Prix Sobey pour les arts 2022: Stanley Février

Stanley Février, La fin d’un monde (détail), 2017–2022, plâtre, bois, verre, bougies électriques, portecierges votifs, couronne funéraire.

Stanley Février, La fin d’un monde (détail), 2017–22, plâtre, bois, verre, bougies électriques, portecierges votifs, couronne funéraire. Collection de l’artiste. © Stanley Février Photo : MBAC


Stanley Février a entamé sa vie professionnelle comme travailleur social et s’est consacré à l’art à temps plein à partir de 2012. Il a toutefois toujours été artiste.

Autodidacte à ses débuts, il apprend, par ses expériences personnelles et collectives, que tout le monde a le pouvoir de changer sa vie et celle des autres. À quinze ans, négligé par ses parents biologiques, il se rapproche de ses voisins, ayant remarqué les petits soins dont leur jardin faisait l’objet. Après plusieurs mois, il leur demande de devenir sa famille d’élection. Il commence à vivre graduellement chez eux, jusqu’à ce qu’il y emménage pour de bon. En 2006, à trente ans, il vit un événement personnel très douloureux qui le pousse de nouveau à utiliser son pouvoir d’agir. Il se rend dans le cimetière Côte-des-Neiges à Montréal avec son appareil photo et une boîte d’œufs. Après avoir choisi une pierre tombale, il écrase les œufs, un à la fois, avec son pied droit nu sur la plaque posée au sol, photographiant son geste alors même qu’il le pose. Ces mouvements répétitifs, qui associent son corps et une technique d’enregistrement, auront un effet purificateur et transformateur. Dans sa thèse de maîtrise, il écrit : « Sorti de ma coquille, je suis le nouveau moi, je deviens mon nouvel auteur, éclosant de l’image liée à l’œuf et non à celle de Dieu ». Février canalise sa souffrance en un acte créateur dont il émerge libéré et convaincu de la puissance de l’art comme agent d’évolution. En outre, à travers cet exercice, il se rend compte de l’alliance essentielle qui unit la performance et la photographie et qui sous-tendra les fondements de sa méthodologie artistique.

Stanley Février, vue d’installation, Exposition du Prix Sobey pour les arts 2022, Musée des beaux-arts du Canada

Stanley Février, vue d’installation, Exposition du Prix Sobey pour les arts 2022, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 28 octobre 2022 au 12 mars 2023. Collection de l’artiste. © Stanley Février Photo : MBAC

Interdisciplinaire par nature, Février fait appel à la photo, la sculpture, le dessin, l’installation et la vidéo, tirant souvent parti de performances dans lesquelles son propre corps sert de vecteur. Avec un sens profond de l’engagement social, il étudie les rapports de forces inégaux qui traversent les sphères sociales, culturelles et économiques, ainsi que la détresse causée par la violence et l’angoisse de vivre dans notre monde contemporain. Il se penche sur la pauvreté, la santé mentale, la violence par arme à feu, la migration de masse, la brutalité policière, les conditions du monde de l’art ainsi que celles des artistes, le tout ponctué par cette phrase émouvante et empreinte de vulnérabilité : « [S]i je m’expose, c’est dans l’espoir que d’autres aussi se dévoilent. »

Stanley Février, Les vies possibles [Possible Lives], 2021. Vue d’installation

Stanley Février, Les vies possibles [Possible Lives], 2021. Vue d’installation, dimensions variables. © Stanley Février. Vue d’installation de l’exposition Menm Vye Tintin [Même criss' d'affaire]. Les vies possibles, au Musée d’art contemporain des Laurentides (MACLAU). Photo : MACLAU, Lucien Lisabelle

Les vies possibles (2021) constitue son plus vaste projet individuel jusqu’à maintenant et comprend un ensemble en constante évolution composé d’installations sculpturales et médiatiques, d’œuvres en deux dimensions et de divers éléments participatifs qui traitent des intenses défis psychologiques et physiques auxquels font face les artistes vivant dans la pauvreté et l’isolement. Le point de départ de ce projet est une lettre de détresse écrite en 1970 par Christian Boltanski au galeriste José Pierre, dans laquelle l’artiste français décrit sa situation désespérée et sa crainte  de ne plus pouvoir continuer ainsi bien longtemps. Dans une performance/ vidéo (2017), on voit Février copiant à la main ce texte de Boltanski, pour  l’envoyer ensuite à 41 galeristes montréalais qui feront la sourde oreille. Il se pose alors une question qui devient le cœur de sa réflexion : « Comment exprimons-nous notre détresse, et comment réagissons-nous devant les personnes qui nous font part de la leur? »

En plus d’une série d’installations sculpturales mettant en scène des corps ou des parties de corps réalisés en plâtre et des drapeaux blancs devenus éléments centraux du langage formel et conceptuel de Février, on trouve dans le même ensemble un groupe de tableaux sculpturaux graphiques et colorés inspiré  du Code international de signaux (CIS). Ce système de codes est utilisé principalement par les navires circulant en mer comme mode universel de  communication, en particulier lors d’appels de détresse, quand des difficultés linguistiques surviennent. Ces œuvres, conceptuellement riches et formellement attirantes, s’inscrivent dans l’esprit du pop art et de la peinture Hard Edge, et rappellent les principes d’exclusion du haut modernisme  dans l’art, ajoutant ainsi une nouvelle couche critique à la proposition de  Février. Une autre composante de ce projet est la Cabine SOS, cabine d’enregistrement installée dans différents lieux qui connaissent une forte concentration d’ateliers d’artistes et d’activités artistiques. Cet élément interactif offre un lieu dans lequel les artistes ayant vécu des situations d’angoisse ou de détresse peuvent raconter leurs histoires dans le but de trouver du réconfort et une oreille pour les écouter et les entendre.  À travers ce projet, Février exprime une conviction inébranlable envers la capacité de l’art à créer des espaces sûrs dans lesquels on peut demander de l’aide et apprendre à prendre soin les uns des autres.

Stanley Février, IT’S HAPPENING NOW, 2019, vues de la performance au Musée d’art contemporain de Montréal

Stanley Février, IT’S HAPPENING NOW, 2019, vues de la performance au Musée d’art contemporain de Montréal, tirage de 2022. Photographie de Michaëlle Sergile et Mike Patten. Collection de l’artiste. © Stanley Février Photo : MBAC

Les préoccupations du créateur relatives aux inégalités dans le monde de  l’art et leurs conséquences sur les artistes des groupes marginalisés – au  nombre desquels les Autochtones et les personnes de couleur – se manifestent dans des performances courageuses et des projets d’envergure qui impliquent la communauté au sens large. En référence à la performance  de 1992 de Fred Wilson, My Life as a Dog, l’œuvre de Février, An Invisible Minority (2018), attire l’attention sur l’absence quasi totale de diversité culturelle, dans la collection du Musée d’art contemporain de Montréal (MACM) et d’autres musées, tandis que les agents de sécurité de ces institutions, qui sont pour la plupart des personnes noires et des personnes de couleur, deviennent également invisibles. L’un des volets de cette pièce consiste en une performance filmée dans laquelle Février s’infiltre dans le musée aux côtés de ses collègues Michaëlle Sergile et Aime Mbuyi. Ensemble, les voilà déambuler dans les salles d’exposition, jouant les gardiens de sécurité. De toute évidence, cette infiltration est inaperçue tant du public que du personnel du musée. IT’S HAPPENING NOW (2019), autre performance façon guérilla au MACM, met l’institution au défi de reconnaître des talents québécois sous-estimés. Vêtus de combinaisons noires de la tête aux pieds, Février et plusieurs compères artistes et conservateurs ont traîné dans le bâtiment du musée cinquante ans de rapports annuels du MACM, enchaînés à leurs chevilles. Les complices ont ensuite procédé au déchiquetage de ces documents tout en lançant un appel collectif pour un nouveau chapitre dans l’histoire de l’art du Québec.

En lien avec cette performance artistique, on trouve le vaste projet de Février, le Musée d’art actuel/Département des invisibles, MAADI, qu’il a commencé en 2018. Cette pièce d’art conceptuel se décline en plusieurs œuvres créées par des artistes de différents horizons qui, selon lui, sont passés sous le radar dans le grand monde de l’art. Ayant acquis leurs œuvres au fil du temps, il les a réunies dans un musée de son invention. Installé au sein d’une institution, ce musée est à la fois un projet relevant de la performance et une œuvre d’art en lui-même, activé quotidiennement dans un dialogue continu avec le personnel professionnel du monde de l’art et le public. Adoptant le rôle de directeur et de conservateur en chef de cet espace, Février utilise l’espace muséal comme un moyen de remettre en question le système de l’art et le déséquilibre des pouvoirs dans la sphère socioculturelle.

Dans un ancien texte spirituel sanscrit intitulé Yoga sutra de Patanjali, le mot tapas revêt de multiples significations, dont « chaleur » et « acceptation de la souffrance ». De concert avec cette idée d’accueil de la souffrance, la force purificatrice de la chaleur peut nous libérer des épreuves, car elle transforme la douleur en émancipation puis en renaissance. Cette sagesse profondément ancrée dans l’expérience vécue de Stanley Février est une impulsion qui guide sa pratique. À travers une pluralité de modes d’expression artistique, ses préoccupations s’articulent autour du corps – le sien et, par extension, le nôtre – comme véhicule d’émancipation par lequel élever courageusement nos voix devant les difficultés que l’on rencontre encore aujourd’hui à faire reconnaître les signes de détresse. En édifiant des ponts d’empathie sans frontière, nous pouvons transcender le « je ». Cela, nous rappelle Février, l’art peut le réaliser. 

 

L'Exposition du Prix Sobey pour les arts est présenté au Musée des beaux-arts du Canada du 28 octobre 2022 jusqu'au 13 mars 2023, et le nom du lauréat ou de la lauréate sera annoncé le 16 novembre. Le Prix Sobey pour les arts est administré conjointement par la Fondation Sobey pour les arts (FSA) et le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). Cet article a été publié à l’origine dans Prix Sobey pour les arts 2022 (Musée des beaux-arts du Canada, 2022). Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada.

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