PRIX SOBEY POUR LES ARTS 2022 : Krystle Silverfox

Krystle Silverfox, Tout ce qui brille n’est pas or…, 2019, couverture de la Baie d’Hudson en laine, cadre en cèdre, pièces de monnaie en cuivre.

Krystle Silverfox, vue d’installation, Exposition du Prix Sobey pour les arts 2022, Musée des beaux-arts du Canada,  Ottawa, 28 octobre 2022 au 12 mars 2023. Collection de l’artiste © Krystle Silverfox Photo : MBAC


Au premier abord, l’objet accroché ressemble certes à une couverture de la Compagnie de la Baie d’Hudson. Pourtant, il devient rapidement évident qu’il s’agit d’autre chose. La pièce présentée semble coincée, comme suspendue entre des processus de re-création et de dé-fabrication, de revendication et de désaveu.

La couverture arbore une palette aux tons feutrés; de couleur crème, elle est dotée de quatre bandes horizontales : noire, bistre, taupe et gris rosé. Les armoiries dorées et scintillantes de la société commerciale évoquée au premier regard sont inversées dans le coin supérieur droit, presque négligeables, mais intentionnellement exposées à la vue. Le tissu semble avoir été découpé avec précision en une longue frange qui pend jusqu’au sol, où sont éparpillées parmi ses fils des pièces d’un cent, ces bons vieux sous noirs aujourd’hui éliminés du système monétaire canadien. Sa fibre textile donne l’impression théâtrale de se décomposer pour se recomposer de façon spectaculaire dans un alliage de cuivre. Le titre de cette œuvre est Tout ce qui brille n’est pas or...

L’année de confection, c’est 2019. La couverture est présentée dans la vitrine de la Galerie Audain de l’École d’arts contemporains de l’Université Simon Fraser, située en bordure du Downtown Eastside, à Vancouver. La population étudiante et les membres du corps professoral font souvent référence au campus comme au SFU Woodward’s, allusion au grand magasin qui se trouvait à cet endroit à l’époque de l’apogée de l’Eastside. Une telle époque est depuis longtemps révolue. Le secteur est aujourd’hui l’un des quartiers les plus précaires du Canada sur le plan économique. Trente-et-un pour cent de sa population est autochtone.

Krystle Silverfox, vue d’installation, Exposition du Prix Sobey pour les arts 2022, Musée des beaux-arts du Canada

Krystle Silverfox, vue d’installation, Exposition du Prix Sobey pour les arts 2022, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 28 octobre 2022 au 12 mars 2023. Collection de l’artiste © Krystle Silverfox Photo : MBAC

Lors de l’installation de la couverture en 2019, le nom officiel du campus, le Goldcorp Centre for the Arts, tombait tout juste en désuétude. Goldcorp Inc., la société minière dont le siège était basé à Vancouver, venait en effet d’être acquise par l’entreprise américaine Newmont Corporation. Pour les personnes qui ne fréquentent pas souvent la galerie, ces transactions de plusieurs milliards de dollars semblent très éloignées de l’espace d’exposition et du quartier dans lequel il se trouve. Cependant le lieu est cousu de fil blanc pour Krystle Silverfox, artiste à l’origine de Tout ce qui brille n’est pas or... et membre du clan du loup de la Première Nation Selkirk.

Anciennement connue sous le nom de peuple Hucha Hudan (peuple des plaines), la Première Nation Selkirk a pris son nom de la région de Fort Selkirk, le poste de traite de la Baie d’Hudson brièvement établi au milieu du XIXe siècle au confluent du fleuve Yukon et de la rivière Pelly. Bien que cet établissement particulier soit aujourd’hui un site historique, l’exploitation des terres des Selkirk par les allochtones persiste encore à ce jour, notamment sous la forme d’une extraction intensive des ressources.

La Première Nation Selkirk a négocié des accords avec les sociétés minières qui exploitent ses terres, recevant des redevances et garantissant des contrats de travail à ses membres. Malgré cette entente, les poncifs habituels allant de pair avec la présence sociale des entreprises, répétés par les services de relations publiques, dissimulent les pressions; les déséquilibres de pouvoir; les impératifs économiques pour les Premières Nations, engendrés par des années de disparité; et les graves conséquences des logiques minières sur les modes de vie des Tutchones du Nord. Silverfox perce ce voile pour exposer ces tensions de manière cinglante. Celles-ci vibrent au cœur de son travail récent.

Krystle Silverfox, Tout ce qui brille n’est pas or…, 2019, couverture de la Baie d’Hudson en laine, cadre en cèdre, pièces de monnaie en cuivre

Krystle Silverfox, Tout ce qui brille n’est pas or…, 2019, couverture de la Baie d’Hudson en laine, cadre en cèdre, pièces de monnaie en cuivre. Collection de l’artiste. © Krystle Silverfox Photo : MBAC

Silverfox a grandi à Vancouver, dans le Downtown Eastside et ses environs. À travers un impressionnant éventail de techniques artistiques, dont la photographie, la sculpture, le textile et le collage numérique, elle puise dans ses propres expériences vécues en tant que femme autochtone vivant en milieu urbain, tout en renouant avec les traditions et les territoires de sa nation. Son travail a été reconnu pour sa clarté et le savoir-faire qu’il met en valeur, mais surtout, pour le témoignage qu’il livre sur le Nord. Elle recentre l’attention critique sur les personnes et les lieux souvent sous-représentés dans les discours canadiens.

Au Canada, les mines creusées dans les territoires du Nord – et les relations troubles entre les Premières Nations, les gouvernements et les entreprises qui en sont à l’origine – sont tout simplement hors de vue pour plusieurs, invisibles et donc éloignées des préoccupations. L’œuvre de Silverfox est tout à fait cruciale du point de vue politique. Avec Tout ce qui brille n’est pas or..., l’artiste place les réalités sociales et économiques de sa nation au centre de son œuvre pour éveiller la conscience du public. Outre son allusion à l’exploitation du cuivre, l’artiste fait référence à la tradition du potlatch qui veut qu’on coupe une couverture en deux afin de la partager, une coutume héritée de sa grand-mère. La pièce de tissu est tendue sur un cadre en bois, comme lors du tannage d’une peau d’orignal. Silverfox autochtonise la couverture de la Baie d’Hudson (symbole de richesse coloniale) à travers des techniques matrilinéaires qui donnent forme à la sollicitude.

 Krystle Silverfox, Royal Tease [Illusion royale], 2020. Épreuve au jet d’encre

Krystle Silverfox, Royal Tease [Illusion royale], 2020. Épreuve au jet d’encre, 142,2 x 86,4 cm. © Krystle Silverfox. Photo : avec l’autorisation de l’artiste

De même, la nature morte photographique de Silverfox, Illusion royale (2020), possède une riche symbolique visuelle. Le pique-nique abandonné dans un savant désordre suggère le dérapage de négociations. Sur des cartes territoriales, les plats (symboles du gouvernement canadien et de l’Empire britannique) sont juxtaposés à des plantes médicinales des Tutchones du Nord. Et pourtant, l’artiste a emprunté tous ces objets lourds de sens – la tasse à thé anglaise et la bouilloire en cuivre y compris – à des membres de sa famille, sa sœur et sa grand-mère. Comme dans son imitation adroite et trompeuse de la couverture de la Baie d’Hudson, Silverfox met en avant l’apprentissage matriarcal et la mise en commun sororale. Elle place ainsi les femmes autochtones au centre de son œuvre.

tth’í’ yáw nan (fils perles territoire), œuvre créée en 2018, est une élégie touchante dédiée aux femmes et filles autochtones disparues et assassinées (FFADA) du Downtown Eastside de Vancouver. Les photographies de lieux connus de Silverfox sont floues; la relation au territoire est détachée. Des images de perles enfilées se superposent aux surfaces photographiques. Brisés, les fils qui les lient évoquent les actes de violence commis.

Des thèmes semblables reviennent dans les œuvres en cours de Silverfox, composées de branches de saule liées par des brins de laine rouges. Ces pièces évoquent d’emblée la robe rouge, emblème de la crise des FFADA. Elles sont également une manifestation de la terre qui saigne. Silverfox associe adroitement justice sexuelle et justice environnementale, rappelant les taux élevés de violence à l’encontre des femmes autochtones et des personnes LGBTQ+ dans le nord du Canada, une violence perpétrée par des hommes itinérants et célibataires. C’est là l’une de nombreuses conséquences imprévues de l’exploitation minière.

En 2017, la proposition Coffee Gold de Goldcorp visant à construire l’une des plus grandes mines d’or à ciel ouvert du monde a été rejetée parce que les Premières Nations touchées par le projet n’avaient pas été consultées. Pourtant, à partir du printemps 2022, la construction des installations devrait se concrétiser, cette fois sous l’autorité de Newmont. L’énergie hydroélectrique du Yukon ne sera sans doute pas suffisante pour alimenter l’entreprise, qui se tournera plutôt vers les combustibles fossiles. Plus de 100 kilomètres de nouvelles routes traverseront les étendues sauvages, reliant le site à Dawson City et occasionnant une circulation à l’année sur le chemin de migration des caribous, sans compter l’accès sans précédent aux terres et aux eaux de la Première Nation Selkirk accordé au tourisme récréatif. En outre, un campement accueillera une main-d’œuvre mobilisant 400 personnes à la fois.

Cette exploitation procurera du travail à des personnes en quête de revenus. Elle aura cependant aussi des répercussions manifestement passées sous silence dans les communiqués de presse. La proposition promet de « surveiller » les conséquences négatives de la mine, mais reste vague sur la manière de les pallier.

Et quand ces questions sont balayées vers les périphéries canadiennes, le travail de Krystle Silverfox, par sa grande puissance esthétique et son militantisme discret, les ramène au cœur du débat. L’artiste concentre son propos sur le Yukon et les peuples tutchones, établissant les liens provocateurs et nécessaires entre le territoire de ses ancêtres et les lieux de son enfance, entre les acquisitions milliardaires et les préjudices misogynes. De tels liens tissent une toile dans les fils de laquelle s’emmêlent tout le Canada – et, sans doute, le monde moderne.

 

L'Exposition du Prix Sobey pour les arts 2022  est présentée au Musée des beaux-arts du Canada du 28 octobre 2022 jusqu'au 13 mars 2023, et le nom du lauréat ou de la lauréate sera annoncé le 16 novembre. Le Prix Sobey pour les arts est administré conjointement par la Fondation Sobey pour les arts (FSA) et le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). Cet article a été publié à l’origine dans Prix Sobey pour les arts 2022 (Musée des beaux-arts du Canada, 2022). Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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