Arthur Lismer, Camouflage d’hiver (détail), 1918. Huile sur toile, 71,5 × 91,6 cm. Acheté en 1918. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession d’Arthur Lismer. Photo : MBAC

Récit de guerre à Halifax : Camouflage d’hiver d’Arthur Lismer

L’exposition Comprendre nos chefs-d’œuvre. Le port d’Halifax 1918, à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada, explore le travail d’Arthur Lismer et Harold Gilman à Halifax, en Nouvelle-Écosse, pendant la Première Guerre mondiale. Dans le cadre de la commande pour le Fonds de souvenirs de guerre canadiens et après l’explosion d’Halifax, Lismer peint Camouflage d’hiver, une œuvre basée sur une petite esquisse à l’huile réalisée le long des rives de la région d’Halifax. En préparation pour l’exposition, le grand tableau a été analysé et traité dans le Laboratoire de restauration et de conservation.

Arthur Lismer, Camouflage d’hiver (avant traitement), 1918. Huile sur toile, 71,5 × 91,6 cm. Acheté en 1918. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Arthur Lismer Photo : MBAC

Né à Sheffield, en Angleterre, en 1885, Arthur Lismer immigre au Canada en 1911 et s’installe à Toronto. En 1916, il déménage à Halifax pour enseigner à la Victoria School of Art and Design (connue aujourd’hui sous le nom de Nova Scotia College of Art and Design), et il demeure en Nouvelle-Écosse les trois années suivantes. Il loue une maison à Bedford, alors un village à 12 km de l’école par train. La maison a vue sur le bassin de Bedford, qui lui-même donne sur Halifax et son port. Lismer transforme une salle de bain en chambre noire photographique, et il utilise probablement une des pièces comme atelier de peinture.

À son arrivée, l’artiste trouve le port d’Halifax très actif en termes d’efforts de guerre. La ville a toujours joué un rôle de première importance dans l’histoire militaire canadienne dès sa fondation en 1749 en tant que port d’embarquement clé au Canada : libre de glace en hiver, lieu de fabrication de nombreuses fournitures, pouvant recevoir une population plus importante, notamment des soldats, et accueillir des opérations militaires. Lismer admire les réalisations de ses collègues pour les Archives de guerre du Canada, et en janvier 1918 il écrit au directeur du Musée des beaux-arts du Canada, Eric Brown, suggérant qu’il pourrait entreprendre des activités semblables en terre canadienne, soit témoigner des efforts de guerre à Halifax. En juin 1918, Lismer est officiellement mandaté et a toute latitude pour choisir ses sujets. Il se concentre principalement sur les navires utilisés pendant la guerre.

Lettre d'Arthur Lismer à Eric Brown, 12 janvier 1918. Bibliothèque et Archives, Lismer to Brown 5.42-L, Canadian War Artists, AL, Box 167, File 3. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa Photo: MBAC

Lismer est à Halifax depuis plus d’un an au moment de l’explosion. Dans les Narrows du port d’Halifax le matin du 6 décembre 1917, autour de 8 h 45, un navire norvégien heurte un bateau français transportant des explosifs, causant une explosion qui fera 2 000 morts et 9 000 blessés. Lismer est alors chez lui à Bedford, à 8 km des lieux, du côté opposé du bassin. Sa famille et sa maison ne subissent aucun dommage. Heureusement, Lismer n’a pas pris son train habituel, sinon il aurait été à Halifax au moment du désastre. Peu après l’explosion, il se rend à l’école, à 4,5 km de celle-ci, pour constater les dégâts. Si toutes les fenêtres ont volé en éclat, le bâtiment est intact. Lismer s’occupe de nettoyer l’école et cherche des matériaux pour placarder et réparer les fenêtres. Au cours des jours suivant la catastrophe, la ville est frappée par un blizzard qui rend plus difficiles les opérations de sauvetage et de réparation. L’école servira à un moment à entreposer les cercueils en attendant qu’ils soient utilisés.

Vue de la destruction au port d'Halifax, vue vers Dartmouth, après le 6 décembre 1917. Nova Scotia and Records Management, Neg. No. DNDHFXExplosion-2

Bien que l’hiver 1917–1918 soit terrible et alors que la ville tente de se remettre, Lismer continue de faire des esquisses et de peindre. À l’instar de la plupart des artistes de paysage au Canada, une partie essentielle de sa pratique consiste à faire de petites esquisses en plein air, quand le temps le permet, et de réaliser à partir de celles-ci des tableaux plus grands pendant la saison froide. Une des toiles créées pendant ce rude hiver commence par une esquisse, Through the Narrows [À travers les Narrows], aujourd’hui conservée dans la collection du Musée des beaux-arts de l’Ontario. La petite esquisse sur panneau illustre la rive et un navire à flot à hauteur des Narrows, passage reliant le bassin de Bedford et le port et lieu de la collision. Il est possible que nous ne sachions jamais si l’ébauche a été réalisée juste avant ou après l’explosion, mais l’artiste l’a par la suite datée de décembre 1917, faisant un lien explicite avec le désastre, d’autant que le premier propriétaire de l’œuvre, James E. Roy, un homme d’affaires de la région, a permis à Lismer de peindre le bassin de Bedford depuis l’étage supérieur de sa maison.

Arthur Lismer, Through the Narrows [À travers les Narrows], 1917. Huile sur bois, 23 × 30,6 cm. La collection Thomson du Musée des beaux-arts de l’Ontario, 2017. © Succession Arthur Lismer Photo: MBAO

La grande toile travaillée à partir de l’esquisse est datée de 1918 et elle a été peinte dans les mois suivant l’explosion. Elle correspond à la composition générale de l’esquisse, mais l’avant-plan est élargi par l’ajout d’arbres, le ciel est réduit et, en touche finale, le navire est plus clairement défini comme étant peint en camouflage disruptif – ou « dazzle » –, forme de camouflage maritime qui induit les canonniers ennemis en erreur. L’adjonction d’arbres, qui est un dispositif de composition, ne tient pas compte des effets de l’explosion et symbolise peut-être l’espoir et la renaissance. Il est intéressant de noter que Lismer a intitulé la peinture terminée Camouflage d’hiver, évitant toute référence explicite au lieu et à l’explosion. La toile va être présentée à Toronto lors d’une exposition conjointe de l’Académie royale des arts du Canada et de l’Ontario Society of Artists, et vendue au Musée des beaux-arts du Canada le 5 avril 1918. Un critique contemporain commente dans le Christian Science Monitor de Boston que l’œuvre ressort en raison de ses couleurs brillantes et du « … réconfort qu’elle apporte ».

Arthur Lismer, Camouflage d’hiver (après traitement en 2018), 1918. Huile sur toile, 71,5 × 91,6 cm. Acheté en 1918. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession d’Arthur Lismer. Photo : MBAC

Depuis son acquisition, Camouflage d’hiver est présenté au Musée des beaux-arts du Canada et fait par intermittence partie d’expositions itinérantes. Malheureusement, de retour d’un prêt dans les années 1950, le tableau est endommagé, avec une perforation dans le coin supérieur droit et une déchirure en forme de T dans le quadrant de centre gauche qui vont être réparés peu après.

Arthur Lismer, Camouflage d’hiver, image de 1957 du tableau est endommagé. © Succession d’Arthur Lismer. Photo : MBAC 

En préparation pour son exposition au Musée et sa présentation au Musée des beaux-arts de Nouvelle-Écosse à Halifax en 2019, Camouflage d’hiver est transporté au Laboratoire de restauration et de conservation pour être évalué. À l’examen, il appert que le tableau tirerait avantage d’un traitement complet, tant structurel qu’esthétique, pour régler quelques problèmes de vieillissement de matériaux causés par des restaurations antérieures.

Des ajustements sont réalisés pour améliorer l’intégrité structurale et fournir un meilleur soutien de la toile, et conséquemment de celui du film pictural. Le retrait des accumulations de résidus et de retouches de vernis décoloré, de même que des améliorations apportées à la texture de la vieille réparation de la déchirure, rend à l’œuvre son apparence d’origine. On peut maintenant voir la palette claire et colorée de Lismer, rendue encore plus remarquable dans le contexte de sa réalisation.

2018 marque le centenaire de la création du tableau et de son entrée dans la collection nationale. Comprendre nos chefs-d’œuvre. Le port d’Halifax 1918 est l’occasion d’admirer Camouflage d’hiver, restauré récemment, et de le comparer avec son esquisse initiale, Through the Narrows.

 

L’exposition Comprendre nos chefs-d’œuvre. Le port d’Halifax 1918 est à l’affiche jusqu’au 17 mars 2019 et est présentée au Musée des beaux-arts de la Nouvelle-Écosse du 2 avril au 2 septembre 2019. Partagez cet article et n’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

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