Qui a peur d’Anne Chu? Une artiste énigmatique au MBAC


Anne Chu, Chêvre suspendue, 2008, aluminium anodisé, carton peinturé, fil en aluminium et corde, 144,5 x 50,8 x 38,1 cm. MBAC

Âmes sensibles s’abstenir. Pour les visiteurs qui découvrent l’ours dressé d’Anne Chu, Single Bear (Polyester) [Ours seul (polyester)], l’expérience s’apparenterait plutôt à une rencontre avec un ours sauvage : intimidante et impressionnante. Dans l’installation actuellement présentée au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), deux œuvres sculpturales et cinq œuvres sur papier d’Anne Chu expriment le fascinant point de vue de cette artiste sur le monde.

L’artiste décédée le 25 juillet 2016 est célèbre pour ses œuvres qui déjouent nos attentes face à la représentation artistique. Comme l’a indiqué fin septembre 2016 Marc Mayer, directeur du MBAC, dans une conférence publique consacrée à son œuvre : « C’est une artiste qui fait peur à ceux d’entre nous qui aiment beaucoup son travail, dont moi. Elle n’a pas la réputation de se répéter. Elle brouille ses pistes d’une exposition à l’autre. Quand on a suivi son intuition et qu’on est tombé amoureux de son travail, on a peur de changer d’avis et de renier son intuition l’exposition suivante. »

Née à New York en 1959 de parents émigrés chinois, Anne Chu a obtenu un diplôme du Philadelphia College of Art (1982) puis une maîtrise en art de l’Université Columbia (1985). Son approche artistique traverse le passé et le présent, le figuratif et l’abstrait, l’Orient et l’Occident, la peinture et la sculpture. Elle utilise surtout des techniques mixtes pour créer d’audacieuses sculptures en bois, en métal, en résine, en tissu, en cuir ou en porcelaine, et produit également de délicates aquarelles et œuvres sur papier à l’encre. Et bien qu’elle associe aussi souvent des figures et des animaux à des éléments du folklore, son travail peut tout aussi souvent être presque impossible à reconnaître d’une œuvre à l’autre. En choisissant de se renouveler, elle a créé un vocabulaire visuel unique qui s’est distingué dans une bonne trentaine d’expositions individuelles sur une période de 25 ans.

« Je fais toujours des aquarelles et une série de dessins en même temps que des sculptures, dit-elle dans une récente vidéo [disponible uniquement en anglais] pour la Linda Pace Foundation. « D’une façon générale, j’utilise des matériaux pour obtenir une sensation précise, mais je ne me considère pas comme un maître. »

Justement, l’installation s’ouvre sur quatre œuvres sur papier exécutées en 2015 à l’aide de techniques mixtes : Rubric Study: Eques No. 3 [Étude de rubrique : Eques no 3], Rubric Study: Eques No. 4 [Étude de rubrique : Eques no 4], Rubric Study: Sling [Étude de rubrique : Écharpe] et Rubric Study: Sling No. 2 [Étude de rubrique : Écharpe no 2]. Ces quatre études ont fait partie de l’exposition Rubric for the Eye [Rubrique pour les yeux] organisée à sa galerie de New York, Tracy Williams Ltd., en 2014. Même sans les sculptures qui leur sont associées, elles peuvent être lues comme une évocation d’œuvres en devenir, ou à venir. De larges bandes de tissu noir, des étoffes de couleurs vives ou du cuir et de la fourrure aux bords irréguliers, disposés de façon à obtenir un effet tridimensionnel, encadrent partiellement de délicates peintures de figures semblables à des chérubins, de chevaux et d’un lion.

Des œuvres précédentes, dont Single Bear (Polyester) (2008), mettent en lumière la tendance de Chu à brouiller la frontière entre objet utile et création conceptuelle. Entre la tête et les épaules de l’ours se dessine une faible ligne : une couture qui évoque celle d’un masque ou d’une tête de costume de mascotte ou de théâtre. Certes, l’animal possède sa propre personnalité— il cligne d’un œil son visage cireux, bleuté, est légèrement crispé—, mais sa nature dépend de la personne qui le teste et l’emplit de sa présence. À ce titre, l’objet est bien plus qu’une soi-disant création sculpturale souple en résine puisqu’elle implique une éventuelle animation passant par une intervention humaine.

« Chu a commencé ses ours après avoir vu des images de l’armée de terre cuite de la province de Shaanxi, en Chine, explique Rhiannon Vogl, conservatrice associée de l’art contemporain au MBAC. En 1997, elle a créé sa série d’ours guerriers en frottant du papier pressé à froid au fusain et a ensuite orné leurs poitrines d’insignes modernes. Le contraste détonnant entre leur fragilité et précarité et leur taille et leur carrure leur donne une dimension à la fois drôle et intimidante. »

Un autre œuvre sculpturale, Chèvre suspendue (2008) sous-entend également une possible utilité à un objet qui n’en a aucune. Ici, la chèvre est une marionnette suspendue au plafond qui ne joue aucun rôle et se contente de flotter. Une sinistre forme déconstruite, qui évoque un animal dépecé. Difficile de passer outre à ce sous-entendu plus sombre, sauf à négliger l’apparence de la sculpture – à la fois incohérente et sans prétentions. La créature est humble et l’offrande, modeste, mais le défi est tacite, qu’on le veuille ou non.

« Anne Chu nous rappelle que l’art est affaire de création, d’abandon des contraintes et de fabrication tout simplement, note Rhiannon Vogl. Il ne faut pas forcément chercher autre chose dans son travail. Elle s’exprime visuellement, physiquement, comme pour exercer son besoin de fabriquer des choses. »

Infusant à l’art traditionnel un lexique artistique moderne de son crû, Anne Chu trouve son inspiration à la fois dans ses objets et ses matières. Les formes des figures ou des animaux tels les lapins, les chèvres, les oiseaux ou les ours qu’elle décrit ne lui servent pas de supports narratifs, mais d’outils d’exploration des matières et des sens. Lorsqu’elle somme le visiteur de mieux observer son travail qu’il s’agisse d’une éventuelle « couture » au cou d’un ours en résine grandeur nature ou des formes désarticulées d’une chèvre marionnette , elle lance un dialogue aussi exaltant que percutant entre la personne qui a fabriqué l’objet, l’objet lui-même et le public.

L’installation d’Anne Chu est présentée jusqu’au 5 décembre 2016 dans la salle B201 d’art contemporain du Musée des beaux-arts du Canada. Conversations contemporaines — la série dans laquelle la galeriste de Chu, Tracy Williams, et le directeur du MBAC, Marc Mayer, ont expliqué la démarche de l’artiste — se poursuit en 2017 avec une brochette d’artistes dont les noms seront bientôt annoncés.

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