Arthur Lismer, Dazzle Ships in Harbour (détail),  1918–19. Aquarelle sur papier, 16.2 × 47.8 cm. Beaverbrook Collection of War Art (no. 19720256-094), Musée canadien de la guerre.

Visions de guerre : Arthur Lismer et Harold Gilman à Halifax

En juin 1918, l’artiste Arthur Lismer (1885–1969) accepte une commande du Fonds de souvenirs de guerre canadiens (le Fonds) et se rend à Halifax, un bastion stratégique des Forces alliées, pour documenter l’effort de guerre sur le front canadien et représenter le port de cette ville suite à l’explosion d’origine humaine la plus meurtrière à survenir avant l’apparition des armes nucléaires. Créé par l’homme d’affaires britanno-canadien Max Aitken (futur lord Beaverbrook) dans le cadre d’un ambitieux programme officiel d’art militaire, le Fonds en viendra à employer quelque 120 artistes (surtout britanniques et canadiens) qui produiront près d’un millier d’œuvres d’art.

De son côté Harold Gilman (1876–1919), grande figure du groupe londonien Camden Town Group et seul artiste de guerre britannique envoyé au Canada, est chargé par le Fonds de peindre un grand tableau du port de Halifax pendant la guerre. Marquant le 100e anniversaire de la fin de la Première Guerre mondiale, Le port d’Halifax 1918,  une exposition de la série Comprendre nos chefs-d’œuvre du Musée des beaux-arts du Canada, illustre l’approche personnelle de ces deux peintres devenus artistes de guerre, les défis de leur mission respective après cette tragédie et leur rôle à un moment charnière de l’histoire de la peinture canadienne du paysage.

Harold Gilman, Le port de Halifax, 1918. Huile sur toile, 198 x 335.8 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Transfert du Mémorial canadien de la guerre, 1921. Photo: MBAC

Arthur Lismer a travaillé jusqu’en 1916 à Toronto où il s’est lié d’amitié avec Tom Thomson, A. Y. Jackson et J.E.H. MacDonald, jetant les bases du futur Groupe des Sept. Toutefois la déclaration de guerre l’incite à accepter le poste de directeur de la Victoria School of Art and Design, à Halifax. À Bedford où il habite, soit à une quinzaine de kilomètres de la ville, il ressent l’impact de l’énorme explosion du 6 décembre 1917 qui anéantira de grands secteurs d’Halifax. Ce jour-là le Mont-Blanc, un cargo français chargé de 2 900 tonnes d’explosifs, entre en collision avec l’Imo, un navire de secours norvégien, dans le passage étroit du port appelé The Narrows. L’explosion détruit la plus grande partie de l’extrémité nord de la ville ainsi que la région de Dartmouth, de l’autre côté du port, faisant près de 2 000 morts, environ 9 000 blessés et 6 000 sans-abris.

Toutes les vitres des fenêtres de l’école d’art que dirige Lismer sont soufflées par la déflagration et le bâtiment accueille provisoirement les cercueils en bois exigés des pompes funèbres. Témoin direct de l’événement, Lismer, qui avait été formé comme illustrateur de presse dans son Sheffield natal, décide de rendre compte de ces visions d’horreur dans une série d’esquisses obsédantes. « Seule la neige a été miséricordieuse », écrit-il dans son journal. « Je crois que personne ne pourrait jamais revoir des scènes humaines aussi poignantes. » Le soutien du Fonds l’encourage dans son entreprise et lui permet de créer des œuvres variées allant d’esquisses et de tableaux à une importante série de lithographies.

Arthur Lismer, Le transport Aquitania, 1918–19. Lithographie sur papier vélin, 41 × 33 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Transfert du Musée canadien de la guerre, 2001. Photo: MBAC

 

Pour sa part, Harold Gilman arrive à Halifax à la fin du mois de mai de 1918. Dessinateur hors pair, il produit pendant quatre mois de nombreux dessins à l’encre, à la plume et à l’aquarelle qui lui serviront d’études pour achever son tableau à Londres, un peu plus tard dans l’année. Ce tableau monumental, Le port d’Halifax (aujourd’hui dans la collection du Musée des beaux-arts du Canada) sera sa dernière réalisation – et la plus ambitieuse – avant sa mort prématurée en 1919. Le rendu du port et du paysage urbain se distingue par un soin presque maniaque du détail, l’artiste utilisant parfois même un quadrillage pour reporter chaque élément – un procédé qui lui permettra de plus ou moins quintupler la taille de sa toile.

Harold Gilman, Le port de Halifax, 1918. Encre et aquarelle sur papier , 33.5 x 54.5 cm. Don de Mrs Harold Gilman (no.VAG 31.57). Collection de Vancouver Art Gallery.

Unis par la même mission, Lismer et Gilman explorent quelquefois ensemble les alentours du bassin de Bedford pour découvrir des sujets pertinents à leurs projets respectifs. Le tour de force que signifie la commande du Fonds repousse les limites de leur pratique artistique. Gilman, qui choisit de dépeindre une vue panoramique du port, approche son sujet avec rigueur tandis que Lismer, faisant preuve d’une plus grande liberté d’exploration, créé une production variée comprenant aussi bien des dessins à la mine de plomb et à l’encre que des pastels et des petites esquisses à l’huile. Ses trois tableaux et sa série de seize lithographies révèlent une puissance de concentration méthodique et intense. 

Arthur Lismer, Convoy and Tugs, 1918. Beaverbrook Collection of Art (CWM 19710261-6419), Canadian War Museum

Fait intéressant, tous les deux dépeignent des scènes éloignées des zones dévastées et tiennent à représenter des bateaux peints d’un motif compliqué de formes géométriques contrastantes. Ces peintures qui constituent une technique de camouflage très courante pendant la Première Guerre mondiale et, dans une certaine mesure, plus tard, ne servent pas à cacher les navires, mais à brouiller leur taille, leur type, leur direction et leur vitesse. Évitant de représenter le lieu de la catastrophe maritime, Gilman l’insère dans un paysage aux teintes lumineuses pour, écrit-il, créer un cadre « paisible ». La rythmique du ciel et la précision des collines visibles à l’avant-plan soulignent sa volonté d’enchâsser les usines et les navires camouflés dans le paysage marin.

Pour sa part, Lismer se consacre surtout à des descriptions d’activités maritimes dans le port et ses alentours. Son tableau, Camouflage d’hiver, propose une paisible vue panoramique du bassin de Bedford. L’intérêt de la scène tient autant à l’impressionnant paysage marin ponctué de pins recouverts de neige et d’ombres bleu cobalt qu’à la représentation de navires camouflés. L’œuvre a été restaurée en prévision de l’exposition et le traitement a mis en valeur toute la richesse d’une éclatante gamme chromatique. Elle atteste le talent de paysagiste de Lismer, un artiste inspiré par l’art européen, notamment l’art du nord de la Scandinavie. Très appréciée lors de sa présentation à l’Art Gallery of Toronto en 1918, elle a été immédiatement achetée par Eric Brown, directeur de la Galerie nationale du Canada (actuel Musée des beaux-arts du Canada), pour la collection du musée.

Arthur Lismer, Camouflage d'hiver, 1918. Huile sur toile, 71.5 × 91.6 cm. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Succession Arthur Lismer Photo: MBAC

L’exposition suit l’évolution du travail de ces deux artistes – depuis les dessins, les esquisses à l’huile et les estampes d’origine jusqu’aux tableaux achevés. Toutes leurs œuvres révèlent leurs méthodes de travail, leur utilisation calculée de la couleur et leurs préoccupations tant sur le plan du sujet que sur celui de la composition. Gilman crée aussi bien des esquisses au rendu relâché que des études mesurées, voire cartographiques, ajoutant des annotations de couleur extrêmement détaillées en guise d’aide-mémoire. Les séries de dessins préparatoires qu’il réalise lui permettent de peindre ensuite des esquisses à l’huile de plus grandes dimensions et, ainsi, de mieux en évaluer la palette de couleurs. À l’inverse, Lismer saisit de vastes panoramas et produit des études rapides et pleines de vie, utilisant des couleurs calibrées et des motifs précis qui non seulement laissent entrevoir sa compréhension innée du paysage canadien, mais qui annoncent ses peintures paysagères au sein du Groupe des Sept.

Qu’ils dépeignent un petit bateau en mer, le retour de soldats ou les imposants navires camouflés conçus pour traverser l’Atlantique, Gilman et Lismer ont fait preuve d’une profonde sensibilité et d’un engagement ferme à représenter Halifax à une époque tourmentée de l’histoire. Dans leur exploration de la ville et de son paysage environnant, ces deux artistes ont réussi à exprimer une vision personnelle et à créer des œuvres qui deviendront d’importants marqueurs de l’évolution de la peinture canadienne du paysage.

 

Comprendre nos chefs-d’œuvre. Le port d’Halifax 1918, organisée en collabo­ration avec le Musée des beaux-arts de la Nouvelle-Écosse​, est à l'affiche au Musée des beaux-arts du Canada du 12 octobre 2018 au 17 mars 2019. L’exposition est accompagnée d’un catalogue illustré qui est disponible sur le site  NGC Boutique. Visitez la section Programme d'événements. Pour partager cet article, veuillez cliquer sur la flèche en haut à droite de la page. N’oubliez pas de vous abonner à nos infolettres pour connaître les dernières informations et  en savoir davantage sur l’art au Canada.

CATALOGUE DE
L’EXPOSITION

Le port d’Halifax 1918

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