Paul P. et « Amor et Mors »

Paul P., Sans titre, 2011, aquarelle sur papier vélin et James McNeill Whistler, La Tamise, octobre 1903–mai 1904 lavis lithographique sur papier vergé

Paul P., Sans titre, 2011, aquarelle sur papier vélin, 28.9 x 16.6 cm. Acheté en 2020 grâce à l'appui généreux de Diana Billes, Toronto. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Paul P.; et James McNeill Whistler, La Tamise, octobre 1903–mai 1904, lavis lithographique sur papier vergé, 36.9 x 24 cm. Acheté en 1973. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photos : MBAC

Dès les débuts de ma pratique artistique, j’ai renversé certaines hiérarchies de valeurs propres au milieu des arts. J’ai une prédilection pour les dessins et tableaux de format intime, et j’ai choisi d’employer les pastels, l’aquarelle et la pointe sèche pour dépeindre des sujets tels que des paysages marins, le mouvement des ombres et de la lumière, ou encore des figures qui paraissent se fondre dans leur environnement. La délicatesse propre à ces médiums et la nature fuyante de ces sujets forment le noyau thématique de mon œuvre, qui représente, par analogie, le caractère transitoire et récurrent de l’énergie esthétique allant de pair avec la tragédie culturelle, au passé comme au présent.

Parmi mes œuvres figuratives, j’ai créé une importante série de portraits de jeunes hommes en reprenant des images tirées de magazines érotiques gais et d’autres documents d’avant les années sida et en les déplaçant vers le contexte des beaux-arts. Inspiré par les peintres esthètes de la fin du XIXe siècle – dont le dandysme et l’idéologie de « l’art pour l’art » s’attaquaient à la morale de l’époque, et qui développaient un langage visuel discrètement homoérotique –, je jetais des ponts, avec mes dessins et tableaux, entre ces deux périodes distinctes. Je m’intéresse à l’histoire de la rébellion queer, dans ses manifestations subtiles comme explicites.

L’exposition Paul P.: Amor et Mors, à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada, présente une sélection de mon travail des 16 dernières années, aux côtés de gravures, de dessins et d’une peinture à l’huile, tous tirés de la collection du Musée et datant principalement de la fin du XIXe siècle. Il s’agit en majorité d’œuvres réalisées par des artistes appartenant aux univers souvent superposés que sont ceux de l’homosexuel, du dandy et de l’esthète. On pourrait désigner certaines de ces œuvres de « mineures », mais réalisées par des artistes connus, tandis que d’autres ont été créées par des artistes dits « mineurs », ce qui, loin d’être une caractérisation méprisante, est plutôt une forme d’appréciation particulière et une invitation à y voir de plus près. Le passage du temps et les goûts changeants ont fait sombrer plusieurs artistes dans l’oubli, mais ceux que j’ai rassemblés (à l’exception de James McNeill Whistler) ont été maintenus dans ce statut de « mineurs » en raison du caractère nécessairement évasif de leur art. Leur adresse et leur singularité – des qualités sans doute acquises au cours d’une vie vécue dans l’ombre – ont permis à ces artistes de perdurer jusqu’à nos jours, ces œuvres ayant survécu aux contextes hostiles dans lesquels elles ont été peintes, gravées et dessinées.

Simeon Solomon, Mors et Amor  (« La Mort et l’Amour »), 1865, plume et encre noire et sanguine sur mine de plomb sur papier vélin

Simeon Solomon, Mors et Amor  (« La Mort et l’Amour »), 1865, plume et encre noire et sanguine sur mine de plomb sur papier vélin, 25,3 x 36,4 cm. Don de la collection Dennis T. Lanigan, 2017. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Le titre latin de cette exposition est une inversion de Mors et Amor [Mort et amour], le titre d’un délicat dessin à l’encre réalisé par Simeon Solomon en 1865. L’œuvre dépeint un couple d’amoureux sur le point d’être arrachés l’un à l’autre par l’ange stoïque de la Mort, qui extirpe la femme des bras de l’homme, tandis que celui-ci agrippe la main de l’ange de l’Amour. Dans ce dessin bien de son temps réalisé par un artiste homosexuel, chaque élément, y compris le couple manifestement hétérosexuel, revêt un caractère allusif. En 1873, à l’âge de 33 ans, en voie de devenir un artiste renommé, Solomon a été arrêté pour la première fois en raison de son homosexualité : surpris en compagnie d’un palefrenier sexagénaire dans une toilette publique de Londres, il a été condamné à 18 mois de travaux forcés. L’année suivante, il a été déclaré coupable du même délit. Sa carrière a été irrévocablement détruite. La porte ouverte que l’on voit dans Mors et Amor, à travers laquelle l’ange de la Mort fait passer la femme, peut être vue comme un symbole, non seulement de la séparation inhérente à la mort, mais bien du retranchement des homosexuels vis-à-vis de la vie normative. Les personnes queers étaient des êtres divisés, réduits aux territoires de l’ombre et à la nécessité de créer des mondes fantastiques pour pouvoir aimer ceux qu’ils étaient appelés à aimer tout en préservant leur dignité. Dans le dessin de Solomon, la porte s’ouvre sur un soleil radieux par-dessus un boisé, un paysage évoquant le vide et suggérant que ce territoire extérieur n’est ni le paradis ni l’enfer : à mon sens, il s’agit d’un simulacre déviant de la vie normale, un lieu d’isolement et de transformation, mais aussi de plaisir.

Charles Ricketts, Les Danaides, v. 1900–1922, huile sur toile

Charles Ricketts, Les Danaides, v. 1900–1922, huile sur toile, 100,2 x 83,2 cm. Acheté en 1922. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photo : MBAC

Certaines des œuvres de l’exposition ont été choisies pour se faire écho ou pour se mettre en valeur les unes les autres. Le dessin de Mercure réalisé par Charles Shannon, Deux études d'un nu masculin portant un casque et une épée (c. 1900,) et le tableau The Danaïdes (v. 1900–1922) de Charles Ricketts me semblent représenter deux moitiés d’un tout. Shannon et Ricketts se sont rencontrés dans les années 1880, adolescents, et sont demeurés amants, collaborateurs et complices jusque dans la soixantaine, quand la mort les a séparés : Shannon est tombé d’une échelle dans son atelier, ce qui a provoqué des lésions cérébrales et a ultimement mené à son décès. Ensemble, ils étaient des acquéreurs passionnés d’œuvres d’art de toutes les époques, et Ricketts a dû vendre leur collection extraordinaire pour prendre soin de Shannon. Les deux artistes maîtrisaient parfaitement l’art d’exprimer tacitement le désir homosexuel, comme en témoignent à la fois les œuvres qu’ils créaient et celles qu’ils collectionnaient. Leurs intentions véritables, qui se dessinaient en filigrane de sujets à la fois mélancoliques et éblouissants, empruntant au faste et à la théâtralité antiques qu’ils vénéraient, sont pleinement apparentes dans ces deux œuvres.  

Dans mes propres œuvres figuratives, j’ai mis au point une manière de faire allusion à ces stratégies désormais désuètes que l’on retrouvait à l’époque chez nombre d’autres artistes : au fil de la dernière décennie, j’ai créé une série de dessins à l’encre – esquissés d’après nature dans des musées et des jardins publics à l’aide d’un stylo-plume – représentant des statues néoclassiques. Je les réalisais de façon sporadique, comme une correspondance que je relançais sans cesse. En dessinant le même sujet à répétition à partir d’angles légèrement différents, je renforce mon admiration pour les qualités d’une petite sélection d’œuvres, documentant ainsi le temps qui passe. Cette exposition comprend quatre de ces dessins : une figure endormie, un faune, un Narcisse (que l’on aperçoit au fond, en contrapposto), ainsi que les mains crispées du saint martyr chrétien Tarcisius. Tous sont des allégories de secrets tenus ou gardés.

Paul P., Sans titre, 2010, huile sur papier vélin et Charles Shannon, Deux études d'un nu masculin portant un casque et une épée, début du xxe siècle, sanguine et gouache sur papier vélin

Paul P., Sans titre, 2010, huile sur papier vélin, 23.7 x 15.5 cm. Acheté en 2020 grâce à l'appui généreux de Diana Billes, Toronto. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Paul P.; et Charles Shannon, Deux études d'un nu masculin portant un casque et une épée, début du XXe siècle, sanguine et gouache sur papier vélin. Legs de la collection Douglas E. Schoenherr, Ottawa, 2022. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. Photos : MBAC

Shannon et Ricketts étaient sans doute trop versés dans l’art de passer inaperçus en tant que couple dans le contexte répressif de leur époque, car leurs gestes de dissimulation persistent, permettant à certains historiens de l’art de prétendre que leur relation était purement platonique. Dans son ouvrage The World of Charles Ricketts (1980), Joseph Darracott tient des propos peu convaincants au sujet de la relation entre Ricketts et de Charles Shannon : « Certaines questions au sujet des deux artistes demeurent irrésolues. Parmi celles-ci, à mon avis, subsiste celle de la nature de leur amitié. Il est clair que ces hommes s’aimaient, mais aucune conclusion ne peut être tirée de ce constat. » En 1998, Emma Donoghue, autrice canadienne d’origine irlandaise, a heureusement offert une réjouissante contre-description des deux artistes en tant que « couple » dans sa biographie de Michael Field – le nom de plume qu’employait le couple de lesbiennes britanniques  Katherine Bradley et Edith Cooper, qui faisaient partie du cercle du poète et dramaturge Oscar Wilde et des amies intimes de Ricketts et Shannon. « Ricketts mesurait à peine cinq pieds », écrit-elle, « avec des cheveux comme des akènes de pissenlit et une barbe pointue comme celle d’un diablotin ; il faisait de la peinture à l’huile, de la sculpture, créait des maquettes de livres (notamment plusieurs d’[Oscar] Wilde), des bijoux, des broderies, des décors et des costumes de théâtre… Shannon était surtout connu pour ses portraits mondains réalisés à l’huile, mais il se spécialisait dans la lithographie, représentant surtout des femmes sensuelles en déshabillé et à la chevelure abondante ; c’était un grand blond, et beaucoup plus discret que son “mec”. Ils avaient l’habitude de porter tous les deux de vieux complets bleus en sergé reluisant, mouchetés de cendre de cigarette, préférant dépenser leur argent pour les beautés qui leur étaient indispensables : les fleurs, les statues grecques, les esquisses de maîtres anciens et les imprimés japonais. Ils s’étaient rencontrés quand Ricketts n’avait que seize ans, et depuis, ne se sont jamais quittés plus longtemps que l’espace d’un bref congé. Ils vivaient à Chelsea, dans la vieille maison couleur citron pâle de Whistler, avec un chat bleu persan… Selon Wilde, c’était “la seule maison de Londres où l’on ne s’ennu[yait] jamais” ».

James McNeill Whistler est un artiste que j’admire et qui me sert de référence depuis mes études de beaux-arts. Deux gravures et une aquarelle de son cru ont été intégrés à l’exposition. Comme d’autres artistes des années 1870, Whistler s’est passionné pour l’art décoratif japonais, à une époque où des objets comme la porcelaine bleue et blanche, et les éventails et les paravents peints commençaient à être commercialisés en Europe. Il était particulièrement fasciné par les motifs picturaux qui ornaient ces objets. C’était la découverte d’une chose radicalement nouvelle, une expérience étrangère à nos cerveaux du XXIe siècle, qui sont si visuellement saturés. Avec le temps, la portée esthétique de ces objets, d’abord de simples accessoires figurant dans des tableaux victoriens autrement normatifs, a provoqué une transformation en profondeur engendrant de nouvelles stratégies de composition marquées par une réduction généralisée d’éléments formels et par un usage inédit de la peinture.

James McNeill Whistler, La danseuse 1890, lithographe sur papier vergé et Paul P., Sans titre, 2007, aquarelle sur papier vélin

James McNeill Whistler, La danseuse 1890, lithographe sur papier vergé, image: 18.2 x 15.4 cm. Purchased 1973.; et Paul P., Sans titre, 2007, aquarelle sur papier vélin. Acheté en 2020 grâce à l'appui généreux de Diana Billes, Toronto. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Paul P. Photos : MBAC

Ma fascination pour Whistler s’apparente à ce processus d’absorption esthétique. Pendant une décennie, j’ai étudié et copié ses œuvres au quotidien. Quand l’idée de l’exposition m’a été proposée par la conservatrice Sonia Del Re – celle d’associer mon travail à des œuvres historiques issues de la collection –, cela a tout de suite donné lieu à un certain nombre de coïncidences et d’heureux hasards. Parmi ceux-ci, la convergence entre la lithographie La danseuse (1890) de Whistler et une aquarelle sans titre que j’ai peinte en 2008 et qui s’inspirait du même sujet : une figure nue portant un bonnet, enveloppée d’un pan de tissu. Cette aquarelle s’inscrit dans une série de reprises des œuvres de Whistler que j’ai réalisées en examinant de près des reproductions de celles-ci dans des livres. Quinze ans plus tard, je suis épaté de voir mon aquarelle partager le même espace que sa source d’inspiration.  

Si Whistler était selon toute vraisemblance hétérosexuel, on le décrivait comme un dandy aux airs d’homme gai. Svelte et dédaigneux, ses boucles noires surmontées d’un nuage de cheveux blancs qui s’en élevaient comme une fumée vaporeuse, le sourcil levé pour maintenir en place son monocle, il flânait dans les galeries londoniennes précédé d’un petit troupeau de poméraniens tenus en laisse par des rubans. Distribuant manifestes et doléances, il était tout à la fois l’ami et le rival d'Oscar Wilde. Tout comme ce dernier, l’intransigeance, la vanité et la pugnacité de Whistler a mené à sa perte, tant sur le plan social que financier. Cela dit, n’étant pas homosexuel, il n’a pas subi la démolition spirituelle et corporelle qu’a vécue Wilde. En 1877, dans sa critique de « Nocturne in Black and Gold: The Falling Rocket » de Whistler, un tableau représentant des feux d’artifices, l’écrivain et critique d’art John Ruskin a accusé l’artiste de « balancer un pot de peinture au visage du public ». Whistler a poursuivi le critique en justice pour diffamation, puis a transformé le banc des témoins en tribune pour livrer une œuvre de proto-performance, énonçant une litanie de concepts qui deviendraient par la suite le fondement de la philosophie de l’art contemporain, un siècle plus tard. Les feux d’artifice de Whistler n’étaient pas qu’une œuvre abstraite avant la lettre, comme ils sont désormais souvent décrits. Elles représentaient aussi un paysage socialement chargé. Le tableau montrait une scène nocturne se déroulant aux jardins de Cremorne, qui à l’époque était un jardin des plaisirs où prostituées et autres créatures de la nuit s’adonnaient à des activités illicites – un lieu de drague au cœur de Londres –, ce qui faisait de l’obscurité du tableau une noirceur allégorique. Whistler a eu gain de cause, mais il s’est ruiné en frais de justice et a dû se retirer à Venise. C’est là que, vivant dans une relative pauvreté, il s’est hissé au sommet de son art et a créé ses œuvres les plus remarquables.

Paul P., Sans titre, 2019, huile sur toile

Paul P., Sans titre, 2019, huile sur toile, 26,9 x  22,3 cm chacune. Acheté en 2020 grâce à l'appui généreaux de Diana Billes, Toronto. Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Paul P. Photos : MBAC

La tendance, dans les milieux centrés sur le queer – que ce soient les dandys, les esthètes, les militants contre le sida et autres provocateurs –, à prioriser des idéaux esthétiques et sociaux est une impulsion essentielle à une civilisation véritablement bienveillante. Les modèles que je retrouve dans les magazines et vers lesquels je reviens sans cesse, sont des sortes de Janus, tournés à la fois vers l’avant et vers l’arrière à partir de leur place sur la ligne du temps. Leurs visages renferment à la fois l’anticipation de leur destruction potentielle et la mémoire des motivations queers anciennes – rebelles et provocatrices. Récurrents dans le temps, ces portraits ne représentent pas que de jeunes hommes, mais aussi des êtres humains qui deviennent des fenêtres, des passages, des brouillards, des crépuscules – leur contenance prend la forme du temps et de l’espace et en offre une impression.  

Les modalités propres aux époques où l’homosexualité était criminalisée que je continue d’exhumer sont datées, et ne comportent plus le même pouvoir d’action d’un point de vue pragmatique. Pourtant, elles demeurent des exemples précieux de résistance. Dans tout microclimat romantique, il y a une intuition que les vents changeants sont les présages du danger, et souvent, avant même que l’on ressente la brise, la destruction s’empare déjà de l’Arcadie. Le rôle de cette exposition est de rappeler que la poétique et l’esthétique s’ancrent dans le personnel et le politique, et que ce qui a été durement acquis est toujours en péril.

 

Paul P.: Amor et Mors est à l'affiche au Musée des beaux-arts du Canada jusqu'au 11 juin  2023. Partagez cet article et inscrivez-vous pour recevoir nos infolettres afin de rester au fait des plus récents articles, expositions, nouvelles et événements, et pour en savoir plus sur l’art au Canada.

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