Prix Sobey pour les arts 2022 : Divya Mehra

Divya Mehra, L’après-colonialisme, une réinvention du pouvoir. Il est possible que le soleil se soit couché sur votre empire OU pourquoi votre voix ne compte pas… 2018-20, installation

Divya Mehra, L’après-colonialisme, une réinvention du pouvoir. Il est possible que le soleil se soit couché sur votre empire OU pourquoi votre voix ne compte pas. Portrait d’une diaspora indienne en état de déséquilibre, mais néanmoins contemporaine au vu de ce rouge colonial, ce jaune sauce au cari et ce vert paradisiaque, habilement présentée sous les traits deformés médiévales ranimées. Les défis d’entrer dans un espace à prédominance blanche (cela se trouve-t-il dans la boutique de souvenirs?) où toutes les femmes et tous les éléphants magiques connaissent le travail derrière cette œuvre, mené ici dans votre Winnipeg, parmi mes pairs, qui désirent être vus et voir le butin à travers ce camouflage lianes de jungle, honorant un héritage de perte par l’occupation de ces espaces désuets, 2018–2022, tissu enduit de PVC, peinture acrylique, plastique et composants électriques. Acheté en 2019 (48651). Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa. © Divya Mehra Photo : MBAC

 

Mise à jour: Divya Mehra est la lauréate du Prix Sobey pour les arts 2022


Au moment où j’écris ces lignes (en juin 2022), Divya Mehra anime une retraite sur le racisme dans une IPB (institution à prédominance blanche) à Seattle, dans l’État de Washington. Dans une démarche inspirée par la rhétorique DÉI (diversité, équité, inclusion), elle a préparé une « trousse de courage » exclusive pour chaque personne participant à l’activité. Ces adorables boîtes à emporter imprimées à la presse typographique sont remplies de friandises, des s’mores emballés individuellement à faire griller sur le feu en savourant « une existence dont la persécution est absente, une existence privilégiée dans un espace singulièrement sûr ».

Pendant ce temps, à l’autre bout du monde, une déesse repose à nouveau dans les lieux géographiques d’où elle a autrefois été dérobée; dans une trajectoire inverse à celle d’Indiana Jones, Mehra a restitué la déité volée après un siècle de déplacement violent au sein de la collection d’une autre IPB.

L’artiste, qui n’est pas attachée à une technique en particulier, travaille à même la fibre du tissu socioculturel. Elle crée un commentaire social profondément stratifié et abstrait, présenté sous des dehors séduisants ou humoristiques qui désarment les préjugés implicites et les mécanismes de défense de son public.

Divya Mehra,Trousse de courage, 2022. Boîte à pignon imprimée à la presse typographique, ruban, biscuits Graham, guimauves, chocolats au lait, papier froissé

Divya Mehra,Trousse de courage, 2022. Boîte à pignon imprimée à la presse typographique, ruban, biscuits Graham, guimauves, chocolats au lait, papier froissé, 10,2 × 15,2 × 8,9 cm; édition de 50. © Divya Mehra Photo : Avec l’autorisation de l’artiste

Sur West 11th St. au centre-ville de Tulsa, en Oklahoma, à l’occasion du 100e anniversaire du massacre de Tulsa, un panneau-réclame affiche une caricature du gouverneur de l’État Kevin Stitt condamnant la théorie critique de la race tandis qu’un élève noir contemple la fin du monde de la fenêtre de sa classe. Souvenez-vous, dites NON à l’inconfort, la culpabilité, l’angoisse ou la détresse psychologique tire son titre de la loi de l’État d’Oklahoma, adoptée en mai 2021, à une date pour le moins proche de l’anniversaire du massacre raciste. Le texte interdit aux corps enseignants de présenter du matériel antiraciste qui pourrait causer un inconfort à un certain nombre d’élèves. Cette affiche publicitaire fait partie de la série La fin de vous dans laquelle Mehra revisite The End, populaire illustré de 1983 réalisé par Skip Morrow. La bande dessinée originale de Morrow ne montrait que des sujets blancs occupés à leurs menues tâches quotidiennes, insensibles aux forces nucléaires détruisant le monde en arrière-plan de chaque vignette. Reprenant ce climat d’angoisse apocalyptique, Mehra intègre une jeunesse racisée et des personnes fournissant des biens ou des services essentiels à sa série, public d’un monde qui se transforme complètement alors que les personnes blanches tentent de maintenir le statu quo. Emblématique de l’œuvre de l’artiste, la série La fin de vous comporte de subtiles références aux paysages politique, artistique et social. Elle nous donne à voir des réseaux relationnels tendus par la perspective d’un monde en plein bouleversement.

Divya Mehra, Souvenez-vous, dites NON à l’inconfort, la culpabilité, l’angoisse ou la détresse psychologique, 2021, de la série La fin de vous. Panneau d’affichage imprimé

Divya Mehra, Souvenez-vous, dites NON à l’inconfort, la culpabilité, l’angoisse ou la détresse psychologique, 2021, de la série La fin de vous. Panneau d’affichage imprimé, 3,2 × 6,9 m. Commande pour Add Space/Tulsa Artist Fellowship, Tulsa, OK, 2021. © Divya Mehra Photo : Richard Zimmerman

Avec ici du moins nous serons libres (construisez-vous un Taj Mahal pour personnes ordinaires OU un simple décor pour la vidéo maison la plus drôle), Mehra aborde brièvement les thèmes de l’affliction, de la dévastation et de l’évolution du langage et de l’expression des émotions. Elle recrée deux émojis à grande échelle, prolongeant une tendance sociétale qui consiste à véhiculer des idées complexes avec une économie de caractères toujours plus grande. Le titre évoque trois postures devant la tragédie humaine marquant cette époque pandémique : le segment « ici du moins nous serons libres » fait référence au libre arbitre, à la version que s’en fait Satan qui, révolté, propose dans Le Paradis perdu de créer « un Ciel en Enfer »; celui du « Taj Mahal pour personnes ordinaires » renvoie aux innombrables personnes qui ont traversé l’existence sans avoir droit à un hommage, sans pouvoir laisser un mausolée majestueux derrière elles, faute de ressources (ou d’ego); et celui de la « vidéo maison la plus drôle » est une allusion au schadenfreude, ce plaisir collectif malsain de contempler à distance la souffrance d’autrui. Si la pandémie a causé la disparition de millions de vies, elle a frappé de façon disproportionnée les personnes racisées et le personnel de première ligne et des infrastructures essentielles. Ayant d’abord une qualité esthétique, les émojis ont progressivement revêtu des articulations émotionnelles plus complexes. Dans leurs dimensions monumentales, les structures pictographiques gonflables  et  de Mehra portent l’incroyable poids de l’expression d’un traumatisme international collectif, de ses conséquences disparates et du fossé séparant les personnes qui détiennent le pouvoir de celles qui ne le détiennent pas.

En 2019, alors qu’elle visitait la MacKenzie Art Gallery pour préparer une exposition, Mehra s’est posé des questions sur une petite sculpture de la collection Norman MacKenzie intitulée Vishnou. Elle s’est immédiatement rendu compte que cette œuvre ne représentait vraisemblablement pas Vishnou, et a rapidement trouvé – avec l’aide de Siddharth Shah, conservateur de l’art d’Asie du Sud au Peabody Essex Museum – qu’il s’agissait en fait d’Annapurna, déesse de la nourriture. À l’époque, j’étais directeur des programmes au MacKenzie, et Mehra m’a montré le compte-rendu dont la sculpture faisait l’objet dans nos propres archives. Norman MacKenzie y narre le récit de son voyage de 1913 à Varanasi, en Inde. Descendant le Gange, MacKenzie a fait halte dans un ghât crématoire (un site sacré pour les rites funéraires, accessible à la population, une sorte de Taj Mahal pour les gens ordinaires). Il raconte comment il a volé une idole à cette ville sainte, l’a passée en contrebande et en a fait don dans le cadre du legs fondateur à ce qui est aujourd’hui l’Université de Regina pour contribuer à créer la future MacKenzie Art Gallery. MacKenzie ne savait pas quelle divinité il s’était appropriée, mais des liens profonds unissaient la déesse à la ville d’où il l’avait arrachée : Annapurna est communément appelée la « reine de Varanasi ». L’acte de dénomination survenu dans ce vol est caractéristique du colonialisme sous-jacent aux IPB que Mehra critique dans son travail; l’artiste a proposé un projet d’intervention directe dans l’histoire qui a cours pour mettre fin à la persistance de l’injustice dont elle porte le sceau.

Divya Mehra, Il n’y a rien que vous possédez que je ne puisse vous enlever (Pas Vishnou : nouvelles perspectives de darśana), 2020, café, sable, peau de chamois, lacet de cuir, métal

Divya Mehra, Il n’y a rien que vous possédez que je ne puisse vous enlever (Pas Vishnou : nouvelles perspectives de darśana), 2020, café, sable, peau de chamois, lacet de cuir, métal, édition 1 de 10, socle en pierre artificielle britannique. MacKenzie Art Gallery, Regina (2020-4). © Divya Mehra Photo : MBAC

Dans le cadre de ce projet, Mehra a créé une œuvre qui est devenue un élément central de son exposition individuelle From India to Canada and Back to India (There is nothing I can possess which you cannot take away). Ce titre était une adaptation de celui de l’exposition rétrospective indienne dont elle s’inspirait (Vision Exchange – Perspectives from India to Canada), ainsi que d’une réplique d’Indiana Jones et les aventuriers de l’arche perdue, créant une tension entre la fétichisation occidentale des « cultures autres », le vol, le pouvoir, la propriété et la restitution. Annapurna était présente, bien qu’absente – l’exposition comprenait un petit sac de sable, dont le poids correspondait à celui de la sculpture d’Annapurna, offert en remplacement de la statue dérobée si celle-ci devait être rapatriée dans son milieu d’origine. Un volume relié en cuir des archives MacKenzie était ouvert sur le texte dactylographié de Norman MacKenzie et une photographie de « sa » sculpture avait visiblement été ôtée, laissant un vague contour sur la page jaunie. La sculpture de Mehra était installée sur un autel, réplique de celui des Aventuriers de l’arche perdue, sur fond de décor vert « liane de jungle ».

Il n’y a rien que vous possédez que je ne puisse vous enlever (Pas Vishnou : nouvelles perspectives de darśana) n’est pas à proprement parler une sculpture, mais une intervention active dans l’histoire, la collection d’une IPB et les affaires internationales. Un an après la création de cette œuvre, Mehra a participé à la cérémonie publique de rapatriement de la déesse de la nourriture et a saisi l’occasion pour souligner l’importance du retour de l’idole au moment où les agriculteurs indiens étaient engagés dans l’un des mouvements de protestation les plus vastes au monde en opposition à la « loi sur les fermes ». Plusieurs mois plus tard, le premier ministre indien Narendra Modi s’adressait à la nation, se rappelant de cette restitution comme d’un « jour de fierté pour tout le peuple de l’Inde ». En novembre 2021, Annapurna a entrepris une shobha yatra – une procession cérémonielle de quatre jours de Delhi à Varanasi – pour y recevoir la Prana Pratishtha, un rituel de resanctification. Par centaines de milliers (si ce n’est des millions), la population indienne s’est massée sur le passage d’Annapurna pour l’honorer, voyage qui a été diffusé en direct sur la plupart des grands réseaux d’information jusqu’à l’installation de la déesse dans le temple fraîchement rénové qui lui a été consacré dans le corridor de Kashi Vishwanath, le long des rives mêmes où elle avait été subtilisée 108 ans auparavant. Quatre jours plus tard, le premier ministre Modi annonçait l’annulation de la loi sur les fermes.

Dans les réserves de la MacKenzie Art Gallery, sur une étagère portant la mention « Antiquités orientales », une cavité creusée pour recevoir Annapurna accueille aujourd’hui le sac de Mehra nommé Il n’y a rien que vous possédez que je ne puisse vous enlever (Pas Vishnou : nouvelles perspectives de darśana). La MacKenzie a fait l’acquisition de l’œuvre pour sa collection permanente, indiquant l’endroit où se trouvait autrefois une idole volée qui n’était pas Vishnou. Darsána est un terme hindou signifiant « regarder » ou « visualiser », mais, plus précisément, il exprime le regard comme acte de dévotion. Je n’ai pas d’expérience directe de cette forme d’observation active, mais elle rappelle l’acte muséal séculier de l’attention et de la contemplation esthétiques. Le tour « Nouvelles perspectives de darśana » réaffirme cet acte de voir les « objets de musée », provoquant un changement dans la manière dont nous concevons le respect avec lequel nous traitons les œuvres et les idoles dans les collections occidentales; remettant en question le mode extractif avec lequel nous avons l’habitude de considérer / consommer les cultures; et proposant une nouvelle relation entre éthique, institutions, esprit, croyances et conceptions du monde. Il n’y a rien que vous possédez que je ne puisse vous enlever… évoque le potentiel de toutes les IPB à participer au projet décolonial pour en finir avec les injustices dont elles ont bénéficié, en prenant notamment des mesures tangibles comme le dessaisissement de leurs propres possessions.

Par ces œuvres et d’autres issues de sa pratique actuelle, Mehra diverge des générations récentes de la critique institutionnelle en suivant une direction nouvelle : mélanger militantisme, esthétique, accessibilité et profondeur tout en suscitant une évolution durable bien concrète. Sa démarche attire l’attention sur les aberrations, les injustices et les vérités dissimulées au grand jour. Elle utilise les structures de pouvoir institutionnelles et sociales comme matériaux, proposant une œuvre provocatrice qui confronte les réalités vécues et qui, tout en séduisant ses sujets, les amène à s’engager de bonne foi dans son grand projet. En cette période de lutte pour mettre en lumière les atrocités de l’histoire (ou du présent) sans rien en gommer, Mehra montre, avec élégance et le sérieux nécessaire, la voie à suivre : inciter à une évolution des esprits sur le sujet des restitutions de biens culturels, faire bouger les lignes de la géopolitique et éviter les platitudes disculpatoires tout en bousculant les héritages pour un avenir auquel nous devons œuvrer collectivement.

 

L'Exposition du Prix Sobey pour les arts 2022  est présentée au Musée des beaux-arts du Canada du 28 octobre 2022 jusqu'au 13 mars 2023, et le nom du lauréat ou de la lauréate sera annoncé le 16 novembre. Le Prix Sobey pour les arts est administré conjointement par la Fondation Sobey pour les arts (FSA) et le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). Cet article a été publié à l’origine dans Prix Sobey pour les arts 2022 (Musée des beaux-arts du Canada, 2022). Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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