Michèle Pearson Clarke, Quantum Choir, 2022, vue d’installation au Musée des beaux-arts du Canada, installation vidéo  4 canaux (couleurs, son, 12 min 46 s), ballons de soccer et cônes d’entraînement

Michèle Pearson Clarke, Quantum Choir, 2022, vue d’installation au Musée des beaux-arts du Canada, installation vidéo  4 canaux (couleurs, son, 12 min 46 s), ballons de soccer et cônes d’entraînement, 4,9 x 4,9 m. Avec l’autorisation de l’artiste. © Michèle Pearson Clarke Photo : MBAC

Prix Sobey pour les arts: Michèle Pearson Clarke

Les photographies, vidéos et installations de Michèle Pearson explorent le deuil, la perte, la résistance et l’humour pour créer un vocabulaire visuel intime et immersif du corps queer, noir et féminin. Née à Trinidad et aujourd’hui établie à Toronto, l’artiste a mis à profit dans son travail toutes ses expériences et relations pour amener les publics à découvrir des vérités souvent cachées.

Dans sa récente série photographique L’animal semble bouger (2018–2023), Clarke utilise son image personnelle pour s’interroger sur son processus de vieillissement : alors qu’on la percevait autrefois comme un jeune garçon noir, on voit maintenant en elle un homme noir d’âge moyen. Jouant avec des signifiants communs, la série aborde différents aspects de la vérité de l’artiste. Dans Moustache à paillettes (2021), Clarke arbore une moustache en paillettes – matériau souvent associé à la vie nocturne, à la féminité et à l’esthétique « camp » homosexuelle résistante. Par l’emploi de cette matière inoffensive et festive, elle atténue la menace que pourrait représenter un homme noir moustachu à l’air sérieux dans une société raciste. Mais l’artiste a-t-elle vraiment ici une expression sévère ou plisse-t-elle simplement les yeux à cause du soleil ? Son regard bouleverse nos idées préconçues et s’amuse de leur absurdité.

Michèle Pearson Clarke, Moustache à paillettes, 2021, de la série L’animal semble bouger, épreuve d’archives aux encres pigmentaires sur papier Hahnemühle Hemp, montée sur panneau d’aluminium composé,

Michèle Pearson Clarke, Moustache à paillettes, 2021, de la série L’animal semble bouger, épreuve d’archives aux encres pigmentaires sur papier Hahnemühle Hemp, montée sur panneau d’aluminium composé, 101,6 x 127 cm. Avec l’autorisation de l’artiste © Michèle Pearson Clarke Photo : Avec l’autorisation de l’artiste

Dans une autre œuvre de la série, Bois 2 (2018), Clarke regarde au loin, une main en visière sur le front, vêtue d’une tenue canadienne kitsch : jean délavé à l’acide et chemise à carreaux rouge et noir. Quelle serait notre réaction si nous croisions cette personne en forêt ?, semble demander la photo. Quelles que soient les idées fausses véhiculées par cette image, l’artiste expose la vérité d’une simple promenade, probablement dans l’île de Toronto ou dans un parc. Dans Arbre Little Trees (Retenir) (2021), Clarke porte un débardeur à imprimé camouflage, et ses bras musclés retiennent un assainisseur d’air en forme de sapin de Noël, comme ceux de la marque Little Trees, suspendu à une chaîne en or. La notion selon laquelle des bijoux et des motifs vestimentaires pourraient être menaçants devient dérisoire dans le cas d’un désodorisant. Comme le précise l’artiste : « Face à la menace que pose la masculinité noire pour beaucoup de gens, la série marque le deuil de ma propre enfance comme garçon queer et souligne l’absurdité d’avoir à faire face à une hostilité croissante, simplement parce que je prends de l’âge. »

Michèle Pearson Clarke, Arbres Little Trees (Retenir) et Arbres Little Trees (Relâcher), 2021, de la série L’animal semble bouger, épreuve d’archives au jet d’encre

Michèle Pearson Clarke, Arbres Little Trees (Retenir) et Arbres Little Trees (Relâcher), 2021, de la série L’animal semble bouger, épreuve d’archives au jet d’encre, 61 x 76.2 cm chacune. Avec l’autorisation de l’artiste © Michèle Pearson Clarke Photo : Avec l’autorisation de l’artiste

Par son emploi de la photographie dans cette série, Clarke s’inscrit dans une longue lignée de praticiens qui mettent en scène et utilisent l’autoportrait pour faire valoir une idée ou révéler les aspects invisibles d’une vie passée dans un corps rarement représenté dans l’art ou les médias. Ces nouvelles images sont nécessaires. On ne peut réduire les photographies de Clarke à l’humour qu’elles distillent. Ces œuvres font naître de nouvelles subjectivités et perspectives. Elle manifestait déjà cette fibre militante dans son plus récent rôle à titre de deuxi.me lauréate en photographie de la Ville de Toronto (de 2019 à 2022).

En plus de créer de nouvelles pièces, elle s’est lancée dans la rédaction d’une chronique pour le Toronto Star, engageant les communautés dans un processus de création et d’activation d’images. Dans ses articles, Clarke faisait référence aux représentations populaires associées à la masculinité, aux expériences queer et noire, tout en les remettant en question et les redéfinissant pour en proposer de nouvelles lectures. Elle signalait aussi des artistes dignes d’intérêt. À l’instar de ses œuvres, ses activités de commissariat et d’écriture contestent aussi la véracité de ce que nous voyons. Clarke nous fait comprendre que nous passons notre temps à nier ce qui existe, que ce soit la violence des pensionnats, les normes liées au genre ou le racisme.

Michèle Pearson Clarke, Quantum Choir (détail), 2022, vue d’installation au Musée des beaux-arts du Canada, installation vidéo  4 canaux (couleurs, son, 12 min 46 s), ballons de soccer et cônes d’entraînement,

Michèle Pearson Clarke, Quantum Choir (détail), 2022, vue d’installation au Musée des beaux-arts du Canada, installation vidéo  4 canaux (couleurs, son, 12 min 46 s), ballons de soccer et cônes d’entraînement, 4,9 x 4,9 m. Avec l’autorisation de l’artiste. © Michèle Pearson Clarke Photo : MBAC

La plus récente œuvre médiatique de Clarke, Quantum Choir (2022), est une installation vidéo 4 K à quatre canaux accompagnée de ballons de soccer et de cônes d’entraînement. Ici, l’artiste pousse plus loin son intérêt de longue date pour le deuil et le sentiment de perte afin d’alimenter une réflexion plus vaste sur la vulnérabilité. Constituée de quatre grands écrans placés autour du spectateur, l’installation montre l’artiste et trois autres personnes qui affrontent leur peur de chanter en public. Sur chaque écran, on voit l’une d’elles qui se livre à des exercices vocaux ; les quatre sont ensuite réunies dans une interprétation de Queen of Denmark du musicien queer John Grant.

On doit d’abord circuler entre les ballons de soccer et les cônes d’entraînement, qui jouent le rôle de signifiants de la masculinité et d’un environnement sécuritaire, avant de pouvoir pénétrer au cœur de l’installation et de découvrir le défi que doivent relever les exécutantes. Clarke maximise le malaise de voir d’autres personnes dans des situations inconfortables. Pour elle, la souffrance liée au fait de mal chanter est « queer » et ancrée dans les notions de masculinité féminine. Plutôt que de parler de succès ou d’échec, de masculinité ou de féminité, elle évoque les concepts de tendresse et de collectivité, et fait appel au processus de création d’une œuvre pour guérir.

Michèle Pearson Clarke, Bois 2, 2018, de la série L’animal semble bouger, épreuve d’archives au jet d’encre

Michèle Pearson Clarke, Bois 2, 2018, de la série L’animal semble bouger, épreuve d’archives au jet d’encre, 101,6 x 101,6 cm. Avec l’autorisation de l’artiste © Michèle Pearson Clarke Photo : Avec l’autorisation de l’artiste

En 2015, Clarke a obtenu une maîtrise ès beaux-arts en médias documentaires de l’Université métropolitaine de Toronto (anciennement Ryerson). Son retour aux études l’a amenée à réorienter sa démarche artistique et à faire la transition du documentaire à l’installation. C’est pourquoi nous la découvrons encore comme artiste. Parmi ses thèmes de prédilection figurent le deuil d’une mère, le travail de conservation sur l’histoire noire queer, la tendresse au masculin et les discours et représentations de la masculinité féminine. Dans toutes ces démarches, Clarke n’hésite pas à susciter un inconfort chez le public, à exposer la vulnérabilité. de ses collaborateurs et à remettre en question la société tout en créant des espaces de guérison, de sécurité et de transformation.

L’immense production de Clarke au cours des cinq dernières années témoigne d’une recherche confiante fondée sur la multitude de relations qu’elle a établies dans le cadre de sa pratique au sein de la collectivité. Nous sommes impatients de voir ce qu’elle nous réserve dans les cinq prochaines années. Ses œuvres font désormais partie de collections d’institutions publiques telles que le Musée des beaux-arts du Canada et d’expositions itinérantes comme As We Rise: Photography from the Black Atlantic (2022) et Nous sommes ici, d’ici : L’art contemporain des Noirs canadiens (2018). Au fur et à mesure que son art continuera d’évoluer, nous aurons beaucoup d’autres occasions d’apprécier son talent singulier.

 

L'exposition Prix Sobey pour les arts 2023 est présenté au Musée des beaux-arts du Canada de 13 octobre  2023 jusqu'au 3 mars 2024, et le nom du gagnant sera annoncé en novembre 2023. Le Prix Sobey pour les arts est administré conjointement par la Fondation Sobey pour les arts et le Musée des beaux-arts du Canada. Merci de partager cet article et de vous inscrire à nos infolettres pour recevoir les derniers articles, pour rester au courant des expositions, des nouvelles et des activités du MBAC et pour tout savoir de l’art au Canada.
 

Le Prix Sobey pour les arts 2022 – Michèle Pearson Clarke

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