Prix Sobey pour les arts 2022: Tyshan Wright

Tyshan Wright, vue d’installation, Exposition du Prix Sobey pour les arts 2022, Musée des beaux-arts du Canada

Tyshan Wright, vue d’installation, Exposition du Prix Sobey pour les arts 2022, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 28 octobre 2022 au 12 mars 2023. Collection de l’artiste. © Tyshan Wright Photo : MBAC


Artiste pour l’essentiel autodidacte, Tyshan Wright recrée les instruments cérémoniels dont se servaient les Marrons de la Jamaïque pour accomplir le myal, rituel sacré de communion avec les ancêtres. Du nom de ce rituel, la collection qu’il a composée présente : l’abeng (corne de bovin taillée en instrument à vent, symbole le plus sacré des Marrons), le gumbe, le  tambour rackla et le tambour banc, entre autres. Dans la tradition, ces  instruments ont des vertus curatives; ils apportent la joie et la paix. Par leur création, Wright facilite l’échange entre les dimensions terrestre et spirituelle et laisse entrevoir ce qui aurait pu constituer l’avenir par ailleurs peu souvent envisagé de ces objets : si les Marrons jamaïcains, qui ont été forcés à l’exil vers Halifax, en Nouvelle-Écosse, en 1796, avaient eu le droit de conserver leurs instruments cérémoniels et étaient restés sur place, peut-être que l’abeng, les tambours et les bijoux seraient aujourd’hui fabriqués, créés, employés et appréciés localement, et serviraient ainsi l’expression de la culture de l’artiste

Tel est ce que Wright défend. Là où il travaillait principalement avec des matériaux jamaïcains comme le cèdre, le mahot bleu et la peau de chèvre, il confectionne aujourd’hui ces objets en employant des matières auxquelles ses ancêtres auraient eu accès s’ils avaient vécu ici, en Mi' kma' ki. Ainsi, sa démarche est à ce point indissociable du lieu qu’elle ne peut être disjointe de l’histoire – réelle ou perçue – de la région atlantique sous le colonialisme occidental; elle fait corps avec le patrimoine du peuple marron et le lexique visuel de la diaspora africaine.

Tyshan Wright, vue d’installation, Exposition du Prix Sobey pour les arts 2022, Musée des beaux-arts du Canada

Tyshan Wright, vue d’installation, Exposition du Prix Sobey pour les arts 2022, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 28 octobre 2022 au 12 mars 2023. Collection de l’artiste. © Tyshan Wright Photo : MBAC

Une introduction
J’avais déjà vu le nom de Tyshan Wright auparavant; sans doute avais-je aperçu son portrait sur une affiche promotionnelle. J’étais suffisamment au fait de l’actualité culturelle grâce aux vitrines numériques pour avoir relevé que ses objets artisanaux commençaient à éveiller l’intérêt des institutions et collections canadiennes employant leurs efforts à mettre en avant la  réalité noire dans leurs projets. Je me rappelle même m’être demandé s’il  « comptait  » parmi les artistes travaillant à Halifax quand j’ai lu que ses  œuvres avaient été présentées au Musée des beaux-arts de l’Ontario. Je  venais d’arriver en ville en 2018, avec tout le temps nécessaire pour apprendre à en connaître la scène artistique, mais je me retrouvais plutôt en train de chercher sur Google les artistes afro-néo-écossais. Ici, ma condition de blanche illustre bien l’une des nombreuses raisons du peu d’écho rencontré par les pratiques marginalisées. Wright n’était manifestement pas  sur le radar des conversations populaires en art contemporain. Il n’était  pas auréolé d’un diplôme ou même adoubé par un centre d’artistes autogéré.  J’étais ignorante.

Ce n’est que lorsque j’ai eu connaissance de la sélection de Wright pour le Prix Sobey que j’ai prêté attention à sa démarche. Le dossier élaboré d’images et de supports médiatiques qu’il proposait – appuyé par une lettre de Julie Hollenbach, conservatrice et professeure agrégée d’histoire de l’artisanat et de culture matérielle – ressortait de toute évidence comme le plus « professionnel » parmi les candidatures d’artistes « en émergence » de l’Atlantique. Ses assemblages faits main de matériaux organiques dans des cornes, tambours et bijoux traditionnels auraient presque pu faire l’économie des descriptions d’accompagnement détaillant le symbolisme de leurs couleurs et formes. Son C.V. faisait valoir des expositions nationales et des résidences d’importance, dont une récente à l’Institute for the Study of Canadian Slavery de l’Université NSCAD. J’étais reconnaissante pour cette introduction à son œuvre et, plus encore, à sa pratique, une distinction que je fais depuis qu’il m’a confié plus tard : « J’ai toujours un peu de réticence à dire “mon travail” ». Ces manifestations de souveraineté culturelle ne sont pas de son seul fait.

Après l’avoir rencontré virtuellement pour discuter de sa sélection et de ses projets, je me suis invitée à l’atelier-domicile de Wright. Parmi un étalage ad hoc de style garage, mais évoquant celui d’une galerie, il m’a montré Abeng, pièce réalisée en 2017, un instrument fait en corne de vache  monté sur un socle en bois orné de kenté, un tissu du Ghana, et de perles en forme de gouttes. Sur le piédestal se trouve une poésie de Shauntay Grant,  conjointe de l’artiste, écrite sur des rouleaux d’écorce de bouleau. Il m’a fait voir Tambour banc (2021) dont la forme était traditionnellement conçue pour occulter sa vocation d’instrument spirituel. Et il m’a également présenté un ensemble de trois grands tambours cylindriques, dits tambours  d’« impression », à différents stades de réalisation, culminant dans Entre esclavage et souveraineté (2022). « Puis-je toucher? », ai-je demandé à propos d’une de ces percussions en production, et il m’a renvoyé un large sourire entendu. Quand j’ai voulu savoir s’il comptait poncer le bois pour avoir une surface plus lisse, il m’a répondu par la négative, et m’a parlé de la machette. Sous le choc de ce mot, je ne suis revenue à la réalité qu’en me rappelant qu’il maîtrise son art à la perfection.

Tyshan Wright, vue d’installation, Exposition du Prix Sobey pour les arts 2022, Musée des beaux-arts du Canada

Tyshan Wright, vue d’installation, Exposition du Prix Sobey pour les arts 2022, Musée des beaux-arts du Canada, Ottawa, 28 octobre 2022 au 12 mars 2023. Collection de l’artiste. © Tyshan Wright Photo : MBAC

Un peu de contexte
Wright est né et a grandi à Accompong, à St. Elizabeth, un petit village marron autonome de Jamaïque comptant 1000 âmes environ et sept églises. Là, sans accès à l’eau courante ni initiation à l’esthétique, Wright a commencé  à vendre ses bijoux faits main et à mettre ses talents d’ébénisterie en pratique pour fabriquer des instruments cérémoniels de tradition marronne. Ses ancêtres, amenés du Ghana en Jamaïque par les colonisateurs espagnols et anglais aux XVIe et XVIIe siècles, ont résisté à l’esclavage et vécu librement de la terre, en harmonie avec la nature et en communion spirituelle. Ils ont été ainsi suffisamment forts pour éviter la défaite face aux Britanniques durant la première guerre des Marrons. Élevé dans l’une des cinq villes libres en ayant résulté, Wright était très proche de cet héritage.

Installé à Halifax depuis 2016 (et Canadien depuis 2021), Wright reste presque plus attaché encore à une dimension particulière de son passé ancestral.  À la suite de la seconde guerre des Marrons de 1795, 549 personnes de la communauté de Marrons ont été exilées de Trelawny Town, en Jamaïque, à Halifax par les colonisateurs britanniques. Après quatre ans de résistance à l’assimilation, de revendications face aux conditions de travail et de refus de conversion au christianisme, la quasi-totalité des Marrons a quitté  Halifax pour la Sierra Leone. C’est une histoire que raconte mieux l’artiste.  « S’il y a eu plusieurs livres et articles universitaires écrits sur les Marrons de Jamaïque, je n’ai jamais vu ou lu un ouvrage sur les Marrons écrit par un Marron, me dit-il. Une partie de ma motivation à faire des recherches et à créer des œuvres sur ma culture est cette volonté d’encourager d’autres artistes de la relève de communautés sous-représentées ou marginalisées (y compris les communautés autochtones et marronnes) à raconter leurs propres histoires ». Mieux encore, Wright peut brosser l’image d’un avenir alternatif où les Marrons n’auraient pas été spoliés de leurs objets cérémoniels.

« Je travaille à partir d’une tradition culturelle qui n’a jamais encore été explorée en artisanat contemporain … à partir d’une culture qui a été  menacée pendant des siècles – notre langue [le kromanti] a pratiquement disparu; une bonne partie de notre peuple a été chassé de ses terres traditionnelles – y compris les personnes exilées à Halifax en 1796 – et nous continuons à lutter pour conserver ce qu’il reste de notre patrimoine culturel et de nos territoires ancestraux. En tant qu’artiste, je fonde certains espoirs dans le fait que mes créations contribueront à la perpétuation de  ma culture. »

Tyshan Wright, A Calling [Un appel], 2021. Corne de vache montée sur bouleau et base en pomme de pin

Tyshan Wright, A Calling [Un appel], 2021. Corne de vache montée sur bouleau et base en pomme de pin, 76 x 58,5 x 71 cm. © Tyshan Wright. Photo : Steve Farmer

Un chaman?
Wright prend très au sérieux une bonne éthique de travail. Il approche la création dans la lenteur, dans une démarche réfléchie et ouverte. Il laisse à chaque œuvre le loisir de prendre possession d’elle-même. Amener une chose à exister n’est pas une mince entreprise, et donc, pour Wright, fabriquer ces objets mène au vivant. Une fois ouvragé, le bois d’un tambour, par exemple, s’anime grâce aux vibrations. Le son transforme même le vide, réunit, crée équilibre et harmonie. L’artiste se prépare à cette démarche fondamentale en posant sa pensée, en partie par la méditation, mais aussi par le simple fait de ne pas se presser. Il en résulte une production limitée, et encore plus restreinte dans le cas de ses œuvres composites, comme Un appel (2021) pièce multimédia interactive réunissant abeng, poésie de  Grant (sous forme d’enregistrement audio mû par une appli), tissage traditionnel afro-néo-écossais et bois de grève local. Tous ces objets aboutis sont par ailleurs réalisés à la perfection.

Pour l’avoir rencontré en personne, j’ai l’impression que Wright lui-même est un instrument. Ce qui émane de sa production matérielle le traverse comme autant de vibrations et d’énergies. Ses œuvres résonnent avec une telle puissance que je veux d’emblée connaître leur histoire et la mienne. Quel est donc cet objet? Quelle en est l’origine? À quoi sert-il et pourquoi n’ai-je jamais rien vu de pareil? Je crois que là réside sa vraie maestria : dans sa perspective sur la capacité de l’art visuel contemporain à réconcilier histoire et passé réel, Wright se sert de son propre récit et de son imagination porteuse d’espoir pour faire naître la beauté, la curiosité, la compréhension et finalement, l’amour. 

 

L'Exposition du Prix Sobey pour les arts 2022  est présentée au Musée des beaux-arts du Canada du 28 octobre 2022 jusqu'au 13 mars 2023, et le nom du lauréat ou de la lauréate sera annoncé le 16 novembre. Le Prix Sobey pour les arts est administré conjointement par la Fondation Sobey pour les arts (FSA) et le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC). Cet article a été publié à l’origine dans Prix Sobey pour les arts 2022 (Musée des beaux-arts du Canada, 2022). Partagez cet article et abonnez-vous à nos infolettres pour demeurer au courant des derniers articles, expositions, nouvelles et événements du Musée, et en apprendre plus sur l’art au Canada

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