédent inédit Ecce Homo en 1908, ainsi qu’à une édition de Dionysos-Dithyramben en 1914. Au départ empêché de publication, l’ouvrage autobiographique Ecce Homo sera le dernier livre de Nietzsche avant sa dépression en 1889. Il reste inédit parce que ses éditeurs pensent qu’il trahirait sa maladie mentale et ruinerait sa réputation de philosophe. La mort de Nietzsche et l’intérêt croissant pour son œuvre créent un environnement plus favorable à la publication de l’ouvrage, dans lequel Nietzsche déclare « Je ne suis pas un être humain, je suis de la dynamite » et réitère les façons dont sa philosophie détruit les valeurs de la société afin d’en créer de nouvelles.

Si Ecce Homo est une description de la manière dont Nietzsche « philosophe à coup de marteau », il est aussi écrit comme une protection pour la réception de son œuvre. Dans un résumé de ses publications jusqu’alors, il déplore le fait qu’il n’est pas apprécié et qu’il est mal compris. À l’époque où le livre est publié, bien sûr, la chance a tourné. L’exposition capte ce moment énergique où des artistes et architectes visionnaires adoptent Nietzsche comme guide spirituel pour leurs initiatives et ne fait qu’allusion aux temps plus noirs qui s’annoncent : la philosophie de Nietzsche sera bientôt ternie en raison de son adoption par les nazis, favorisée en grande partie par Förster-Nietzsche. Dans Ecce Homo, Nietzsche a la prescience de prédire un tel destin et dit que son livre a été écrit pour « éviter qu’on se serve de [lui] pour faire du scandale ». Sans connaître le développement de l’atmosphère quasi sacralisée des archives Nietzsche, le philosophe avertit explicitement ses lecteurs de ne pas traiter ses textes avec vénération. Il termine la préface d’Ecce Homo en citant ce que Zarathoustra dit dans Ainsi parlait Zarathoustra : « On n’a que peu de reconnaissance pour un maître, quand on reste toujours élève. Et pourquoi ne voulez-vous pas déchirer ma couronne ? Vous me vénérez ; mais que serait-ce si votre vénération s’écroulait un jour ? Prenez garde à ne pas être tués par une statue ! »

 

Comprendre nos chefs-d’œuvre. Friedrich Nietzsche et les artistes du Nouveau Weimar​ est à l'affiche au Musée des beaux-arts du Canada de 19 avril jusqu'au 25 août 2019. Visitez la section Programme d'événements. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

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Friedrich Nietzsche et les artistes du Nouveau Weimar

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