Randonnée photographique à travers le Canada

  

Photographe inconnu, Couple posant devant les chutes Niagara (1858), ambrotype. Bibliothèque et Archives Canada, e011154362_s2

« Nous nous sommes souvent demandé pourquoi si peu d’esprits aventureux parmi nos amis d’outre-Atlantique pensent à s’extirper, ne serait-ce que pour quelques mois, du brouillard londonien pour venir visiter nos contrées lointaines, mais tellement plus vivifiantes. Pourquoi ne sont-ils pas plus nombreux, comparativement, à venir profiter du bon air et des ciels d’été éclatants du Canada? Avec quel entrain les plus entreprenants ou excentriques d’entre eux pourraient s’élancer dans une randonnée, canne à pêche et fusil en main, de Niagara au Labrador, à travers la chaîne de montagnes Laurentienne […] ».

— Henry Beaumont Small

C’est avec cette séduisante invitation aux aspirants voyageurs que le naturaliste et fonctionnaire d’origine britannique Henry Beaumont Small commençait en 1866 son Canadian Handbook and Tourist’s Guide, qui s’ouvrait sur une photographie de la spectaculaire chute Montmorency, au Québec. Cet album fait partie d’une petite exposition de photographies de voyage anciennes présentée actuellement au Musée des beaux-arts du Canada (MBAC), dans les salles d’art canadien.

En souvenir. Les premières photographies canadiennes de voyage permet de découvrir quelque 50 œuvres de la collection de Bibliothèque et Archives Canada (BAC), dont des photos noir et blanc encadrées, des stéréogrammes à regarder à l’aide d’une visionneuse spéciale et un moniteur diffusant des images numériques. Voici l’occasion pour le visiteur d’effectuer un retour dans le temps à l’époque des prospecteurs d’or, des bûcherons et des pique-niqueurs en habits victoriens. Il y prendra également la mesure de la fébrilité s’emparant de ces voyageurs évoluant parmi les merveilles de la nature les plus sensationnelles de ce pays, comme les rochers d’Hopewell, les chutes Niagara, les montagnes Rocheuses et la forêt pluviale du Pacifique.


Underwood & Underwood, Vallée de Bow River, Banff, Alberta (1900), stéréogramme. Bibliothèque et Archives Canada, e011093678

Nombreuses sont les images qui jouent sur cet aspect grandiose, les humains semblant écrasés par le paysage. Une butte recouverte d’une neige immaculée domine la composition dans Pyramide de glace, chute Montmorency, Québec (1876), d’Alexander Henderson, alors que trois petits personnages descendant en ski ont l’air d’insectes. Une des images du photographe montréalais bien connu William Notman représente les montagnes Rocheuses, avec deux randonneurs presque au centre, mais à peine visibles sur l’étendue de l’imposant glacier Asulkan.

L’une des pièces les plus saisissantes de l’exposition est la grande Cavernes des vents (1891), de George Barker, prise à partir du côté américain des chutes Niagara. Avec ses amples nuages gonflés d’eau écumante et de brume qui tranchent sur les rochers sombres, cette image, luxuriante et romantique, rappelle les sublimes tableaux de Caspar David Friedrich et des peintres de l’Hudson River School, en particulier Thomas Cole, Albert Bierstadt et Frederic Edwin Church. Elle évoque aussi les estampes sur bois japonaises, avec une passerelle à l’air instable qui divise le cadre.


George Barker, Cavernes des vents (1891), épreuve à la gélatine argentique. Bibliothèque et Archives Canada, e011154359

Plusieurs autres vues des chutes, certaines servant de toile de fond spectaculaire pour un portrait en studio, démontrent l’immense popularité du site chez les voyageurs de la période victorienne. En fait, les chutes Niagara ont été la première grande destination touristique en Amérique du Nord et offraient au XIXe siècle, comme c’est toujours le cas aujourd’hui, un étonnant contraste entre nature indomptée et mercantilisme effréné.

À l’époque, le tourisme était une industrie florissante à travers le pays, les progrès dans les modes de transport facilitant le voyage d’agrément, et donnant ainsi aux gens l’occasion d’aller admirer certaines des plus grandes splendeurs et réalisations d’ingénierie nationales. Les compagnies de chemin de fer voyaient dans les photographies un vecteur idéal de promotion des différentes destinations, et ont engagé des photographes professionnels pour réaliser des images des paysages majestueux. Plus tard, en particulier avec l’invention de l’appareil photo Brownie de Kodak en 1900, ce fut au tour des photographes amateurs de créer leurs propres souvenirs de voyage. Les images du paysage canadien réalisées en ce temps ont contribué à définir le pays et à établir un sentiment d’identité nationale.


Alexander Henderson, Pont Victoria, Grand Trunk Railway, Montréal, Québec (1878), épreuve à l’albumine. Bibliothèque et Archives Canada, e008444126

Des ponts audacieux et spectaculaires sont le sujet de plusieurs photographies. Pont Victoria, Grand Trunk Railway, Montréal, Québec (1878), d’Henderson, illustre le premier pont à enjamber le fleuve Saint-Laurent, salué à l’époque comme la huitième merveille du monde. Pont suspendu au-dessus des chutes Niagara, Ontario (1859), de William England, sera familière pour les visiteurs ayant vu l’épreuve du MBAC lors de l’exposition consacrée par celui-ci en 2011 aux photographies britanniques du XIXe siècle. England immortalise le pont au loin, presque insignifiant dans ce paysage grandiose. L’ouvrage était pourtant le premier pont ferroviaire suspendu, construit sur deux niveaux : le supérieur pour les locomotives, l’inférieur pour les piétons et les attelages de chevaux.

Fait remarquable, certains des sites présentés ici demeurent relativement inchangés plus d’un siècle plus tard. La photographie, réalisée par Notman en 1897, montrant une femme debout face au cœur creux du grand cèdre au parc Stanley, à Vancouver, n’est qu’une des nombreuses images célèbres du même arbre. Toutes sortes d’objets et d’animaux ont été représentés dans cette cavité naturelle, dont une voiture à cheval, une des premières automobiles et un éléphant. S’il a été envisagé d’abattre l’arbre creux en 2006, après qu’il eut été gravement endommagé par une violente tempête de vent, des citoyens se sont mobilisés pour amasser les fonds nécessaires à le stabiliser. Et le grand cèdre est toujours debout.

Notman Studio, Grand cèdre, parc Stanley, Vancouver, Colombie-Britannique (1897), épreuve à l’albumine. Bibliothèque et Archives Canada, e011154357

La commissaire de l’exposition, Jennifer Roger, conservatrice à BAC, a choisi des photographies de presque toutes les régions du Canada, dont la capitale nationale. Vue direction nord-est à partir du toit de l’édifice de l’Ouest, Ottawa, Ontario (v. 1880), de Samuel McLaughlin, est une image extraordinaire, montrant les détails architecturaux finement ouvragés des bâtiments du Parlement. McLaughlin, nommé en 1861 premier photographe officiel de la province du Canada, a largement documenté la construction des édifices du Parlement et d’autres projets publics.

Cette série d’expositions de photographies de BAC est fascinante. Si le MBAC possède une importante collection de photographies, allant des beaux-arts au documentaire, celle de BAC est constituée pour l’essentiel d’éléments historiques, ce qui donne une perspective nouvelle à l’expérience visuelle. Des installations précédentes avaient pour thème les premières photographies de Terre-Neuve, les expéditions, l’Arctique et l’expansion urbaine. La série nous donne une nouvelle occasion de partir pour une enrichissante randonnée photographique à travers le Canada du XIXe siècle.

En souvenir. Les premières photographies canadiennes de voyage est à l’affiche au Musée des beaux-arts du Canada jusqu’au 30 août.

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