Prix Sobey pour les arts 2021: Lorna Bauer

Lorna Bauer, Vue d’installation, Exposition du Prix Sobey pour les arts 2021, 8 octobre 2021 au 20 février 2022, au Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa

Lorna Bauer, Vue d’installation, Exposition du Prix Sobey pour les arts 2021, 8 octobre 2021 au 20 février 2022, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Lorna Bauer Photo : MBAC


Lorna Bauer développe des projets gravitant autour d’icônes culturelles qui ont intégré la nature à l’architecture. Son travail évoque souvent des espaces bâtis ou inclut des références à divers héritages culturels. Dans une démarche alliant photographie et sculpture, elle propose une exploration visuelle et matérielle du rapport entre concepts, expériences et durabilité des environnements vécus. Provenant d’un intérêt pour la phénoménologie de la perception et la sémiologie de la signification, la pratique récente de Bauer a pour objet de recherche la médiation photographique du patrimoine architectural modern et de l’architecture paysagère.

Dans nombre de ses corpus les plus récents, Bauer cherche à circonscrire les espaces liminaires des sites conçus par l’architecte Arthur Erickson (Canada) et l’architecte paysagiste, artiste et écologiste Roberto Burle Marx (Brésil). Ce travail fait référence aux collaborations de ces derniers, entre autres avec l’architecte paysagiste Cornelia Hahn Oberlander et la botaniste et illustratrice Margaret Mee.

Lorna Bauer, Sans titre (Erickson vue no 2), 2020. Épreuve d’archives aux encres pigmentaires

Lorna Bauer, Sans titre (Erickson vue no 2), 2020. Épreuve d’archives aux encres pigmentaires, 101,6 x 81,2 cm. © Lorna Baoer Photo : Avec l’autorisation de l’artiste et de la Galerie Nicolas Robert

Prise sur le site de l’ancienne maison d’Erickson, la photographie Sans titre (Erickson vue no 2) fait partie de cet éventail d’oeuvres. Capté du jardin – zone liminale, publique et domestique – qui entoure la demeure vancouvéroise de l’architecte, cet autoportrait fantomatique, simple reflet de Bauer dans une fenêtre, permet d’entrevoir l’intérieur de la maison photographiée. La juxtaposition des couleurs de la végétation aux limites floues et structurantes de la fenêtre amène une réflexion sur la dualité intérieur/extérieur de l’espace. Avec cette oeuvre, Bauer pointe la précarité des patrimoines architectural et environnemental. Le verre, agissant ici comme dispositif de cadrage et comme interface entre le monde et nous, modifie subtilement notre perception habituelle des choses et met en évidence les processus oculaires à l’oeuvre. La composition brouille les frontières formelles, les tensions et les liens entre les espaces bâtis et naturels, entre la culture et la nature. En entrevue, l’artiste confie : « Dans Erickson vue no 2, vous pouvez voir mon appareil photo et moi-même apparaissant dans le coin de l’image. Enceinte de sept mois, j’ai cherché à capter mon image dans la prise de vue. Sans que cela ne soit ostensiblement visible, je voulais faire une sorte de portrait capturant, tant sur le plan artistique que biopolitique, ce moment particulier de mon parcours. »

Lorna Bauer, Sitio Roberto Burle Marx #4, 2018. Épreuve d’archives aux encres pigmentaires

Lorna Bauer, Sítio Roberto Burle Marx #4, 2018. Épreuve d’archives aux encres pigmentaires , 127 x 101,6 cm. © Lorna Bauer Photo : Avec l’autorisation de l’artiste et de la Galerie Nicolas Robert

À la même époque, Bauer s’intéresse aux travaux de Roberto Burle Marx dans une série photographique intitulée Sítio (2018). Dans le cadre de son projet iconique éponyme, le jardin Sítio, à Río de Janeiro, l’architecte paysagiste connu pour son respect de l’environnement naturel a laissé l’écosystème guider ses réalisations. Se rappelant le dialogue Erickson–Oberlander, Bauer se penche naturellement sur les recherches de Margaret Mee qui a étudié et dessiné les plantes dans le jardin de Burle Marx. Au cours de ses nombreuses expéditions dans la forêt amazonienne entre 1952 et 1988, Mee a pu observer la croissance de plusieurs variétés de fleurs et de plantes que Burle Marx avait collectionnées. Afin d’évoquer la pratique de Mee, Bauer laisse de côté l’appareil photo au profit d’autres moyens plastiques. Mee préférait peindre à la gouache les espèces qu’elle examinait plutôt que de se limiter au montage de documents photographiques. De la même manière, en diversifiant ses processus, méthodes et matériaux de travail, Bauer estompe les frontières formelles et fait état des tensions et filiations entre la nature et ce qui est fabriqué: « Depuis mes premiers travaux, le rôle du verre m’intrigue en tant que dispositif de cadrage et interface subtile entre le monde et nous, modifiant toujours avec légèreté et délicatesse la façon dont nous percevons les choses. Je suis attirée par les occurrences où cela est mis en évidence, plus particulièrement dans l’architecture, soit par l’utilisation de verre teinté, de blocs de verre ou de verre traité. Ce travail examine essentiellement des espaces et la façon dont ils jouent sur les perceptions individuelles et la corrélation entre l’environnement naturel et l’environnement bâti. »

Ayant choisi d’explorer de nouveaux moyens d’expression – autres que la photographie –, en marge du simple relevé topographique de lieux interstitiels, Bauer façonne artisanalement des objets de verre, des moulages qui entrent en résonance avec certains éléments des espaces qu’elle sillonne. D’abord conçus comme un prolongement de ses images photographiques, ces objets disposent d’une relative autonomie. Ce sont des constructions hybrides, qui agissent comme jalons entre plusieurs mondes, réels et imaginaires, en écho aux images.

Comme en témoignent ses oeuvres récentes, Bauer s’engage avec intensité dans une nouvelle étape de sa production artistique. La main de Mee et la belle-de-nuit (2018–2019) offre ce que le commissaire indépendant Vincent Bonin appellé un étonnant « portrait sans visage de Mee ». À la manière d’une allégorie, elle a dispersé des formes en verre soufflé sur une structure en plâtre. Ces formes parcellaires, arborescentes, enchâssées dans des gants de boucher en acier, évoquent tant des doigts que des pousses végétales ou animales embryonnaires.

Lorna Bauer, La main de Mee et la belle-de-nuit version no 2 (détail), 2018.  Verre soufflé artisanal, gants de boucher en acier, cristaux de verre dichroïque moulé, sphéres de cristal, plâtre et bois

Lorna Bauer, La main de Mee et la belle-de-nuit version no 2 (détail), 2018.  Verre soufflé artisanal, gants de boucher en acier, cristaux de verre dichroïque moulé, sphéres de cristal, plâtre et bois, 60,9 x 91,5 x  213,3 cm. © Lorna Bauer Photo : Avec l’autorisation de l’artiste et de la Galerie Nicolas Robert

En effet, ces figures, « situé[e]s entre l’anthropomorphisme et le biomorphisme, rappelle[nt] les métamorphoses des végétaux » dans les céramiques et les tableaux de Burle Marx. Celui-ci, dans son activité de collectionnement, à « tentait de contenir entre des murs la prolifération de la flore tropicale au-dehors », contrairement à Mee, qui se rapprochait d’un spécimen dans son environnement naturel. Chez Bauer, ainsi que le souligne Bonin, les références aux gouaches de Mee sont plus explicites, notamment dans Broméliacée (Margaret Mee), interprétation tridimensionnelle en verre et en bronze d’une fleur peinte par la botaniste. Accrochée à proximité des clichés de la maison de Burle Marx, cette broméliacée agit alors comme une «  épigraphe évoquant la trajectoire de Bauer à travers Sítio ». Bonin a vu juste en remarquant que ces objets de verre nous mettent sur la piste des photographies de Bauer. À l’instar de ses sculptures, les parois vitrées dans les photos de l’artiste pointent une matière invisible : « l’air, qui passe d’abord à travers nos poumons », élément essentiel à « la transition vitreuse ».

L’actuel corpus d’oeuvres de Bauer est étroitement lié à sa série Bouteilles de Sítio (2018–en cours), produite en réponse à un séjour de recherche à Río. Sa réflexion a pris la forme de récipients en verre soufflé, incarnation des poumons humains et de la surabondance de bouteilles d’eau en plastique qui jonchent les plages ou peuplent les scènes urbaines à de nombreuses fins : suspendues à des arbres pour abreuver les chats errants ou utilisées comme cruches pour faire pousser diverses espèces d’orchidées. Les récipients en verre soufflé servent eux-mêmes ici de métaphore visuelle aux poumons gonflés d’air qui leur ont donné leur forme vivante et insufflé une forme de vie.

Ainsi que nous l’avons vu, Bauer explore la façon dont les questions soulevées par le travail des architectes vont au-delà du bâtiment même, intégrant un paysage, un quartier, un contexte social, une population. Dans le prolongement de son intérêt pour ce dialogue entre architecture et paysage naturel (et lieux de vie), ses recherches actuelles sur la serre, regroupées sous le titre Ceci n’est pas une fenêtre, mais un miroir, rejoignent ses préoccupations concernant les ambiguïtés de l’espace. Notamment, on y retrouve son intérêt pour le verre. En ce sens, l’architecture de la serre apparaît comme un symbole liminal de la tension entre le désir ou la possession et la culture ou le soin. À travers ces oeuvres, le verre devient un moyen d’explorer des considérations sur la présence, l’absence et la mémoire.

Si, dans cette nouvelle phase de son travail, Lorna Bauer délaisse la photographie telle qu’on la connaît, ce n’est que pour capter autrement l’oscillation entre objet et représentation. Empreinte, capture, moulage et trace … la scénographie des expositions de Bauer révèle que ses images et objets, bien que de nature différente, participent d’une même logique. [Daniel Fiset, esse, printemps 2020]

 

L’Exposition du Prix Sobey pour les arts 2021, organisée par le Musée des beaux-arts du Canada et la Fondation Sobey pour les arts, est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada jusqu’ au 20 février 2022. Le nom du lauréat ou de la lauréate du Prix Sobey pour les arts 2021 sera annoncé en novembre. Cet article a été publié à l’origine dans Prix Sobey pour les arts 2021 (Musée des beaux-arts du Canada, 2021). Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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