Gabrielle L’Hirondelle Hill, Spread  and X-tension, 2021, pantyhose, tobacco, thread, charms and rabbit fur

Gabrielle L’Hirondelle Hill, Diffusion et X-tension, 2021, bas-culottes, tabac, fil, breloques et fourrure de lapin. Collection Gochman Family. © Gabrielle L’Hirondelle Hill. Photo : MBAC

Prix Sobey pour les arts 2023: Gabrielle L’Hirondelle Hill

Il n’est pas rare de sentir les réalisations de Gabrielle L’Hirondelle Hill avant de poser les yeux sur elles. Dans M***** (2023), le plus récent corpus d’œuvres de l’artiste, on flaire l’odeur de baies mûres dès que l’on entre dans la salle d’exposition, l’espace étant imprégné du parfum des fraises suspendues aux éléments d’une sculpture en forme de réseau. Dans les projets précédents, c’est plutôt le doux musc du tabac qui envahissait l’air, l’artiste ayant travaillé avec cette substance qui occupe une place de choix dans son art. La présence olfactive de la plante, façonnée en drapeaux, introduite dans des bas-culottes, infusée dans du gras végétal Crisco et appliquée sur du papier, a sous-tendu un grand nombre de ses expositions, une puissance qu’elle a parfois renforcée en frottant les murs de la salle avec ces mêmes feuilles de tabac.

Dans l’ensemble de la pratique de Hill, le recours à l’odeur est un geste mineur, bien qu’instructif – à la fois un rejet habile des systèmes eurocentriques de classification et de valeur qui ont longtemps placé la vue au sommet de la hiérarchie des sens et une invitation à un autre type d’engagement, qui s’inscrit aussi facilement dans le corps que dans l’esprit. En mettant en question le visuel comme lieu singulier de découverte, la créatrice coupe court à 300 ans de pensée coloniale qui a instrumentalisé la vue et l’ouïe en tant que sens honorables associés à l’esprit – une ligne de pensée simultanément responsable de l’établissement d’un Autre primordial, ostensiblement non libéré du corporel et de ses sens « inférieurs ».

Gabrielle L’Hirondelle Hill, Entrée, Pissenlits et Avant, 2022. Collection du Frac Bretagne. Vue d’installation à l’exposition du Prix Sobey pour les arts 2023

Gabrielle L’Hirondelle Hill, Entrée, Pissenlits et Avant, 2022. Collection du Frac Bretagne. Vue d’installation à l’exposition du Prix Sobey pour les arts 2023. © Gabrielle L’Hirondelle Hill. Photo : MBAC

Voilà une gamme de mouvements commune à l’œuvre de Hill : se passer des impératifs catégoriques de la pensée occidentale pour mettre en évidence ce qui opère au-delà de son cadre. Qu’elle assemble des sculptures à partir d’objets trouvés scrutant les concepts de propriété, donne à des formes de lapin un côté maternel pour rendre compte de la valeur culturelle du travail féminin ou produise des films sans caméra qui illustrent les processus de transmission intergénérationnelle, l’artiste soulève constamment et poétiquement les voiles épistémologiques du capitalisme de colonisation pour épingler les sophismes ancrés dans les notions de possession, d’économie et de famille. À leur place, elle arrime des savoirs et des économies qui fonctionnent, au moins en partie, en dehors de la logique du capitalisme. En concentrant son attention sur des domaines tels que les traditions économiques autochtones, le travail reproductif et les réseaux de parenté décentralisés, elle met l’accent sur le pouvoir et le potentiel radicaux de chacun en tant qu’alternatives vivantes aux systèmes occidentaux de capital et de contrôle, et en tant que menaces pour ceux-ci.

Gabrielle L’Hirondelle Hill, Échange, 2019, bas-culottes, tabac, cigarettes, fil, fleurs de tabac, goupilles de canettes en aluminium, breloque-araignée et pince à cheveux métallique trouvée

Gabrielle L’Hirondelle Hill, Échange, 2019, bas-culottes, tabac, cigarettes, fil, fleurs de tabac, goupilles de canettes en aluminium, breloque-araignée et pince à cheveux métallique trouvée, 43,9 x 51,3 x 79,7 cm. Collection particulière. © Gabrielle L’Hirondelle Hill Photo : Avec l'autorisation de Unit 17, Vancouver / Cemrenaz Uyguner

L’engagement continu de Hill à l’égard du tabac est à ces fins exemplaire, l’artiste retraçant la signification matérielle et symbolique de la substance dans les histoires économiques autochtones et coloniales. Cette exploration a pris diverses formes dans sa pratique, au cours des dernières années, bien qu’elle se manifeste peut-être plus finement dans une série de sculptures figuratives, souples, qu’elle a produites à l’aide de tabac et de bas-culottes, chacune partant de formes humaines ou animales. Le personnage du lapin est récurrent dans ce corpus d’œuvres, une allusion en partie aux économies ancrées dans la réciprocité et l’abondance. Par ces sculptures, Hill fait allusion aux pratiques de subsistance que sont le piégeage et l’élevage de lapins – des tâches souvent sous-valorisées parce que considérées comme féminines – et aux célèbres pulsions reproductives de l’animal, une sorte de richesse qui s’exprime par la multiplication.

La créatrice met en évidence une éthique de prospérité similaire dans le cycle économique du tabac, l’un des produits les plus troqués dans les Amériques avant la colonisation, circulant dans les communautés autochtones sous forme de cadeau, d’objet d’échange et de matériau spirituel et médicinal. L’arrivée des colons anglais a cependant entraîné l’imposition d’une valeur d’usage tout à fait différente pour la plante, le tabac étant adopté comme une des premières monnaies des colonies d’Amérique du Nord, utilisée pour acheter des marchandises, payer des salaires et prélever des impôts et des amendes. Il en viendra à jouer un rôle central dans le « développement » des Amériques, un processus qui, comme le note Hill, s’est accompagné d’efforts violents pour criminaliser et détruire les pratiques économiques autochtones.

Gabrielle L’Hirondelle Hill, Contre-pied, 2021, bas-culottes, tabac, goupilles de canettes de bière, fleurs en plastique, fleurs séchées, boucle d’oreille perlée par Cheryl L’Hirondelle, fil, breloques, chaussures de sport, boucles d’oreille avec fourrure

Gabrielle L’Hirondelle Hill, Contre-pied, 2021, bas-culottes, tabac, goupilles de canettes de bière, fleurs en plastique, fleurs séchées, boucle d’oreille perlée par Cheryl L’Hirondelle, fil, breloques, chaussures de sport, boucles d’oreille avec fourrure de lapin et vernis à ongle ; 24,1 x 200,7 x 66 cm. Collection particulière, Detroit. © Gabrielle L'Hirondelle Hill. Photo : Avec l'autorisation de Cooper Cole, Toronto / Jessann Reece

Des œuvres telle Contre-pied (2021) fonctionnent comme une réplique sur ce front, soulignant les façons dont ces dernières ont continué à survivre dans la vie même de l’artiste. Cette sculpture de lapin humanoïde grandeur nature est installée en position allongée, deux rangées de mamelles s’étirant le long de son torse, avec des yeux faits de fleurs et une paire de Mizuno usée bien ajustée à ses pieds. Si Hill fait allusion à la riche histoire du tabac dans son travail avec la plante, les chaussures de sport sont un puissant clin d’œil au moment présent, perturbant carrément toute tentative de situer cette conversation dans un temps ou un lieu lointain.

Voici l’une des caractéristiques principales de la démarche de l’artiste, un refus des cadres temporels coloniaux. Ses œuvres remettent habilement en question les concepts unidirectionnels ou téléologiques de l’histoire qui alimentent les mythes du sujet précolonial primitif et présentent le capitalisme comme une évolution inévitable sur la voie du développement humain. Au contraire, son travail aborde le temps de manière non linéaire et multiple, cartographiant à la fois un passé complexe qui dépassera toujours les récits occidentaux et un avenir radical qui s’en détache.

Gabrielle L’Hirondelle Hill, M*****, 2023, chaises empilables, t-shirts, chaussures de sport, films 16 mm et projecteurs ; dimensions variables. Vue d’installation

Gabrielle L’Hirondelle Hill, M*****, 2023, chaises empilables, t-shirts, chaussures de sport, films 16 mm et projecteurs ; dimensions variables. Vue d’installation à Gabrielle L’Hirondelle Hill: M*****, Contemporary Art Gallery, Vancouver, 2023. © Gabrielle L’Hirondelle Hill Photo : Avec l'autorisation de Contemporary Art Gallery, Vancouver / Rachel Topham Photography

De plus en plus, Hill donne corps à ces idées de manière formelle, sa production la plus récente illustrant une série de réflexions sur la parentalité et le processus reproductif de manière à la fois détournée et dispersée. Dans M*****, par exemple, elle présente une paire de films en boucle sans caméra, l’un composé de cheveux fixés sur pellicule 16 mm transparente, l’autre d’un tissu de soie imbibé d’encre de mûre et ponctué de marques de brûlure. Projetées l’une à côté de l’autre, les animations matérialisent un circuit infini de connexions, déconnexions et perturbations, des réflexions sur la subsistance interdépendante et intergénérationnelle de l’individu et de la communauté. Une suite de dessins évoque des traces fantomatiques de bandes de film 16 mm au crayon, se déployant dans de multiples directions qui se chevauchent ou se répercutent sur la surface de la page. Dans chacun des volets de ce projet, Hill aborde la maternité comme une expérience temporelle et ontologique, qui nous fait avancer et reculer dans le temps : vers les connaissances, les blessures, les liens de parenté et les structures de soins qui ont façonné nos ancêtres, tout en nous projetant vers les générations futures.

Ce n’est pas un hasard si les matériaux qui sous-tendent ces recherches sont résolument vernaculaires : tabac, fleurs sauvages, baies et goupilles de canettes de bière reviennent dans la production de Hill, étant liés d’une manière ou d’une autre aux réalités concrètes de sa vie. Alors que les critiques inhérentes à sa pratique sont superstructurelles, les réponses qu’elle indique sont à la fois vécues et vivantes. Ses premiers dessins Sortilège (2018–en cours) le manifestent clairement, canalisant à la fois des objets et des charges d’une variété quotidienne. C’est un procédé laborieux qui donne vie à ces dessins. Hill applique sur le papier des couches successives de Crisco infusé de pigments et de tabac, les laisse sécher pendant des mois avant de les ponctuer d’objets éphémères recueillis dans son quartier. Si chacun d’entre eux est habité par une sensation, un lieu ou une idée que l’artiste veut conserver ou faire avancer dans le monde, ce qu’ils évoquent est quelque chose de bien plus grand – un témoignage du pouvoir et de la possibilité de ce qui est déjà à portée de main, de ce qui survit et fait surface au-delà du cadre du dominant.

 

L'exposition Prix Sobey pour les arts 2023 est présentée au Musée des beaux-arts du Canada de 13 octobre  2023 jusqu'au 3 mars 2024, et le nom du gagnant sera annoncé en novembre 2023. Le Prix Sobey pour les arts est administré conjointement par la Fondation Sobey pour les arts et le Musée des beaux-arts du Canada. Merci de partager cet article et de vous inscrire à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.
 

Le Prix Sobey pour les arts 2022 – Gabrielle L’Hirondelle Hill

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