Anahita Norouzi, Puisses-tu te libérer et survivre à ton ennemi, 2023, verre, argile, polyuréthanne et métal, vue d'installation au Musée des beaux-arts Canada, Ottawa

Anahita Norouzi, Puisses-tu te libérer et survivre à ton ennemi, 2023, verre, argile, polyuréthanne et métal, vue d'installation au Musée des beaux-arts Canada, Ottawa. © Anahita Norouzi Photo : MBAC

Prix Sobey pour les arts 2023: Anahita Norouzi

Anahita Norouzi est née à Téhéran en 1983. « Enfant de la révolution » iranienne de 1979, élevée dans un régime « théocratique et misogyne », pour reprendre ses mots, elle inscrit d’abord sa démarche artistique dans une pratique féministe et engagée. Véhicule sensible d’affirmation et de résistance, le corps s’impose rapidement comme son premier outil de création. Dans la performance filmée Tehran, The Apocalypse (2012), seule installée au sommet d’une colline à proximité de Téhéran, elle égorge un agneau. L’abatage rituel de l’Aïd al-Adha – la grande fête musulmane –, qui honore les valeurs du sacrifice et du partage, est pourtant interdit aux femmes en Iran.

Plus tard, c’est dans Flesh Memory (2017) qu’elle se met en scène, traînant avec effort une lourde carcasse animale qu’elle hisse à la grue d’un camion pour l’y laisser froidement suspendre. La performance se déroule sur un terrain vague de Téhéran, celui-là même où, enfant, elle avait assisté à une exécution publique que le temps n’a pas suffi à effacer. Ce type d’œuvres, chargées politiquement, dérangent les autorités iraniennes et Norouzi craignant pour sa sécurité depuis sa participation aux manifestations du Mouvement vert en 2009, décide de quitter définitivement l’Iran pour le Canada.

Anahita Norouzi, Flesh Memory (image fixe), 2017, documentation vidéo d’une performance, couleur, son, boucle continue

Anahita Norouzi, Flesh Memory (image fixe), 2017, documentation vidéo d’une performance, couleur, son, 28 min, boucle continue. Avec l’autorisation de l’artiste. © Anahita Norouzi Photo : Avec l’autorisation de l’artiste

Baccalauréat en arts et en design graphique de l’Université Soore en main et plusieurs expositions à son actif en territoire iranien – dont une présence remarquée au Magic of Persia Contemporary Art Prize – elle doit repartir de zéro à Montréal. Son statut d’artiste prometteuse devient celui d’une immigrante qui cherche sa place entre deux territoires : « J’ai décidé d’essayer de trouver cette position intéressante, au lieu de la considérer comme une source de souffrance et de nostalgie. C’est devenu un terrain de potentiel pour une liberté du regard ». Son expérience personnelle de l’exil devient le pivot de ses recherches, parfois nourries d’une démarche relationnelle, comme dans la série Autres paysages (2020). Fruits d’une collaboration avec des personnes ayant quitté l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient – en particulier des pays souffrant d’un passé colonial –, ces photographies prennent la forme de natures mortes confectionnées à partir des biens personnels emportés dans la fuite vers le Canada.

En cours de processus, Norouzi constate la présence récurrente de semences parmi ces objets diasporiques. Parallèlement à son intérêt pour les récits de migration s’éveille alors chez elle une réflexion sur la trajectoire migratoire des plantes au cours de l’histoire, notamment sur ce qui fait qu’une variété appréciée à un endroit peut devenir indésirable à un autre : « Pourquoi la rhétorique et la terminologie employées dans le Nord mondial, où l’on qualifie certains végétaux de colonisateurs, d’envahisseurs et d’étrangers, rappellent-elles étrangement la manière dont on parle des réfugiés en provenance des pays du Sud ? Quelle dynamique de pouvoir entre le Nord et le Sud est à l’œuvre dans ces classifications ? »

Anahita Norouzi, Autres paysages (détail), 2020, 6 photographies accompagnées de 6 pistes audio

Anahita Norouzi, Autres paysages (détail), 2020, 6 photographies accompagnées de 6 pistes audio, 177,8 x 124,5 cm. Avec l’autorisation de l’artiste, vue d’installation à la Galerie d’art Stewart Hall, Pointe-Claire, 2023. © Anahita Norouzi Photo : Avec l’autorisation de l’artiste / Alexis Bellavance

L’importation des semences au Canada est restreinte ou interdite, certaines pouvant produire des plantes herbacées « nuisibles » et « envahissantes » selon l’Agence canadienne d’inspection des aliments (ACIA). Dans la continuité des portraits symbolistes d’Autres paysages, Norouzi demande à ses collaborateurs d’identifier parmi les herbes classées « nuisibles interdites » par l’ACIA celles qui proviennent de leur pays d’origine. Elle rassemble ensuite les spécimens séchés de ces plantes qui lui seront postés depuis l’autre côté de l’océan, et réalise leurs empreintes négatives en cyanotype (Jardin transplanté, 2020) avant de les reproduire en verre dans des sculptures grandeur nature (De l’autre côté, 2021). La qualité transparente du verre donnant corps à leur absence, et la fragilité de la matière à leur vulnérabilité, ces plantes déplacées incarnent l’enracinement difficile des populations migrantes dans un pays qui leur est parfois hostile.

Anahita Norouzi, De l’autre côté (détail), 2021, 6 sculptures en verre grandeur nature de plantes invasives au Canada

Anahita Norouzi, De l’autre côté (détail), 2021, 6 sculptures en verre grandeur nature de plantes invasives au Canada, 25,4 x 38,1 x 58,4 cm (approx.). Avec l’autorisation de l’artiste et de la Galerie Nicolas Robert © Anahita Norouzi Photo : Avec l’autorisation de l’artiste

Si dans les premières œuvres de Norouzi la chair de l’animal est porteuse de traumas et que la sienne « incarne le psychologique à travers le physique », le corps étant déterminé par « une mémoire, des os, une psyché, une histoire et une géographie»., le végétal est tout aussi porteur de l’expérience humaine dans ce nouveau corpus. La botanique devient dès lors un terreau fertile à la démarche de Norouzi qui décèle des liens entre l’histoire migratoire des végétaux et l’histoire coloniale, et les relations de pouvoir qui les sous-tendent. Tel que le souligne la commissaire Cheryl Sim, l’enquête botanique menée par Norouzi nous permet « d’examiner les intérêts dictant la construction des discours qui déterminent l’opposition entre ce qui est indigène, et donc familier, et étranger, donc menaçant » et nous invite « à admirer les efforts déployés pour s’adapter et s’acclimater ». L’image de la flore résiliente s’impose ainsi dans l’œuvre de l’artiste telle une métaphore du migrant ayant triomphé des obstacles rencontrés sur sa route.

Un cycle d’œuvres subséquent ayant pour sujet le déplacement de la berce de Perse s’inscrit dans ces explorations botaniques. D’abord importée d’Iran vers l’Angleterre en 1817 en témoignage des expansions territoriales, la berce de Perse, prisée comme plante ornementale et offrande diplomatique, atteint le Canada et les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. En sol canadien, cette plante – dont les graines demeurent inhérentes à la cuisine et à la médecine traditionnelle iranienne – est souvent confondue avec sa proche parente : la berce du Caucase qui, elle, fait l’objet de luttes massives pour son éradication en raison de sa dangerosité toxique.

Avec Diasporas en constellation (2022), Norouzi souhaite rectifier le regard erroné que l’Amérique du Nord pose sur cette variété de berce. L’installation sculpturale se compose de quelque 550 sphères bleues en verre abritant toutes une graine de la précieuse plante, chacune récoltée par sa mère dans sa ville natale. Dispersées au sol, à la fois seules et ensemble, mobiles et immobiles, ces billes de verre couleur océan évoquent les déplacements migratoires et « se transforment ainsi en une expression poétique du désir de sauvegarde de la mémoire culturelle ». Norouzi montre encore une fois sa grande habileté à traiter de sujets délicats, les transposant avec finesse dans une esthétique formelle percutante où la matière et la technique sont aussi porteuses de sens.

Anahita Norouzi, Puisses-tu te libérer et survivre à ton ennemi (détail), 2023, verre, argile, polyuréthanne et métal, vue d'installation au Musée des beaux-arts Canada

Anahita Norouzi, Puisses-tu te libérer et survivre à ton ennemi (détail), 2023, verre, argile, polyuréthanne et métal, vue d'installation au Musée des beaux-arts Canada, Ottawa, Ottawa. Avec l’autorisation de l’artiste. © Anahita Norouzi Photo : MBAC

Dans le même esprit, le travail actuel de Norouzi se concentre sur le périple d’artefacts pillés ou disparus de sites archéologiques au Moyen-Orient dans les collections et réserves muséales occidentales. Les objets rarement exposés – pour des raisons esthétiques ou parce qu’il est difficile d’en déterminer la provenance – l’intéressent particulièrement.

Cet état de fait donne l’impulsion à de nouveaux projets, dont l’installation Puisses-tu te libérer et survivre à ton ennemi (2023), conçue pour l’exposition du Prix Sobey pour les arts. Norouzi nous plonge dans le cas de Suse, ancienne cité élamite de Perse, dont les ruines datant de plus 5000 ans ont été dépouillées d’une partie de leur patrimoine dès le XIXe siècle par des archéologues français financés par le Louvre. Ce territoire ancestral a aussi été d’un grand intérêt pour les puissances coloniales en raison de ses abondantes ressources pétrolières. Plusieurs artefacts prélevés lors de campagnes de fouilles françaises ont enrichi les collections du Louvre, dont quelques têtes funéraires élamites. Aujourd’hui « coïncées dans une sorte de vide muséal », ces têtes étaient à l’origine destinées à accompagner et à protéger les ancêtres du peuple iranien dans l’au-delà.

L’artiste reprend ici une de ces têtes qu’elle réalise en argile dans une reproduction à grande échelle. Le matériau délicat lui permet de rendre l’allure fragile, voire blessée, de l’originale, malgré son agrandissement monumental. Déposée joue contre le sol, le visage ouvre de grands yeux en amande revêtus de bitume – fidèle à la tradition artisane élamite – desquels s’écoule ce qui ressemble à une flaque de pétrole.

Anahita Norouzi, Puisses-tu te libérer et survivre à ton ennemi (détail), 2023, verre, argile, polyuréthanne et métal, vue d'installation

Anahita Norouzi, Puisses-tu te libérer et survivre à ton ennemi (détail), 2023, verre, argile, polyuréthanne et métal, vue d'installation au Musée des beaux-arts Canada, Ottawa, Ottawa. Avec l’autorisation de l’artiste. © Anahita Norouzi Photo : MBAC

La tête est bordée de dix fritillaires impériales en verre noir, reproduites dans leurs dimensions fleurs aux nectaires inversés ont été retrouvées dans de célèbres jardins européens des le XVIIe siècle. Les sucs qui s’en écoulent leur valent le nom de « Larmes de Siyâvash », le folklore iranien voulant que la plante pleure les personnes défuntes. Cette installation-monument commémore les vestiges de la cité de Suse disparus sous les yeux impuissants du peuple iranien, un premier pas pour Norouzi vers la guérison collective. Là où l’artiste invitait tantôt à s’interroger sur les responsabilités des terres « d’accueil » dans l’exode et l’intégration des populations migrantes et des espèces végétales, elle donne aujourd’hui à réfléchir sur l’imputabilité des institutions hôtes vouées à la conservation des patrimoines de l’humanité. L’exposition de cette œuvre au sein d’un musée reflète ainsi ce moment charnière de l’histoire où la décolonisation des collections s’avère une préoccupation fondamentale dans les milieux de l’art et les sociétés.

Les citations de l'artiste sont tirées de ses conversations avec l'auteure Eve-Lyne Beaudry et son entretien avec Caroline Loncol Daigneault, dans “Anahita Norouzi : entendre les lieux, faire parler les corps,” Vie des arts, no 258 (printemps 2020).

 

L'exposition Prix Sobey pour les arts 2023 est présenté au Musée des beaux-arts du Canada de 13 octobre  2023 jusqu'au 3 mars 2024, et le nom du gagnant sera annoncé en novembre 2023. Le Prix Sobey pour les arts est administré conjointement par la Fondation Sobey pour les arts et le Musée des beaux-arts du Canada. Merci de partager cet article et de vous inscrire à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.
 

Le Prix Sobey pour les arts 2022 – Anahita Norouzi

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