Qudus Onikeku, Ici, maintenant (image fixe),  2017. Trilogie vidéo, 13 min 9 s. Acheté en 2018. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa © Qudus Onikeku Photo : avec l’autorisation de l’artiste

Rassemblement visionnaire : l’art indigène international d’Àbadakone

À quelqu’un qui m’aurait demandé, à l’automne 2013, pourquoi j’avais décidé de m’installer à Ottawa, j’aurais répondu : « Je suis venue pour Sakahàn, je suis restée pour les lendemains de la fête ». J’ai senti que quelque chose d’important avait lieu ici sur les terres ancestrales et non concédées des Algonquins. La présence autochtone, révélée par l’art, était partout. La force de l’exposition Sakahàn. Art indigène international tenue au Musée des beaux-arts du Canada tenait à la façon dont les contacts se faisaient à travers plusieurs lieux. Des deux côtés de la rivière, on pouvait trouver des créations incroyables et fascinantes en art indigène contemporain, tant au Musée canadien de l’histoire (alors le Musée de la civilisation) et l’Art Gallery de la Carleton University que dans des centres d’artistes autogérés d’Ottawa comme la Galerie 101 et la Galerie SAW Gallery (aujourd’hui le Centre SAW). Ces lieux annexes donnaient l’occasion de rencontrer des artistes locaux et internationaux présents cet été-là, et de nouer des amitiés qui se sont par la suite développées et transposées sur les réseaux sociaux. Publiant leurs expériences en ligne, les artistes ont créé une archive numérique d’un moment de transformation culturelle, dans la foulée du mouvement de l’hiver, #IdleNoMore [Jamais plus l’inaction]. Avec Sakahàn – qui signifie « allumer [un feu] » en algonquin –, un précédent était créé avec un format d’exposition qui fait entendre des voix nouvelles dans le cercle en expansion de l’art indigène contemporain. Les médias sociaux ont été l’accélérant.

Laakkuluk Williamson Bathory et Jamie Griffiths, Silaup Putunga Iluani [Inside the Hole in the Universe], 2018. © Laakkuluk Williamson Bathory et Jamie Griffiths. Photo: Jamie Griffiths

Les étincelles propageant l’algorithme d’une communauté artistique indigène internationale, et les collaborations qui en sont nées, constituent une part puissante du legs durable d’une exposition qui a rassemblé dans la région des provocateurs culturels. Maintenant, Àbadakone | Feu continuel | Continuous Fire, au Musée des beaux-arts du Canada, continue sur la lancée des changements des six dernières années – Àbadakone signifie « feu continuel » en algonquin. On a assisté à une sensibilisation croissante autour des mouvements de justice sociale, nombre d’entre eux étant provoqués par des mots-clics comme #Moi aussi et #BlackLivesMatter [« Les vies des Noirs comptent »], et cette conscientisation a été facilitée par des institutions investies dans la mouvance actuelle et les publics qu’elles touchent. Localement, l’infrastructure culturelle physique d’Ottawa s’est agrandie, donnant à la région de la capitale nationale la capacité de s’affirmer comme carrefour culturel. Pour toutes ces raisons, l’heure est venue pour un nouveau rassemblement.

Taiye Idahor, Enitan  2018. Collage de papier photo, dessin au stylo et crayon de couleur sur papier, 112 × 80 cm. Collection de l’artiste © Taiye Idahor Photo : MBAC

Dans cette exposition, les artistes africains se joignent au dialogue croissant sur l’indigénéité en ce qui a trait aux « idées sur l’identité et l’histoire ». Comme l’affirme le conservateur Greg Hill, « l’indigénéité doit être problématisée peu importe où l’on se trouve »; en entrant en conversation avec des artistes établis et émergents du continent africain, l’ensemble de la communauté artistique s’enrichira de ce qu’ils offrent.

Hill a été intrigué, par exemple, par le travail de l’artiste émergente nigériane Taiye Idahor, la façon dont elle joue avec « la présence et l’absence du corps ». Ses riches collages d’attributs de mariage féminins enroulés autour de visages stratégiquement représentés comme des vides ont pour objet d’« exprimer l’identité féminine et africaine au sein des contextes plus vastes de l’histoire, de la tradition, de la mémoire et de la mondialisation », comme elle l’explique.

Ce thème de l’absence et de la présence est aussi évident dans le travail de l’artiste anichinabé d’Ottawa, Barry Ace. Nigik Makizinan – mocassins en loutre, l'œuvre choisie pour Àbadakone, sont sa version du XXIe siècle de ceux qu’il a vus dans une aquatinte gravée au XIXe siècle par l’artiste suisse Karl Bodmer. Ce style de chaussures incorporait souvent des franges de cuir ou des fourrures d’animaux attachées au talon comme façon d’effacer les traces de celui qui les portait. Dans la gravure de Bodmer, les brouilleurs de pistes illustrés étaient ceux que portaient les autochtones des plaines du Nord et du haut Missouri. À ma question, Ace a commenté : « Je fais référence à l’impact de la colonisation, du changement culturel et de l’effacement ».

Barry Ace, Nigik Makizinan – mocassins en loutre  2014. Chaussures, fourrure de loutre, velours, composants électroniques, piquant de porc-épic synthétique, peau de cerf de Virginie, feutre synthétique, perles en cuivre et clochettes en laiton Acheté en 2017. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Barry Ace Photo : MBAC

Les « mocassins » en queue de loutre, toutefois, sont un regard d’optimisme sur l’avenir. Ils sont garnis de condensateurs et de résistances électroniques, des fac-similés pour l’énergie qui est libérée par l’utilisation de médecines traditionnelles ou pendant la danse traditionnelle, comme le reflète le travail de perlage floral de la tenue cérémonielle. Ils pointent vers le passé, mais sous-entendent un moment futur où une personne peut choisir de les porter pour habiter l’espace comme une présence agissante. Les chaussures « Swordfish » de Fluevog ont été données à Ace par l’artiste anichinabé Michael Belmore. Cet échange, allié à la décision de modifier des souliers contemporains, « est un exemple de continuité culturelle et de résistance à l’immobilisme culturelle ou à l’effacement », ajoute Ace. Nigik Makizinan – mocassins de loutre imprime une trace indélébile sur le présent.

Siwa Mgoboza, L’ultrarayon  2017. Tissu isiShweshwe (Three Cats Cotton), perles de verre, tulle et fil de coton, 196 × 215 cm. © Siwa Mgoboza, avec l’autorisation de la Matter Gallery Photo : MBAC

L’artiste sud-africain Siwa Mgoboza utilise aussi la tradition comme moyen de pointer vers l’avenir. Se basant sur la notion, datant de la Renaissance, de l’Arcadie comme un espace utopique où la dichotomie entre humains et nature disparaît, Mgoboza ajoute une pointe d’Afrofuturisme. Travaillant avec des mythologies hlubies, il affirme : « Je fais référence à l’iconographie passée et connue pour en imaginer une future », qu’il appelle Africadie. Il utilise du tissu shweshwe qui, comme le fameux wax néerlandais, est devenu un signifiant d’africanité, mais qui constitue également un vestige de culture matérielle représentant l’enchevêtrement de la colonisation. Dans ses tableaux, il découpe, coud puis assemble des pièces disparates pour créer des « espaces cosmologiques », comme Hill les qualifie. Son travail offre un portail où Mgoboza nous invite à interagir avec un monde différent, plus juste, où hiérarchies et privilèges accordés à un genre, un sexe, une race, une religion et une classe sont dissous – un espace « neutre » par lequel rencontrer l’autre.

 

 

Révéler le processus créatif est un point essentiel de l’exposition. Pendant Àbadakone, les visiteurs pourront assister à des performances et à la création d'œuvres. De plus, en vue de l’inauguration, certains des participants ont utilisé l’espace en ligne pour fournir un aperçu de leur travail en évolution. Hill, en compagnie de sa collègue conservatrice Rachelle Dickenson, a suivi la nouvelle œuvre du Lapon Fredrik Prost, Govadas, le tambour du Chaman, qui se révèle sur des vidéos affichées sur l’Instagram de l’artiste, @fredrikprost. Tout comme un grand nombre de pièces présentées dans Àbadakone, le tambour de Prost, fait de broussin de pin, d’écorce d’aulne, de suie et de morceaux de cerf, fait allusion à la survie culturelle face à l’effacement colonial. Amalgamant le temps et l’espace, la plateforme numérique rapproche l’artiste et le public, nous procurant une expérience encore plus intime des matériaux et des outils.

L’art indigène a toujours été contemporain et en conversation avec l’actualité et la technologie, comme le prouve Àbadakone | Feu continuel | Continuous Fire; l’exposition permet aussi de mesurer la diversité des cultures indigènes avec des œuvres de plus de 70 artistes qui revendiquent leur appartenance à quelque 40 nations, ethnies et tribus de 16 pays pour ce rassemblement organisé par Hill, Dickenson et Christine Lalonde, conseillés par les commissaires Candice Hopkins, Ariel Smith et Carla Taunton, ainsi que par une équipe d’experts du monde entier.

Grâce à sa programmation unique, son optimisation des espaces numériques et la continuation de conversations entamées pendant Sakahàn, Àbadakone | Feu continuel | Continuous Fire ramène une fois de plus la dimension mondiale au niveau local, mettant en lumière la contribution essentielle des artistes indigènes et le potentiel de la région en tant que centre où l’art est vivant et où la culture bouge.

 

Àbadakone | Feu continuel | Continuous Fire est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada du 8 novembre 2019 au 5 avril 2020. Consultez la liste des événements du Musée pour le détail des performances, conférences, causeries, etc. La programmation du Musée s’ajoute à celle d’autres institutions et lieux de présentation locaux, dont la Galerie d'art d'Ottawa, le Centre for Transnational Cultural Analysis de la Carleton University. Voyez aussi le documentaire de la CBC In the Making sur l’artiste inuite de la performance Laakkuluk Williamson Bathory. Merci de partager cet article et de vous inscrire à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.

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