Prix Sobey pour les arts 2022: Azza El Siddique

Azza El Siddique, Mesure à un temps, 2020, acier, acier déployé, eau, barbotine non cuite, système d’irrigation goutte-àgoutte, membrane EPDM, briques de ciment

Azza El Siddique, Mesure à un temps, 2020, acier, acier déployé, eau, barbotine non cuite, système d’irrigation goutte-à-goutte, membrane EPDM, briques de ciment. Collection de l’artiste. © Azza El Siddique Photo : MBAC


Dans sa pratique artistique, Azza El Siddique aborde avec sensibilité le hème de la transformation – renouant avec une forme de lenteur, elle observe l’état changeant des choses pour encourager de nouvelles réflexions sur la vie et son côté inévitable, la mort. Mais mourir quand, comment, où, et pour devenir quoi exactement? El Siddique explore tout cela à travers ses œuvres, qui combinent liquides, parfums, métaux et différents types de sol sous l’effet de la chaleur. Minutieusement assemblés pour former des environnements sculpturaux évolutifs ressemblant à des laboratoires,  des plateaux de jeux et des usines de fabrication, les éléments qu’elle choisit réagissent entre eux et se façonnent mutuellement, produisant des résultats inédits. « Je travaille en me posant des questions, dit El Siddique, formulant des hypothèses, puis mettant en place un système pour que tout se déroule naturellement. » Un peu à la manière d’une spécialiste des matériaux ou d’une ingénieure, l’artiste observe l’évolution de la matière dans des situations données. Dans cette perspective, elle étudie comment se manifeste la perte dans le monde matériel en menant des expériences physiques qui laissent présager un faisceau de possibilités.

Dans chacune de ses grandes installations, El Siddique s’appuie sur les précédentes, un processus logique étant donné ses choix artistiques influencés par des recherches de longue haleine dans la littérature funéraire ancienne, notamment les livres égyptiens et nubiens sur la navigation dans l’au-delà. Jusqu’à maintenant, Le livre de l’Amdouat (le livre du monde souterrain) est au cœur des réflexions de la créatrice. Le texte suit la régénération de Rê, le dieu égyptien du soleil, sur douze heures, du crépuscule (mort) à l’aube (renaissance). Pour El Siddique, ce guide du voyage dans l’au-delà est « essentiellement un aide-mémoire qui permet d’avancer. Il y a quelque chose de puissant dans la façon dont [ce texte] expose les choses, au lieu de laisser planer le mystère ». El Siddique ne refuse pas l’ambiguïté – son œuvre en porte la trace après tout –, mais son inclination pour différents textes d’intérêt didactique et instructif est liée à une compréhension que tout système de connaissance, à travers le temps, les cultures et les domaines, est intrinsèquement biaisé en faveur de certains sujets et non pas d’autres. L’accessibilité, le statut et la mobilité déterminent souvent les avancées et les reculs dont est faite l’histoire.

Azza El Siddique, Fade into the Sun, 2021. Steel, expanded steel, water, unfired clay slip, bisque-fired slip clay, enamel spraypaint, slow-drip irrigation system, heat lamps, bakhoo, sandalwood oil

Azza El Siddique, Fade into the Sun [Fondu au soleil], 2021. Acier, acier déployé, eau, lait de kaolin cru, argile à glaçure cuite à la bisque, peinture émail au pistolet, système d’irrigation goutte-à-goutte, lampes chauffantes, bakhour, huile de santal, 7,62 x 7,62 x 3,05 m. © Azza El Siddique. Vue d'installation à MOCA, Toronto. Photo : Toni Hafkenscheid

Depuis 2017, El Siddique raffine un vocabulaire visuel qui lui est propre, et que chaque œuvre contribue à étendre. « Il est très important pour moi de trouver ces moments charnières où les êtres humains ont découvert d’autres façons de comprendre le monde », dit-elle. Le sens de son travail s’enrichit de nouvelles recherches, de la spécificité du site où il est exposé et de l’expérience qu’en a le public. Pour rester dans l’esprit du guide et du manuel, ce qui suit propose une sorte de vade-mecum à consulter pour qui s’expose aux inventions d’El Siddique, un outil de référence (partiellement mythique, partiellement réaliste) appelé à être modifié en fonction de l’évolution de l’œuvre de l’artiste.

L’argile : Dans les différents systèmes de croyances, y compris ceux que partageaient les anciennes cultures égyptienne et nubienne, Dieu est perçu comme un potier ayant façonné l’humanité dans l’argile. On trouve, dans les installations d’El Siddique, des multiples d’objets de terre crue ou vernissée. Ces céramiques coulées en barbotine dans des moules préparés par l’artiste ont pour modèles des bibelots usagés et des figures « talismaniques » qui pourraient, selon elle, évoquer les mythes de la création. Comme des corps, les objets d’argile sont disposés stratégiquement à l’intérieur du cadre de ses compositions architecturales. Dans leur état pratiquement brut, ces matériaux évolutifs sont ouverts à la transformation, se modifiant selon leurs interactions avec les autres éléments environnementaux des écosystèmes dont ils font partie.

Azza El Siddique, Mesure à un temps (détail), 2020, acier, acier déployé, eau, barbotine non cuite, système d’irrigation goutte-àgoutte, membrane EPDM, briques de ciment

Azza El Siddique, Mesure à un temps (détail), 2020, acier, acier déployé, eau, barbotine non cuite, système d’irrigation goutte-àgoutte, membrane EPDM, briques de ciment. Collection de l’artiste. © Azza El Siddique Photo : MBAC

Les pyramides et les ziggourats : L’architecture de l’œuvre d’El Siddique est basée sur celle d’espaces sacrés, épousant notamment le profil et la logique des pyramides, mais peut-être aussi ceux des ziggourats. Parce que l’artiste travaille in situ, ses installations sont des interprétations contemporaines qui renvoient à un passé, et donc qui allient recherche et intuition.

Les pyramides sont comme des monuments à l’au-delà. Essentiellement construites en calcaire, elles se distinguent par deux éléments : le temple où les communautés peuvent se rassembler et accomplir des rituels, et une chambre funéraire souterraine où les corps des pharaons sont conservés en toute sécurité. Les plans d’étage de ces lieux de repos sont complexes, intégrant de nombreuses pièces, des impasses et de fausses portes afin que l’âme puisse y errer librement et en toute quiétude. Comme le décrit  El Siddique, le schéma nubien donne la priorité aux passages nécessaires vers l’au-delà.

À partir d’une autre perspective, on peut décoder dans l’architecture de l’œuvre l’image d’une ziggourat, construction mésopotamienne antique, de forme pyramidale, habituellement faite de briques cuites. Les lignes de la ziggourat montent vers un point unique (mais elles pourraient aussi descendre vers la terre), comme un escalier, symbolisant le progrès ainsi que le lien entre l’humanité et les dieux. À la différence des pyramides égyptiennes et nubiennes, les ziggourats sont des temples. En pratique, ces bâtiments sont destinés à offrir un refuge en cas d’inondations saisonnières.

Azza El Siddique, Mesure à un temps, 2020, acier, acier déployé, eau, barbotine non cuite, système d’irrigation goutte-àgoutte, membrane EPDM, briques de ciment

Azza El Siddique, Mesure à un temps, 2020, acier, acier déployé, eau, barbotine non cuite, système d’irrigation goutte-àgoutte, membrane EPDM, briques de ciment. Collection de l’artiste. © Azza El Siddique Photo : MBAC

L’eau : La composante sonore de chaque œuvre est déclenchée par l’eau. Celle-ci court, coule, dégoutte et se sublime tout au long du parcours. Ce qu’El Siddique met en mouvement, c’est un élément de base dans toutes réactions chimiques, un élément essentiel à la vie, une force capable de nourrir et de détruire. La vapeur se dépose en gouttelettes sur les pièces d’argile tandis que les systèmes d’irrigation à débit variable font s’égoutter l’eau sur elles jusqu’à ce que leur matière s’altère, voire se décompose entièrement. Grâce à des réservoirs peu profonds, l’argile non cuite s’écoule dans le courant de l’eau qui l’érode, dessinant un circuit sinueux de la vie à la mort, et inversement. Selon les cultures égyptienne et nubienne, l’univers tire son origine des eaux primordiales du dieu Noun. Divers mythes affirment qu’à la fin du monde, tout retournera à ces mêmes eaux.

Bakhour et sandalia : Des morceaux de bakhour (encens comprimé composé de copeaux de bois, de santal, de myrrhe, de rose et d’oliban) brûlent sous des lampes infrarouges, leur parfum se mêlant à celui de la sandalia (huile infusée au santal). Ces substances rappellent les traditions funéraires musulmanes du Soudan, où, en geste de dévotion, le corps est nettoyé avec des huiles pour aider à sa transition d’une vie à l’autre. Dans l’esprit  d’El Siddique, ce mélange aromatique est une ode aux femmes soudanaises de la diaspora de son enfance, leur puissance et leur sensualité se dégageant des espaces institutionnalisés en les imprégnant.

L’acier : En raison de son rapport coût/efficacité, de sa disponibilité et de sa résistance, l’acier est l’un des matériaux de construction les plus utilisés dans le monde occidental depuis le milieu du XXe siècle. Réarrangées, les lettres de steel (en anglais) forment le mot stele, qui en latin désigne une pierre dressée et sculptée ou peinte, dans l’Antiquité, en guise de monument commémoratif. L’acier apparaît dans presque toutes les œuvres  d’Azza El Siddique. L’artiste fabrique tout elle-même à partir de poutres en acier non traité, réalisant réservoirs, colonnes, corniches et aménageant des voies de circulation pour le corps-spectateur. Ses constructions sont angulaires et épurées, à la fois sculptures minimalistes et ossatures. On rencontre parfois des symboles et des motifs inscrits sur leurs surfaces avant qu’elles ne soient obscurcies par oxydation sous le ruissellement et le clapotis de l’eau. La structure en acier soutient tous les éléments présentés ici, offrant un espace de deuil, de mémoire, de méditation, d’invention et de réjouissance à quiconque en fait l’expérience.

 

L'Exposition du Prix Sobey pour les arts 2022  est présentée au Musée des beaux-arts du Canada du 28 octobre 2022 jusqu'au 13 mars 2023, et le nom du lauréat ou de la lauréate sera annoncé le 16 novembre. Le Prix Sobey pour les arts est administré conjointement par la Fondation Sobey pour les arts (FSA) et le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). Cet article a été publié à l’origine dans Prix Sobey pour les arts 2022 (Musée des beaux-arts du Canada, 2022). Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

Partager cet article: 

À propos de l'auteur